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lundi 25 juin 2007

Evaluation des politiques publiques (6/7): chez les Bretons


Le lecteur de ce blog est sûrement lassé par l’apologie de l’évaluation des politiques publiques que nous menons tambour battant depuis la naissance d'Ecopublix (épidose 1, épidose 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5). Mais tant pis : nous avons décidé de continuer le matraquage (Etienne Wasmer semble nous y encourager). Après le panorama du système français actuel, vient le temps des exemples étrangers. Aujourd’hui, voici le cas du pays du sanglier bouilli à sauce à la menthe et de la cervoise tiède.

L’histoire de l’évaluation des politiques publiques en Grande-Bretagne est relativement récente. Même si des institutions indépendantes existent depuis longtemps pour proposer une expertise économique indépendante, 1997 a été un tournant dans la façon d’aborder l’évaluation des politiques économiques. L’équipe menée par Tony Blair et Gordon Brown a mis en place plusieurs dispositions visant à l’évaluation systématique et indépendante de leurs politiques (la LOLF avec 10 ans d’avance). Pour résumer rapidement, chaque ministère dispose d’un budget conséquent pour évaluer les nouvelles réformes. Des institutions académiques, mi-centre de recherche, mi-think-tank sont mis en concurrence pour proposer des études sur les réformes, plusieurs sont choisis afin de confronter les résultats. Le ministère doit participer avec ces institutions de recherche à la démarche d’évaluation : la réforme est mise en oeuvre de façon progressive avec des expériences d’une à deux ans sur des localités tirées au hasard afin d’évaluer son effet de façon convaincante (des groupes test et de contrôle peuvent être utilisés par les chercheurs et la littérature empirique sur les expériences naturelles peut être mise à profit), les données sont collectées avant la mise en place de la réforme et longtemps après afin d'en tirer tous les enseignements.

Prenons l'exemple de la mise en place des réformes des politiques de l’emploi, les New deal. Le New Deal for Young People (NDYP), par exemple, visait à aider les jeunes de moins de 25 ans au chômage à retrouver rapidement un emploi. En octobre 1997, juste après l’élection de Blair, des « pilots » sont lancés dans certaines municipalités, les chercheurs invités à estimer les effets sur l’emploi, le chômage, la durée et la qualité des emplois retrouvés. Le fait de choisir de façon aléatoire des groupes tests et des groupes de contrôle rend le travail des chercheurs plus facile et, surtout, leurs résultats plus convainquants. La réforme consiste à obliger tous les jeunes de moins de 25 ans au chômage depuis plus de 6 mois à suivre un encadrement intensif pendant 4 mois pour retrouver un emploi (non subventionné). En cas de manquement à ce programme, les allocations chômage sont suspendues. Si au bout de 4 mois, le jeune n’a pas réussi à trouver un emploi, plusieurs options lui sont proposées : emploi subventionné ou formation. Les études sur ce programme ont été légion (les données ont été rendues disponibles à tous les chercheurs) et l’image des différents effets de cette réforme s’est progressivement précisée dans un consensus académique : le New Deal for Young People a été un succès pour faire revenir à l’emploi les jeunes chômeurs anglais, la première phase de conseil de 4 mois a permis d’augmenter le taux d’emploi de près de 5 points, la seconde phase a surtout été efficace avec l’option des emplois subventionnés (l’effet des formations étant plus mitigé). Aucun effet de substitution ne semble avoir été détecté. Au vu de ces résultats encourageants, le programme a été étendu à tout le pays en avril 1998 et demeure comme l'un des grands succès du premier gouvernement Blair. Cette démarche de test des réformes a ensuite été systématiquement mise en place pour les réformes du gouvernement travailliste, suscitant l’approbation des économistes anglais qui militaient depuis longtemps en faveur de telles expériences naturelles. Ce qui reste encore difficile pour le gouvernement actuel est de mettre un terme à une réforme si elle s’est avérée inefficace : la démarche d’évaluation implique le courage de reconnaître que l’on s’est trompé…

Le deuxième pilier des politiques publiques anglaises sous le gouvernement Blair a été de favoriser l’émergence de conseils d’experts au pouvoir exécutif. Ainsi, la mise en place du salaire minimum en avril 1999 s’est fait en parallèle de la création de la Low Pay Commission qui décide des augmentations du salaire minimum, avec la reconnaissance implicite qu'une trop forte augmentation du salaire minimum peut avoir des effets négatifs sur l’emploi. Pour éviter les tentations démagogiques de son gouvernement, Brown a visiblement choisi de rendre la décision indépendante du pouvoir politique. La commission a donc commandé des dizaines d’études sur les effets du salaire minimum (évoquées par Eric Maurin dans son blog). Sans cette démarche pragmatique et d’évaluation, ce genre d’études n’aurait jamais vu le jour.

Enfin il reste à apprécier les instituts de recherche et think-tank qui participent au débat économique en proposant leur propre expertise à une presse avide d’analyses rigoureuses. On peut distinguer deux types d’institutions : des think-tanks politiques qui emploient des experts des politiques publiques pour développer des propositions et analyser les propositions concurrentes. Ces think-tank sont liés plus ou moins étroitement aux différents partis politiques britanniques et, même s’ils gardent une certaine indépendance critique, ils n’en défendent pas moins une certaine ligne idéologique (dans le bon sens du terme) : l'Institute for Public Policy Research qui est proche du Labour défend la politique du gouvernement en insistant sur les succès du gouvernement Blair (emploi, baisse de la pauvreté), Center Forum qui est proche des Lib Dem insiste sur les inégalités que n’a pas sur résorber l’actuel gouvernement et Policy Exchange qui est proche des Conservateurs va souligner les atouts du nouveau candidat du parti.

A côté de ce genre de think-tank (beaucoup plus nombreux que les trois cités ici), il existe de nombreux centres de recherche indépendant, liés à des universités, qui font un travail de vulgarisation des résultats de la recherche académique. On peut citer ainsi pèle-mèle le Policy Studies Institute (PSI), le Center Economic Performance (CEP) lié à la célèbre London School for Economics (LSE), ou The Institute for Fiscal Studies (IFS) proche d’University College London (UCL). Ces centres de recherche consacrent l’essentiel de leurs ressources à la recherche académique de haut niveau, mais réalisent aussi des évaluations de grande qualité à la demande des ministères ou des administrations publiques, utilisant ainsi les dernières avancées économétriques ou de traitement statistique des données. A côté de cette activité de recherche académique, ces instituts participent de près au débat public.

L’exemple de l’IFS est à ce titre exemplaire. En plus de son activité de recherche de très haut niveau (en particulier en économétrie ; avec des universitaires reconnus et respectés), l’institut occupe une place de choix dans la vie politique anglaise. Avant la publication du budget du Chancelier, l’IFS publie son propre Green Budget pour détailler les choix du gouvernement, les possibilités de réforme. La publication annuelle de cette analyse est un événement important, suivi par toute la presse et par les partis politiques : l’opposition y cherche des armes, le parti au pouvoir cherche à y trouver de l’inspiration ou une confirmation de ses positions. Chaque programme politique est passé au crible de l’analyse économique, les chercheurs de l’IFS mettant un point d’honneur à présenter une analyse honnête et politiquement indépendante (un chercheur qui part travailler pour un parti doit quitter l’institut et ne peut jamais y retourner). L’institut ne prend jamais position, mais cherche à déterminer le coût et les effets des mesures proposées, en terme d’inégalités, en terme d’emploi, sans hésiter à souligner les incertitudes. Il suit l’actualité et publie des press releases dès qu’une mesure ou proposition apparaît dans le débat public. Les analyses sont simplifiées pour être compréhensible par un public large, les concepts économiques reprécisés à chaque fois. Tout est fait pour faciliter le travail des journalistes et leur permettre d’alimenter leurs colonnes avec des graphiques et des analyses qui ont fait l’objet d’un consensus au sein de la communauté scientifique. Enfin, un véritable travail de communication est réalisé, avec l’organisation de conférences où la presse est invitée, avec l’organisation de débats économiques avec les partis politiques. Les chercheurs reçoivent une formation pour savoir s’exprimer avec les outils audio et télévisuels : la contrainte de s’exprimer dans un temps très court pour expliquer des effets complexes de façon simple exige une véritable préparation. Cette démarche a permis d’établir l’IFS comme un des think-tanks les plus respectés dans le débat économique anglais. En même temps, le souci de vulgarisation est très présent pour les chercheurs de l’IFS : ainsi un outil pour aider à comprendre la distribution des revenus a été mis en place, un outil pour comprendre le fonctionnement du budget a été aussi réalisé il y a quelques années et de façon mensuelle, les informations sur le système fiscalo-social anglais sont actualisées sur le site de l’institut.

Cela contraste singulièrement avec la situation française. Au vu des ressources de qualité dont on dispose en France ici ou , on se demande vraiment ce qui nous empêche de faire au moins aussi bien que nos voisins Bretons !
_Antoine_

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lundi 28 mai 2007

Evaluation des politiques publiques (5/7) : chez les Gaulois


A la suite des posts d’écopublix sur l’évaluation des politiques publiques (épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4), le nouveau gouvernement a décidé de créer un secrétariat à l’évaluation des politiques publiques, attaché au Premier ministre. Comme son rôle n’est pas très clair et alimente la controverse, il m’a semblé utile de faire un petit panorama critique de l’état actuel de l’évaluation des politiques publiques en France.

I/ Les administrations s’auto-évaluent

Un rapport d’information du Sénat en 2004 fait le point sur notre système d’évaluation. Il est très complet et relève bien ses insuffisances. Le but de ce post n’est pas d’en faire un résumé, mais de présenter rapidement les institutions françaises d’évaluation en pointant leurs atouts et leurs faiblesses.

Le système administratif français repose sur une structure pyramidale, centralisée, dont le but est d’appliquer les lois votées par le Parlement. Il s’agit d’une vision fondamentalement juridique de l’administration. Dès lors, l’évaluation des politiques publiques constitue avant tout l’exercice d’un contrôle des politiques. De façon guère étonnante dans ce cadre, ce sont les juristes de la Cour des Comptes qui ont pour vocation à contrôler les dépenses de l’Etat. Néanmoins, la Cour des Comptes ne possède pas les compétences et l’expertise nécessaire pour réaliser de véritables évaluations, consistant à mesurer précisément l’efficacité d’une politique au vu de ses objectifs. Plus profondément, la logique de la Cour est une logique comptable et non une logique d’économiste, c’est-à-dire qui discuterait du rendement de tel ou tel investissement public.

Les centres dédiés à l’évaluation des politiques publiques se concentrent au sein des ministères, sous l’autorité du ministre qui met en place la politique. L’idée est de mettre à la disposition du ministre toute l’expertise nécessaire pour mettre en place la politique la plus efficace. Il ne s’agit pas d’alimenter le contrôle parlementaire ou le débat public via la presse. Cinq institutions, importantes dans le domaine économique méritent d’être ici évoquées :
  • La DGTPE, du ministère des Finances, est le centre de l’expertise économique du gouvernement. Ses membres sont essentiellement des administrateurs Insee, avec une solide formation en économie. Ils sont dirigés par des énarques avec l’objectif de servir la volonté politique du ministre.
  • L’Insee jouit d’une relative indépendance, sous la condition implicite de ne pas réaliser d’études trop politiques. Son expertise étant reconnue, l’institut de statistique est unique dans le monde pour ne pas se limiter à la production de données, mais aussi à la recherche et donc à l’évaluation des politiques économiques. Cette dernière activité est rendu difficile par sa dépendance vis-à-vis du ministère des Finances.
  • La Drees du ministère de la Santé est le centre de recherche des politiques de la santé et des retraites.
  • La Dares du ministère du Travail effectue les évaluations des politiques de l’emploi.
  • La Dep du ministère de l’Education nationale se concentre sur les politiques éducatives.

II/ Les institutions indépendantes

Contrairement aux pays anglo-saxons et dans une certaine mesure aux pays scandinaves, la France compte très peu d’institutions de recherche en économie capable de réaliser des évaluations de qualité et de communiquer dans le débat public.

« Par ailleurs, d’un point de vue quantitatif, les ressources disponibles pour contribuer aux travaux d’évaluation des politiques publiques restent sous-dimensionnées. Une diffusion insuffisante de la culture de l’évaluation chez un certain nombre de prestataires « naturels » d’évaluation explique, pour beaucoup, cet état de fait. C’est vrai pour des organismes, comme les universités, pour lesquels les études et la recherche restent des activités privilégiées. Mais cette situation existe aussi, à un moindre titre, pour les trop rares « Think tanks » à la française. Elle se combine avec la modestie des moyens de ces derniers, et, parfois, avec une position institutionnelle ambiguë pour limiter le développement de leurs activités d’évaluation. » (extrait du Rapport d’information du Sénat 2004 pp. 35-36)

La situation française combine des universités sous financées en situation de déclin, avec des centres de recherche coupés du débat public et des administrations et une expertise publique qui reste au mieux généraliste et sans compétence spécifique. Le bas niveau du débat économique en France, déploré sur la blogosphère, dans les ministères, ne date pourtant pas d’hier. Le rapport Lenoir-Baudoin Prot de 1979 avait suggéré d’y remédier en constituant d’autres pôles d’expertise économique que ceux de l’Insee et du ministère des finances. Deux nouveaux instituts indépendants avaient été créés : l’Institut de recherche économiques et sociales (IRES) et l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). En outre, le rapport recommandait de renforcer les moyens de Rexeco, ancêtre du COE-Rexecode, l'institut de recherche proche du patronat.

La France dispose ainsi de deux instituts de recherche économiques affiliés l’un aux syndicats et l’autre au patronat.

Ires : Ce centre de recherche est censé servir de lieu d'expertise aux milieux syndicaux afin d’affermir leurs capacités de proposition. Malheureusement, si des chercheurs compétents composent cette institution, l’IRES pâtit lourdement de son affiliation syndicale, qui rend ses analyses suspectes de parti pris idéologique. C’est d’ailleurs souvent le cas : les publications des chercheurs de l’IRES font rarement l’objet d’un consensus scientifique et apparaissent très souvent comme des positions militantes au ton très engagé.

Rexecode : L’institut est financé par fonds privés et est souvent présenté comme le centre de recherche du patronat. De fait, le ton de ses études n'est pas neutre en ce que ces dernières cherchent généralement à mettre en avant les arguments qui vont dans le sens des prises de position du Medef. L’évaluation extrêmement positive des propositions de Nicolas Sarkozy lors de la dernière campagne présidentielle ne fait que renforcer ce sentiment. Et quand celui-ci le cite comme preuve du consensus qui entoure son programme, les économistes ne peuvent que s’énerver.

Au départ la création de ces instituts avait pour but de fournir une expertise aux partenaires sociaux afin de faciliter un dialogue jugé difficile. Globalement, l’expérience fut un échec : le combat militant ayant remplacé l’expertise, l’effet final a été plus négatif avec l’impression donnée aux partenaires sociaux que l’analyse économique n’est qu’affaire d’idéologie et de manipulation des données. C’est probablement l’idée qu’en avaient les instigateurs de ces instituts : face à une recherche marquée à droite, il fallait une recherche marquée à gauche… Du coup, rien d’étonnant à ce que les politiques continuent de classer les chercheurs selon les résultats de leurs études, plutôt à gauche ou plutôt à droite selon qu’ils critiquent l’un ou l’autre camp. Cette situation nourrit la faible qualité du débat économique en France sans faire mentir l'éternelle antienne : « on peut tout faire dire aux données ! »…

A côté de ces instituts, les centres de recherche universitaires sont trop peu développés. L’OFCE constitue à l'heure actuelle l'exemple le plus satisfaisant d’institut économique indépendant et apportant une réelle expertise au débat public. Son lien avec Sciences-po et avec le milieu universitaire (doctorants, conférences scientifiques et publication) est la meilleure garantie d’une indépendance et d’une certaine crédibilité. Son atout le plus direct est de bénéficier de la bonne gestion, professionnelle de Sciences-po : le site web, de bonne facture, est actualisé régulièrement, des liens ont été établis avec des instituts de conjoncture étrangers. Mais il faut reconnaître que l’institut s'est spécialisé dans les questions de conjoncture et de macroéconomie qui laissent de côté toutes les évaluations de politiques économiques qui sortent du cadre de la politique monétaire et budgétaire. Et il ne fait de mystère pour personne que l’OFCE défend plus nettement une vision néo-keynésienne de l’économie (il faut baisser les taux d’intérêt et faire du déficit public) peu propice à l’analyse des politiques microéconomiques (fiscalité, politiques de l’emploi…).

Le CEE : le Centre d’étude de l’emploi est une institution intéressante au sens où son objectif de recherche académique est plus marqué que dans les deux instituts précédents. La recherche y est de bonne qualité mais – et c'est là le revers de la médaille – sa présence dans le débat public est plus que limitée.

le Cepremap : Le Cepremap est un institut de recherche récent, ancien laboratoire du Commissariat au plan recyclé en centre d’expertise à vocation d’évaluation. Les chercheurs qui y travaillent sont d’une grande qualité académique, mais force est de constater que l’interface de l’institut avec le grand public est pour le moins limité (le site web est plus une liste de documents de travail qu’une présentation pédagogique des enjeux des politiques publiques). Pour l’instant, seule la série des opuscule du Cepremap correspond à l’enjeu de communication des travaux des chercheurs.

L'Institut d'Économie Publique (IDEP) : L’IDEP est un institut basé à Marseille, proche par ses membres du GREQAM, le laboratoire d’économie publique d’Aix-Marseille. Son site web est nettement plus dynamique que celui de son équivalent parisien et témoigne de la vitalité de la recherche économique dans le Sud de la France (que l’on a tendance à oublier au profit de Paris et de Toulouse). Si tous les ingrédients sont réunis pour faire de l’institut un succès, on ne peut que s’étonner du manque de lisibilité nationale de l’IDEP. Peu présent dans les médias, peu cité dans le milieu académique, l’institut n’a pas encore réussi à sortir de la matrice d’un institut d’expertise régional.

III/ Les nouvelles créations

Disons le tout net : la France ne dispose pas à l’heure d’aujourd’hui d’institutions de qualité, professionnelles et indépendantes pour mener à bien l’évaluation des politiques publiques. Si ce constat est loin d’être une nouveauté, un certain nombre de dispositions laissent à penser que les choses peuvent rapidement changer.

La LOLF est la plus importante manifestation de cette volonté de changement : parmi d’autres réformes, elle implique l’évaluation des politiques publiques. On ne va pas revenir dans ce post sur cette réforme, sur ses limites et le chemin qu’il reste à parcourir pour son application. Prenons pour acquis ses objectifs. Quels sont les moyens pour y parvenir ?

Les derniers gouvernements ont eu à cœur de faciliter l’expression de l’expertise via des « conseils », ou réunion de « sages » : Conseil d’Analyse économique (CAE), Conseil d’orientation des retraites (COR), Conseil de la formation professionnelle tout au long de la vie (CNFPTLV), Centre d’analyse stratégique (CAS, ex commissariat au plan) et dernier né de ces « conseils », le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE). On se souvient aussi de la suppression du CSERC par Edouard Balladur en 1994, puis de la recréation par Jospin en 2000 du Conseil de l’Emploi, des Revenus et de la Cohesion sociale (CERC). Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive et la tentation est forte pour le blogueur de dénigrer tout cela comme une vieille habitude bien française de créer une commission lorsqu’on ne parvient pas à résoudre un problème (le terme « conseil » faisant plus expert que « commission » et « Centre d’analyse stratégique » sonnant moins soviétique que « Commissariat général du Plan »). Qu’en est-il exactement ?

Il est évidemment trop tôt pour donner un avis définitif. En tout état de cause, les intentions sont très bonnes : au sein du CAS, un Conseil national de l’évaluation est chargé de diriger l’évaluations des politiques publiques. Les chercheurs sont censés être indépendants, les opinions des partenaires sociaux écoutées, le débat facilité. Un bon exemple est le COR qui a réussi à faire accepter le constat du déséquilibre des retraites et du chiffrage des enjeux comme un fait non contestable (cf les fiches pour le débat).

Mais tous ces organismes sont sous l’autorité du Premier ministre et n’ont pas d’indépendance formelle. Les liens avec le milieu universitaire sont, au mieux, tenus. Il semble que ces conseils ont été constitués moins pour évaluer, analyser et proposer que pour faire la pédagogie de réformes « évidentes » à faire passer aux Français. Au final, j’aurais tendance à penser que toute évaluation menée par des organismes dépendants de l’exécutif et non liés au monde académique est voué à l’échec (cf la discussion avec SM d’éconoclaste).

A suivre : un topo sur les exemples étrangers qu'on serait bien inspirés de suivre en Gaule…
_Antoine_

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vendredi 11 mai 2007

Que faire pour baisser le chômage en Gaule ?


La question du chômage n’a pas été au premier plan de l’élection du chef gaulois, mais les lecteurs de ce blog sont susceptibles de vouloir en savoir un peu plus sur ce que pensent les zeconomix sur ce sujet. Ce billet a pour ambition de faire le tour des positions des économistes gaulois sur la question. Car le fait est qu'ils ne sont pas d’accord ni sur le diagnostic, ni sur les solutions, ni même sur leur mise en pratique. Il vaut donc la peine de faire un rapide survol des différentes visions du marché du travail français. Mille excuses d’avance si je mélange des chercheurs reconnus avec d’autres qui ne participent pas vraiment à la démarche scientifique d’évaluation par leurs pairs. L’important est de pouvoir faire un tour d’horizon de tous ceux qui influencent le débat public français. Ce post vise à confronter ces différentes analyses (ce qui est encore trop rare dans la blogosphère gallo-romaine : la plupart des blogs/sites ayant tendance à mettre en avant l’explication qu’ils trouvent la plus plausible) pour faire émerger les points de consensus et les raisons qui expliquent les divergences.

Grosso modo, on peut distinguer quatre grands courants d'analyse du chômage parmi les économistes français : un courant d’origine marxiste en perte de vitesse, mais longtemps dominant, un courant néo-keynésien bien établi, un courant favorisant le partage du travail et un ensemble que l’on qualifiera d’académique, au sens où il est représenté par des universitaires qui publient dans des revues internationales. Ce dernier groupe est lui-même traversé par des visions assez différentes sur les causes majeures du chômage en Europe. A ces quatre grands « courants », il faut rajouter un autre, plutôt minoritaire, dans la mesure où il conteste l’existence-même d’un problème de chômage dans notre pays.

1/ La contestation du problème du chômage : il existe un courant (très minoritaire) qui conteste l’existence d’un problème de chômage en France, ou au moins l’existence d’un problème spécifiquement Français du chômage. Un exemple peut être trouvé sur ce site ou dans certaines publications d’Attac. Le message est en substance celui-ci : tous les pays du monde ont du chômage et les pays qui en ont moins officiellement (US, UK, Pays-Bas et Pays Scandinaves) masquent leur vrai taux de chômage avec un taux d’emprisonnement élevé, du travail à temps partiel surdimensionné, ou des systèmes d’indemnisation de l'invalidité très généreux. Au final, le message est plutôt qu’il n’y a pas vraiment de problème d’emploi en France et que parler du problème du chômage constitue avant tout un moyen d'opprimer les salariés et de revenirs sur un certains nombre d'acquis sociaux.

2/ L’analyse néo-marxiste : c’est la vision défendue par de nombreux membres de la Fondation Copernic et certains chercheurs à l’IRES, à commencer par le plus prolixe d’entre eux : Michel Husson. D'après cette cette vision, l’économie n'est rien d'autre que le combat fondamental entre deux forces antagonistes - les salariés d'un côté et les patrons de l'autre - autour du partage de la valeur ajoutée. C'est en se mobilisant et en parvenant à faire pression par la grève sur les patrons oppresseurs que les salariés peuvent espérer obtenir un partage plus favorable et donc obtenir davantage d’emploi et de meilleurs salaires. Dans cette perspective, la faiblesse des syndicats, la puissance de la finance, l’Union européenne sont autant d'entraves à ces revendications. Pour changer le partage de la valeur ajoutée, il faut taxer les patrons, augmenter les charges patronales, augmenter l’impôt sur les sociétés, voire interdire les licenciements. Les syndicats français, en grande partie, se réclament ouvertement de cette tendance et perçoivent leur objectif prioritaire comme la "lutte" contre les patrons-employeurs.

3/ La vision macroéconomique néo-keynésienne : ce courant, probablement dominant dans la gauche française et représenté institutionnellement par l’OFCE (Jean-Paul Fitoussi, Henri Sterdyniak) défend l’idée que le chômage est avant tout un problème macroéconomique : il n’y a pas assez de croissance en Europe, et en France en particulier. L'une des causes essentielles de cette « croissance molle » est à chercher du côté de la politique la BCE et des sacrifices consentis au cours du processus qui a conduit à l’unification monétaire européenne (politique monétaire trop stricte, restrictions imposées au déficit public). Ce courant considère les réformes sur le marché du travail comme totalement inefficaces, ou négligeables par rapport aux leviers traditionnels de la politique économique : les politiques monétaire et budgétaire. D'après cette vision, le salut pourrait provenir d’une modification des statuts de la BCE (une antienne abondamment reprise par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de discours récents), qui autoriserait une politique monétaire plus laxiste et de plus grandes marges de manoeuvre budgétaires.

4/ La vision malthusienne du marché du travail: Un large courant considère que le problème essentiel du chômage est avant tout un problème de répartition de l’emploi. Certains travaillent trop, trop longtemps, alors que d’autres cherchent du travail. Il suffit donc de baisser les heures travaillées, d’abaisser l’âge de la retraite, de mettre en place des préretraites pour lutter contre le chômage : en somme, partager le travail. Ce courant a été dominant en France depuis une trentaine d’année, à droite comme à gauche : la droite préfère inciter les femmes à retourner à leurs foyers et renvoyer les immigrés « chez eux » ; la gauche plaide quant à elle pour une baisse du temps de travail hebdomadaire et la mise en place de préretraites. Cette vision est également partagée de manière caricaturale par l'extrême droite française («3 millions d’immigrés, 3 millions de chômeurs »). L'idée fondamentale qui sous-tend cette vision est que l'emploi est un gâteau dont la taille est donnée et qu'il faut partager équitablement, ce qui donne des raisons d'être optimiste à moyen terme : avec les départs en retraite des générations du baby-boom, nous devrions assister à la disparition progressive du chômage, nous disent les économistes de ce courant de pensée, à l'image du mensuel Alternatives Economiques, qui consacra la une du numéro n°243 du mois de janvier 2006 au thème « Chômage : pourquoi il va encore baisser »


L'argument défendu par les journalistes d'Alter eco est que le vieillissement démographique va mécaniquement faire baisser la part de la population active (pourvu que l’on ne mette pas en place de réformes des retraites incitant à repousser l'âge de départ en retraite).

5/ La vision "académique" : a côté de ces trois ou quatre grands courants du discours économique en France, il existe le monde de la recherche universitaire. Il est intéressant de noter que les 4 courants que je viens d'évoquer sont dominants en France, tant dans la formation des élites administratives et journalistiques que des dirigeants syndicaux. Le discours universitaire, à l’image des universités françaises, est marginal dans le débat public. Pour autant, existe-t-il un consensus sur les causes du chômage en France au sein-même du monde académique ? Au vu des positions variées des universitaires pendant la campagne présidentielle, force est de reconnaître que non. On peut distinguer un certain nombre de visions différentes, pas forcément opposées, mais qui impliquent des priorités de réformes différentes. Sans surprises, ces différentes explications du chômage privilégient tantôt les facteurs affectant l'offre de travail (du côté des salariés), tantôt les facteurs affectant la demande (du côté des entreprises), tantôt des facteurs qu'on peut qualifier de "structurels".

A/ Du côté de l'offre de travail :

Un ensemble de facteurs sont susceptibles d'expliquer que de nombreuses personnes soit de parviennent pas à trouver un emploi, soit préfèrent rester au chômage plutôt que de reprendre une activité salariée :
  • Dans la plupart des pays développés, on assiste depuis le début des années 1980 à une baisse tendancielle de la demande de travail non qualifié de la part des entreprises. Plusieurs facteurs sont fréquemment mis en avant : progrès technologique "biaisé" en faveur du travail qualifié, ouverture commerciale qui pénalise les travailleurs les moins diplômés ou encore changements organisationnels (décentralisation des tâches, travail en équipes) qui se font au détriment de la main-d'oeuvre peu qualifiée. Pour adapter la structure des qualifications à cette évolution de la demande, il faudrait investir massivement dans la formation professionnelle en direction des publics les plus fragiles, en s'inspirant de dispositifs mis en place dans certains pays scandinaves (en Suède en particulier). Plus généralement, les économistes qui partagent cette vision militent pour des réformes s'inspirant des exemples suédois ou britannique (à l'image des New deals mis en place par le gouvernement de Tony Blair : pour les jeunes, les vieux, les mères célibataires, etc.) et qui combinent aides à la recherche d’emploi (avec un savant dosage d'incitations et de sanctions), formation professionnelle et emplois subventionnés en direction de publics ciblés.
  • Parmi les facteurs susceptibles d'expliquer que certains individus préfèrent rester au chômage plutôt que reprendre un emploi, de nombreux économistes insistent sur l'existence de "trappes à chômage". Parce que la reprise d'un emploi est souvent associée à la perte de transferts sociaux (RMI, allocation parent isolé, CMU, etc.), le gain monétaire qui lui est associée peut être relativement faible et peu incitatif pour toute une frange de la population (les mères célibataires, en particulier). Pour y remédier, il faut mettre en place des politiques susceptibles de faire en sorte que le "travail paie", à l'aide d'outils tels que l'"impôt négatif", dont la Prime pour l'Emploi constitue une version miniature.
  • La réforme de l’assurance chômage : toujours du côté de l'offre de travail, de nombreux économistes ont longtemps considéré que la générosité des allocations chômage (qui consiste en un revenu de remplacement pour les chômeurs) pouvait nuire au retour à l'emploi des personnes au chômage, en retardant le moment où elles acceptent de reprendre un emploi. Initialement, ces économistes plaidaient pour la réduction pure et simple du montant de ces allocations. Le message s’est ensuite précisé lorsqu'un certain nombre d'études ont mis en évidence que la sensibilité du timing de la reprise d'emploi au montant des indemnités chômage était forte surtout pour les travailleurs qualifiés, touchant des revenus élevés, un tel résultat justifiant plutôt un abaissement du plafond des allocations chômage qu'une diminution généralisée de leur montant. Enfin, la comparaison avec les pays nordiques a encore modifié l'analyse, en montrant que le montant des allocations chômage n’avait aucun effet négatif sur la durée du chômage, pour autant que le contrôle de la recherche d’emploi était réalisé de façon efficace et que des sanctions financières étaient appliquées en cas de manquement. A partir de ce constat, les mesures proposées divergent: Jacques Attali et Vincent Champain suggèrent d'aller dans le sens du soutien aux chômeurs, Pierre Cahuc propose de réformer le service public de l'emploi en fusionnant l'ANPE et l'Unedic afin de favoriser simultanément l'aide et le contrôle de la recherche d'emploi.

B/ Du côté de la demande de travail :

A côté des facteurs d'offre de travail mis en avant pour expliquer l'importance du chômage en France, d'autres facteurs sont fréquement invoqués pour justifier la faiblesse de la demande de travail :
  • Le coût du Smic est fréquemment cité au banc des accusés : la hausse très forte du Smic entre 1968 et 1984, conjuguée à l'accroissement considérable des taux de cotisations sociales pour financer la protection sociale en a fait un suspect important dans l’explication de la hausse du chômage des travailleurs non qualifiés et des jeunes pendant la même période. Le débat s'est cristallisé en France autour de l'évaluation de l'impact sur le chômage des mesures d'allègement de charges mises en place par la droite et la gauche depuis le milieu des années 1990 pour réduire le coût du travail des salariés non qualifiés, c'est-à-dire ceux dont l'emploi est le plus sensible au coût. Parmi les économistes partisans de telles mesures, citons Bernard Salanié, Etienne Lehmann, Pierre Cahuc et Thomas Piketty. A l'inverse, certains sont farouchement opposés à ces mesures, à l'image d'un Michel Husson ou d'un Henri Sterdyniak. Certains économistes ont une position plus nuancée, tels Yannick L'Horty qui, tout en soulignant l'impact positif très net des politiques de baisse du coût du travail, en pointe aussi les fragilités (complexité du système, effets de substitution, annulation de l'impact positif des baisses de charges du fait de l'augmentation simultanée du Smic brut, etc.). Pour de plus amples détail, voir le court article de L'Horty dans la nouvelle revue Regards croisés sur l'économie.
  • Pour expliquer la faiblesse de la demande de travail dans certains secteurs, par comparaison avec la structure des emplois de nos voisins, certains économistes incriminent le manque de concurrence sur le marché des biens et services : cette vision repose sur des analyses assez robustes qui ont montré que les réglementations visant à protéger certaines professions (petit commerce, taxis…) se sont traduites par un déficit d’emploi (et de croissance) important. Un des économistes français qui insiste le plus sur cet aspect est Philippe Askenazy. Dans la même veine, citons également le rapport Cahuc-Kramarz.

C/ Autre facteurs structurels :
  • La flexibilité du marché du travail : le succès de pays comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède dans la lutte contre le chômage a mis en lumière ces dernières années que le marché du travail dans ces pays fonctionnait de façon sensiblement différente du marché du travail français. On peut retenir deux faits majeurs : des contrats de travail plus flexibles, c’est-à-dire une plus grande facilité pour licencier des salariés et une assurance chômage généreuse, mais contrôlée. En parallèle, la vision théorique du marché du travail a été révolutionnée par le développement des modèles dits de search (le marché du travail est caractérisé par d'importantes frictions provenant du processus de création/destruction d'emplois). Ces théories ont souligné par exemple l'effet pervers des fortes entraves mises au processus licenciement des salariés, en montrant qu'elles ont pour effet de diminuer les embauches. Bien qu'une forte protectionde l'emploi ait un effet généralement indéterminé sur le taux de chômage, elle a tendance à entraîner un stock de chômeurs de longue durée qui reste durablement exclus du marché de l'emploi. Dans cette veine, certains économistes ont pu recommander de "libéraliser le marché du travail" (comme un Gilles Saint-Paul) pour le rapprocher d'un idéal anglo-saxon. Mais d'autres économistes avaient plutôt en tête le succès du modèle nordique en soutenant des politiques visant à favoriser la flexibilité du marché du travail en échange d'une couverture élevée. Pierre Cahuc ou Olivier Blanchard sont parmi les principaux défenseurs de telles politiques en France.
  • Le dialogue social: Une littérature macroéconomique maintenant un peu ancienne s'est consacrée à l'analayse les relations entre chômage et mode de négociation des salaires. La conclusion de ces chercheurs était qu'il fallait soit une négociation décentralisée (type pays anglo-saxons) soit une négociation centralisée (type pays nordiques) pour minimiser l'impact négatif des négociations salariales sur l'emploi, mais que le modèle continental mixte était néfaste pour l'emploi. Dans le même ordre d'idées, Thomas Philippon et son coauteur Olivier Blanchard (on notera au passage que ces deux économistes pas voté pas pour le même candidat !) ont produit des travaux tendant à montrer que la qualité du dialogue social avait une influence directe sur le taux de chômage.
  • Les contraintes de crédit : un certain nombre d'économistes soulignent que l'investissement industriel, et donc la croissance et la création d'emplois, est très dépendant de la capacité des entreprises à financer ces investissements. Or un certain nombre d'études empiriques montrent, par exemple, que certaines entreprises (notamment les PME) ne parviennent pas à obtenir les financements qu'elles souhaiteraient. Les politiques visant à remédier à ce problème vont de l'intensification de la concurrence sur le marché bancaire (telle qu'elle est préconisée par la Commission européenne), aux interventions de l'Etat pour améliorer le financement des PME (tel le Codevi en France), en passant par l'accélération du mouvement de financiarisation de l'écononomie ou encore la lutte contre les abus de position dominante. Un économiste comme Philippe Aghion a ainsi été très en pointe récemment pour souligner la nécessité d'une concurrence accrue sur le marché du crédit. Citons également cet article d'Etienne Wasmer.

Evidemment, cette tentative de classification a ses limites : la plupart des économistes ne considèrent pas que le chômage français ait une cause unique et peuvent souscrire à plusieurs des visions évoquées ci-dessus. Si l'on souhaitait proposer une classification plus large encore, on pourrait ranger les visions évoquées ci-dessus dans deux grandes catégories : ceux qui privilégient une vision macro (la faute à la BCE, à une politique budgétaire trop stricte...) et ceux qui pensent que ce sont les institutions - niveau micro - (Smic, contrat de travail, assurance chômage) qui ne sont pas adéquates.

Alors, me direz-vous : qui a raison ? Ce blog va proposer au fil de son existence de passer en revue les faits et les arguments qui sous-tendent chacune de ces visions. Au lecteur de juger celles qui passent le test. On vous promet la réponse avant l’élection présidentielle de… 2012 !
_Antoine_ _ Julien_
_Antoine_ _Julien_

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samedi 28 avril 2007

Evaluation des politiques publiques (4/7) : les institutions


Nous continuons notre série sur l'évaluation des politiques publiques. Après avoir évoqué les motivations pour des politiques économiques reposant sur des évaluations solides, décrit les obstacles techniques à surmonter pour réaliser des études de qualité, nous abordons aujourd'hui les difficultés institutionnelles. Le rôle des économistes dans la campagne électorale est en débat. Certains choisissent une posture militante, certains s'abstiennent de prendre parti et d'autres ne participent pas du tout au débat public. Pour alimenter le débat public, ce post défend le besoin d'institutions qui allient la nécessaire crédibilité scientifique et des talents de communication, une subtile potion magique, encore inconnue des Gaulois.

La difficulté technique est réelle mais n’est pas forcement le point sur lequel nous avons en France le retard le plus important. Ce qui manque cruellement ce sont des institutions qui sachent communiquer aux citoyens comme à leurs représentants les résultats et les discussions des chercheurs sur ces évaluations. Ce besoin d’institutions ne veut pas dire qu’il soit facile aux chercheurs de convaincre leurs concitoyens de leurs résultats, bien au contraire ! La recherche scientifique est en partie une recherche de résultats et en partie un exercice de persuasion de la communauté scientifique (avec des méthodes, une démarche de réplication…). Pour le succès de l’évaluation, il faut convaincre en plus les politiques et les citoyens qui les élisent. Les chercheurs ne peuvent se satisfaire du modèle de l'intellectuel engagé, ils ont besoin d’institutions crédibilisant leur participation au débat public.

Communiquer comme exercice démocratique.

La décision doit rester celle des citoyen : l’expert n’est pas là pour capturer le pouvoir des citoyens, mais pour l’éclairer. Les citoyens doivent savoir, car c’est là la garantie d’un vote qui ne se laisse pas abuser par les démagogies. C’est aussi une nourriture indispensable pour la démocratie, afin qu’elle ne sombre ni dans le populisme ni dans une aristocratie élitiste.
Les représentants doivent savoir, d’une part pour pouvoir contrôler efficacement l’exécutif, et d’autre part car ce sont eux qui dans une large mesure font l’offre politique. Ils doivent pouvoir être en mesure de savoir s’ils font des propositions crédibles ou totalement fantaisistes, et surtout si les politiques qu’ils proposent ont des chances d’atteindre les objectifs qu’ils ont annoncé à leurs électeurs. Le problème n’est pas tant que nos femmes et hommes politiques disent qu’ils souhaitent baisser le chômage, que de savoir comment.

La crédibilité indispensable.

La qualité d’une évaluation ne dépend pas que de sa qualité technique et de la communication qui peut en être faite : son utilité pour le débat publique repose avant tout sur sa crédibilité auprès du public. Trois écueils doivent être impérativement évités :

  1. Le premier est la dépendance au pouvoir politique. Les évaluations des politiques publiques ne peuvent pas être réalisées par les administrations chargées de leur mise en place (on ne peut être juge et partie). Il est impossible de penser qu’un ministre (voire une administration) n’ait pas la tentation de contrôler l’évaluation de la politique qu’il a défendue. De nombreux exemples récents en France soulignent qu’un tel contrôle a lieu régulièrement, soit en censurant les études réalisées, soit en empêchant leur réalisation par l’interdiction d’accès aux données.
  2. Rexecode ou l’IRES sont officiellement liés respectivement au patronat ou aux syndicats et leurs études ont de fortes chances d’être idéologiquement orientées, même si elles peuvent être de qualité.

  3. Le troisième est le coût de la neutralité. L’Insee est l’institut le plus à même à réaliser des évaluations sérieuses et respectées des politiques publiques en France, mais l’institution a les mains liées par sa principale tâche qui est la production de données fiables et respectées de tous. La crédibilité de l’Insee est une chose trop précieuse pour que ses membres se risquent sur les sujets controversés et trop politiques. On voit aujourd’hui par la remise en cause frontale de l’indice des prix et de la mesure de la pauvreté que même établir des faits (des données de base) nécessite une institution au-dessus de tout soupçon.

Des institutions pour communiquer.

La communication de l’évaluation des politiques publiques demande des compétences et des institutions particulières. Il faut pouvoir communiquer au point de vue scientifique (faire valider par ses pairs les méthodes utilisées comme dans tout autre discipline scientifique), mais il faut aussi communiquer les résultats aux décideurs et à la représentation (rapports d’expertise) et enfin communiquer au grand public pour éclairer les enjeux (presse de grand public).

Une telle communication est un véritable métier et si on peut reprocher aux chercheurs de ne pas assez sortir de leur tour d’ivoire, il faut reconnaître qu’il n’existe que peu d’institutions (think tanks de niveau universitaire) qui peuvent jouer ce rôle en France. Ce constat est à la fois le résultat de la pauvreté des universités et de leur éloignement institutionnel de la sphère publique (qui n’est pas étranger à leur éloignement du marché du travail…) et le manque de demande d’évaluation de la part de l’Etat. Les administrations ont le plus souvent leurs propres services d’études qui gardent jalousement leurs données contre de cupides chercheurs prêts à les exploiter. Chaque service est en rivalité avec les autres administrations, pour conserver le contrôle sur des données qu’ils assimilent à une forme de pouvoir dans le rapport de force politique. Enfin la formation généraliste des élites de l’administration française est peu propice à la consommation de travaux d’évaluation de politique publique de qualité (utilisant les méthodes économétriques récentes et ayant fait l’objet de publication scientifique).

L’évaluation des politiques publiques n’est pas un slogan, c’est un vaste programme de réforme des universités, de la recherche, des administrations et de la façon de faire de la politique. La recette de la potion magique est donc un subtile équilibre de compétence universitaire, de crédibilité, d'indépendance politique, d'honnêteté intellectuelle, de communication moderne, d'efficacité de l'Etat... Bon ça sonne un peu science-fiction dit comme ça, mais on y croit très fort!

Avant d’en venir à des propositions concrètes, il nous faudra faire un tour d’horizon des institutions chargées de l’évaluation en France.

Suite au prochain numéro !
_Antoine_ _ Fabien_

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lundi 16 avril 2007

Astérix et le Financial Times


Le Financial Times consacre son édition d'aujourd'hui (lundi 16 avril) à l'élection présidentielle française. Un article a en particulier attiré mon regard du fait du dessin d'Astérix qui l'accompagnait (non reproduit dans l'édition en ligne). L'article est un entretien avec David Thesmar à propos de son dernier livre coécrit avec Augustin Landier et dont Capitalrix a déjà longuement parlé dans les colonnes de ce blog. Ce qui m'a troublé dans cet article, c'est l'association qui y est faite entre Astérix et une vision nationaliste et étriquée de la France. Astérix = José Bové = Le Pen. Mais le lecteur attentif des aventures de nos amis gaulois ne peut qu'être opposé à cette lecture partiale.

Les héros d'Uderzo et de Goscinny défendent, il est vrai, une certaine idée de la France, une certaine indépendance d'esprit, mais rien qui puisse s'apparenter a un quelconque extrémisme nationaliste : la lutte des Gaulois contre les Romains est bien plus la référence dans cette France d'après-guerre à la lutte de la Résistance contre l'emprise nazie (voir les références dans Astérix chez les Goths, dernière page, ou le passage à Lyon dans le Tour de Gaule...). Les amis des Gaulois dans les autres pays sont toujours présentés de façon sympathique, qu'il s'agisse des Bretons, les Helvètes, les Hispaniques ou les Indiens. Idéfix est un chien écologiste, mais s'il pleure quand on arrache un arbre, Panoramix et Astérix ont aussi à cœur de donner du travail aux esclaves (lire : le Tiers-monde) dans le Domaine des dieux.

Que les lecteurs du Financial Times qui viendraient à errer du côté d'Ecopublix ne concluent donc pas hâtivement de nos références à certains ancêtres gaulois que nous prônons l'apologie d'une identité nationale nauséabonde ou un appel au repli sur un passé glorieux. C'est au contraire une manière pour nous d'ironiser sur le chauvinisme national pour amener à réfléchir. D'ailleurs, Vercingétorix, c'était pas forcement glorieux !

Enfin, un peu d'autodérision n'ayant jamais fait de mal à personne, je dois avouer que la première idée qui m'est venue en voyant le dessin d'Astérix dans le Financial Times était de croire que leur article était consacré à.... Ecopublix ! Snif ;)
_Antoine_

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jeudi 12 avril 2007

Les conseillers de César (et de Cléopâtre)


Les trois candidats en tête ont choisi chacun une personalité pour défendre leur programme économique. Christian Blanc pour Nicolas Sarkozy, Thomas Piketty pour Ségolène Royal et Christian Saint-Etienne pour Francois Bayrou. Voici le débat relaté par Les Echos. Le débat est plutôt décevant, avec des juxtapositions et peu d'arguments contradictoires. Il est difficile de savoir ce que les lecteurs auront retenu de ces interviews: l'offre contre la demande, le court terme versus le long terme ? Notre conseil pour la prochaine fois : une bonne rasade de potion avant l'entrée dans l'arène !
_Antoine_

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lundi 2 avril 2007

Mind the gap !


J’indique aux lecteurs de ce blog le site web gapminder qui permet de visualiser l’évolution des PIB des pays du monde depuis 1960. Je ne peux que recommander aux profs d’économie qui viendraient à errer sur notre blog d’aller voir ces graphiques animés. C’est un outil pédagogique très parlant pour expliquer l’évolution des inégalités dans le monde, les théories de la croissance et même des intuitions basiques d’économétrie.

Le graphique par défaut est l’évolution du PIB en abscisse et l’espérance de vie en ordonnée. Chaque pays est représenté par un disque dont la taille est proportionnelle à la population, chaque continent est d’une couleur différente et les données varient de façon animée dans le temps. Le mieux est de commencer par ralentir la vitesse de défilement des années afin de pouvoir repérer les pays en question en posant le curseur sur les bulles colorées.

On voit de façon frappante la Chine croître à une vitesse considérable depuis les années 1980, l’Inde suit avec une dizaine d’années de retard. Ces deux pays représentent la moitié de la population mondiale et influencent largement la moyenne mondiale. L’Afrique (en bleu) stagne désespérement en restant en bas à gauche avec l’espérance de vie la plus faible et sans croissance des revenus nationaux. Plus frappant encore est l’impact du Sida et des guerres sur les pays africains : l’Afrique du Sud voit son espérance de vie réduite avec la montée de l’épidémie, le Rwanda chute littéralement avec le génocide (l’espérance de vie atteint 20 ans !)... La Russie et les pays de l’ex-URSS voient aussi leur espérance de vie baisser dans les années 1990. De façon assez comique les pays du Golfe (petits en vert) zigzaguent de droite à gauche avec les prix du pétrole. A côté de ces faits majeurs, les différences entre nos pays développés sont à peine visibles. Il est possible d’utiliser la fonction zoom (en bas à droite) et d’obtenir un encadré d’un groupe de pays. Si l’on zoom sur les pays développés, un certain nombre de faits économiques récents apparaissent clairement : pendant les années 1960, les pays européens rattrapent les Etats-Unis et l’écart se creuse à nouveau pendant la décennie 1990. Un petit point jaune mérite un peu d’intérêt. Dans le groupe des pays riches, il a tendance à reculer par période et se rapproche peu à peu du groupe des pays de richesse intermédiaire : vous l’avez reconnu ? C’est l’Argentine.

Il y a quelques années, un vif débat sur l’évolution des inégalités dans le monde avait occupé la communauté des économistes. The Economist avait largement relaté l’opposition entre les chiffres proposés par Martin Ravallion de la Banque mondiale et ceux du professeur de l’université Columbia Xavier Sala-i-Martin. Ce dernier mettait en évidence que la pauvreté dans le monde était en forte réduction et ainsi que les inégalités entre individus du monde. Les chercheurs de la Banque mondiale, trouvaient que la pauvreté avait baissé dans le monde, mais en restant à un niveau très élevé (deux fois plus élevé que les chiffres de l’universitaire catalan) et que les inégalités entre pays étaient aussi importantes qu’auparavant. De nombreuses raisons expliquaient les différences de résultat entre les deux études (données différentes, échantillon de pays différent), mais un des points majeurs soulevés par ce débat était le poids que l’Inde et la Chine exercent sur la moyenne. Si l’on regarde l’inégalité uniquement entre pays (chaque pays est une observation), les inégalités ont tendance à s’accroître depuis une dizaine d’années. A l’inverse, si on pondère chaque pays par sa population, les inégalités ont tendance à se réduire (du fait de la croissance de l’Inde et de la Chine). Enfin, une troisième mesure consiste à comparer tous les individus du monde en utilisant les distributions de revenu au sein de chaque pays et la baisse de la pauvreté (réelle) est moins forte que dans la seconde mesure. A la figure ci-dessous, issue de The Economist (11 mars 2004), on retrouve cette vision opposée :


Pour les spécialistes : On peut même aller plus loin pour ceux qui sont familiers avec le modèle de Solow et les débats économétriques autour de sa validité. Si on régresse le taux de croissance des pays (comme une observation) sur leur niveau de richesse en 1960, on ne trouve pas la relation négative prédite par le modèle de Solow, mais si on contrôle pour le degré d’éducation, l’épargne et la croissance démographique (à la Mankiw, Romer et Weil, QJE 1992), on retrouve la prédiction de Solow que les pays plus pauvres doivent croître plus vite que les plus riches et donc les rattraper. C’est là qu’on peut discuter l’exogénéité du niveau d’éducation : n’est-il pas simplement corrélé au niveau de revenu ? est-ce que l’éducation est la source de la croissance ou seulement un signe de richesse ?… mais je sens que je perds des lecteurs, donc je vous laisse jouer avec cet outil formidable et méditer sur l’évolution des inégalités dans le monde.

On peut aussi changer les variables, comme la mortalité enfantine, le nombre de médecins, les dépenses militaires….
_Antoine_

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mardi 27 mars 2007

Evaluation des politiques publiques (3/7) : les techniques


Pour clarifier les enjeux, il faut clairement distinguer les objectifs et les moyens de l’action publique. Les objectifs sont de l’ordre des choix politiques des citoyens dans le cadre de la démocratie. Faut-il dépenser plus dans l’éducation ou dans l’armée, dans les retraites ou la recherche, pour l’aide au développement ou pour la santé ? A l’inverse une partie des choix des politiques publiques sont de l’ordre des moyens. Tout le monde s’accorde à vouloir un taux de chômage plus faible, mais la question est comment faire ? Faut-il faire des préretraites, les 35 heures, modifier le contrat de travail, modifier le système d’assurance chômage, mettre en place des baisses de charges sociales, modifier le salaire minimum, baisser les impôts, faire du déficit public… ?

Une première possibilité consiste à évaluer l’efficacité de ces différentes politiques en vue de l’objectif fixé et à juger si celles-ci ont des effets non désirés. Si par exemple améliorer la flexibilité du marché du travail permet de baisser le chômage en dégradant les conditions de vie des salariés, les citoyens sont en droit de refuser une telle politique en faveur d’une autre plus adéquate. Mais pour faire ce choix en connaissance de cause, il faut d’abord étudier quels sont les effets des différentes politiques proposées. Et ceci n’a rien d’évident.

La difficulté majeure de l’évaluation des politiques publiques vient du fait qu’il est techniquement difficile d’estimer « l’effet pur » des politiques publiques. On ne peut pas observer un même pays avec une politique x et sans cette politique. Toute la question de l’évaluation repose sur ce problème : il n’est pas possible d’observer le « contrefactuel » (ce qui ce serait passé si cette politique n’avait pas eu lieu).

Prenons l’exemple du CNE : on mesure qu’un an après l’introduction du nouveau contrat, 570 000 contrats ont été signés (de septembre 2005 à août 2006 selon l’Acoss). Qu’en conclure ?

  • Que le CNE a « permis de créer 570 000 nouveaux emplois » ? (ça serait le cas si l’on pouvait vérifier que, dans un monde sans CNE, le nombre d’emplois créés serait inférieur de 570 000) ;

  • Que le CNE a « a simplement conduit à une substitution de CNE à des CDI » ? (ça serait le cas si l’on pouvait vérifier que, dans un monde sans CNE, au bout d’un an 570 000 nouveau CDI auraient de toutes les façons été créés).


Le problème fondamental est qu’une « France sans CNE » n’existe pas en même temps qu’une « France avec CNE » : estimer la causalité de l’existence du CNE sur l’emploi n’a donc rien d’évident !

L’approche la plus basique consiste à comparer l’emploi après avec celui avant l’introduction de la politique publique (en l’occurrence le CNE) qui nous intéresse. Or imaginons qu’au moment où le CNE est mis en place le dollar monte, l’Allemagne sort de récession ou encore l’hiver dure moins longtemps : comment peut-on faire pour savoir quelle part de ce qu’on observe attribuer au CNE et quelle part aux autres facteurs favorables qui se sont manifestés de manière simultanée ?

Une autre méthode consiste à comparer deux groupes, les entreprises touchées par le CNE (moins de 20 salariés) et les entreprises non touchées par le CNE (plus de 20 salariés) : peut-on déduire de la comparaison de ces deux groupes que la différence d’embauche est liée au CNE ? Pas vraiment. Cette différence représenterait l’effet du CNE uniquement si les entreprises de moins de 20 salariés et celles de plus de 20 salariés sont en tout points identiques quant à l’embauche et au cycle économique. Pas besoin de longues études d’économie pour être d’accord sur le point que ces deux groupes ne sont pas tout à fait comparable : le biais de sélection est évident.

Les économistes ont alors cherché à utiliser des méthodes statistiques pour isoler l’effet de causalité et s’émanciper des biais de sélection. Pour établir des relations de causalité, la méthode la plus convaincante est de faire une expérience. On tirer au sort deux groupes, l’un « test » à qui la réforme est appliquée, l’autre « de contrôle », sert de groupe de comparaison. Le choix aléatoire des deux groupes les rend identiques et donc retire le biais de sélection. Si cette méthode a des atouts indéniables du point de vue scientifique, elle est coûteuse à mettre en place et fait souvent face à l’opposition de ceux qui considèrent l’expérimentation des politiques sociales comme non éthique.

Pour pallier le manque de telles expériences, les économistes ont recours à des expériences naturelles, c’est-à-dire l’étude de réformes ou de variations qui se rapprochent d’une expérience contrôlée (différents groupes touchés différemment). Une des méthodes les plus utilisées aujourd’hui (parmi d’autres méthodes), s’appelle « la double différence ». L’idée est de comparer la différence entre deux groupes (l’un touché par la réforme, l’autre pas) avant la réforme puis après la réforme. Si les deux groupes n’évoluent pas de façon différente (hormis à cause de la réforme), on va pouvoir identifier l’effet pur de celle-ci. Cette méthode a l’avantage d’être très transparente pour les évaluations et donc de pouvoir plus facilement convaincre des lecteurs non spécialistes. C’est un avantage considérable qui explique largement son succès. Toute la difficulté consiste à trouver des groupes tests et de contrôle convaincants, c’est-à-dire qui soient aussi similaires les uns des autres avant la réforme, comme s’ils avaient été tirés au sort.

Pour autant, la recherche économique qui s’est concentrée sur les évaluations de politiques publiques est beaucoup plus complexe et a développé bien d’autres méthodes, non pas pour maintenir le débat aux mains d’experts tout puissants, mais parce les questions en jeu sont d’une réelle complexité. Plusieurs exemples peuvent aider à préciser cette nécessité :

D’abord, l’effet à court terme peut être différent d’un effet à long terme. Par exemple, l’introduction du CNE peut conduire à court terme à la création de nouveaux emplois, mais qui vont progressivement se substituer aux CDI qui disparaissent. Ou, à l’inverse, la création d’un nouveau contrat de travail n’a que peu d’effet à court terme mais accroît à plus long terme l’embauche de tous les salariés.

Ensuite, une politique économique touche les individus de façon différente : certains peuvent réagir nettement d’autres pas du tout. Effectuer des simples comparaisons des effets moyens masque parfois la diversité des situations : il est possible que le CNE soit très efficace pour offrir des emplois à des jeunes sans qualification qui étaient exclus avant du marché du travail car les employeurs ne voulaient pas leur faire confiance pour un essai, mais que ce contrat soit destructeur de stabilité pour les plus qualifiés. Un effet moyen masque alors des situations très différentes, voire opposées (les économistes appellent ce problème l’hétérogénéité des réactions).

Enfin, le problème de l’équilibre général se pose de façon nette à tous les spécialistes de l’évaluation : une politique peut avoir un effet au niveau micro (en équilibre partiel) et avoir un effet net très différent une fois que son impact sur toutes les autres variables est pris en compte. Ainsi, si le CNE incite à la création d’emploi (hypothèse), les salaires vont réagir à l’augmentation de la demande de travail (ils risquent d’augmenter si l’offre de travail est contrainte), ce qui va faire baisser en retour la demande de travail (si la demande de travail est sensible à son coût) ou l’augmenter (selon un effet keynésien d’augmentation de la consommation). L’effet net d’une politique va dépendre au final d’un certain nombre de réactions de l’économie que les économistes cherchent à étudier séparément. Les méthodes des expériences naturelles ont l’avantage de mesurer un effet global à un moment donné, mais comme la décomposition des effets est difficile, elles se prêtent mal à des généralisations. Par exemple si l’introduction du CNE est évalué comme positif pour l’emploi (hypothèse), cela ne prouve pas que le CPE (qui vise un autre public) va être efficace.

Les méthodes d’évaluation des politiques publiques sont en amélioration permanente depuis une quinzaine d’année. Elles se sont diffusées depuis les universités (américaines) pour alimenter de larges pans de la recherche économique. Pour que ces innovations parviennent à alimenter des évaluations de qualité, il faut un contact permanent et intense entre les institutions qui mènent les évaluations et la recherche de pointe dans ces domaines. Il y a donc une seconde difficulté à l’évaluation, institutionnelle cette fois… Suite au prochain numéro !
_Antoine_ _Fabien_

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dimanche 25 mars 2007

Evaluation des politiques publiques (2/7) : tout un programme


Pour alimenter les débat de ce blog, nous allons proposer sur des sujets précis des feuilletons de longue haleine. Nous commençons par l’évaluation des politiques publiques. Pourquoi ? Le sujet peut apparaître aride à certains, digne des débats des commissions du Sénat. Il est pourtant au cœur des motivations qui fondent l’existence de ce blog et de nos travaux de recherche et répond exactement au débat sur le chiffrage des programmes économiques des candidats à l'élection présidentielle.

Depuis le 21 avril 2002, la France semble faire l’expérience d’un décrochage entre citoyens et hommes politiques ou plus généralement entre les citoyens et les « experts » des politiques publiques. Les Français ont l’impression d’avoir abandonné leur souveraineté à des experts dont ils contestent les choix qu’ils soient bureaucrates à Bruxelles, énarques à Paris ou même statisticiens à l’Insee. Le succès des propositions de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy repose largement sur la remise en cause de ceux-ci.

A l’inverse, le constat pratiquement inverse est partagé par les chercheurs en sciences sociales qui déplorent à chaque intervention dans le débat public combien l’évaluation des politiques publiques est en retard en France, combien les données disponibles pour mesurer l’efficacité des politiques sont d’accès difficiles et combien les politiques publiques répondent plus souvent à des impératifs électoraux qu’à des nécessités de long terme.

Ces deux constats sont-ils vraiment contradictoires, opposant la vision d’experts méprisant la démocratie à celle des citoyens qui souhaitent reconquérir une souveraineté disparue ? Notre conviction est qu’il s’agit, au contraire, du même problème qui vient des lacunes de notre système d’évaluation des politiques publiques.

Les administrations publiques taxent 45 % du PIB et en dépensent 48%. Cela représente près de 800 milliards d’Euros en 2005. Ces dépenses sont largement essentielles au fonctionnement de notre pays, la santé, l’éducation, la police, l’armée, les institutions judiciaires, les assurances de retraite, d’invalidité, de maternité, de chômage, l’aide au logement… la liste est longue et non exhaustive. La plupart des débats politiques tournent autour du niveau de prélèvement : trop élevé pour beaucoup, il faut faire des économies, arrêter le « grand gaspillage ». Un débat récent s’intitulait ainsi faut-il augmenter ou baisser les prélèvements obligatoires. Il s’agit finalement d’une vieille rengaine du débat économique : le secteur privé ou le secteur public doivent-ils fournir les biens et les services demandés par la collectivité. Nationalisation contre privatisation, économie administrée contre économie de marché, gauche contre droite ? Cette vision correspond à une vision idéologique de l’économie, un choix des moyens et non des objectifs. A l’inverse, l’approche par l’évaluation des politiques publiques repose sur l’idée que les objectifs sont d’ordre politique, résultat des choix des citoyens, mais que les moyens pour atteindre ces objectifs peuvent être plus ou moins efficaces et doivent donc être soumis à l’analyse.

Le débat économique français reste pourtant cantonné à une vision idéologique des politiques publiques. Les politiques sont classées plus ou moins à droite ou à gauche et on choisit les études économiques qui vont dans le sens du résultat escompté. Le problème est que le plus souvent les effets de ces politiques sont a priori inconnus pour ceux qui ne se reposent pas sur une croyance idéologique. Pour savoir si une politique est efficace, il faut le plus souvent l’évaluer. C’est un travail difficile, minutieux et qui nécessite l’honnêteté intellectuelle de celui qui le mène. Contrairement à une pensée répandue, on ne peut pas faire dire ce que l’on veut aux statistiques !

Pour mener à bien de telles évaluations, de nombreuses conditions doivent être réunies : des chercheurs proches de la recherche académique, évalués par leurs pairs de façon indépendante, mais suffisamment proches des administrations pour connaître les institutions en jeu et pouvoir transmettre leurs résultats au public par la presse.

On est très loin d’un tel système en France. Le constat se nourrit d’un cercle vicieux que l’on pourrait décrire ainsi : le débat économique est notoirement faible ; les journalistes sont souvent accusés de rédiger de piètres articles économiques et de répéter les poncifs idéologiques des uns et des autres. Mais il faut reconnaître que les journalistes n’ont pratiquement pas à leur disposition des analyses économiques de qualité, des conférences de vulgarisation où ils pourraient être conviés. On ne peut pas décemment demander aux journalistes de lire les revues scientifiques en anglais pour traduire à leurs lecteurs les avancées de la recherche économique ! Est-ce alors la faute des chercheurs français ? Pas vraiment. Ceux-ci n’ont pas d’institutions pour communiquer leurs résultats ; ne disposant pas de données françaises gardées jalousement par les administrations, ils se reportent sur les données étrangères (qui intéressent nettement moins le débat national) ou plus souvent sur les questions théoriques… du coup, on n’investit pas dans la recherche sous prétexte que les chercheurs vivent dans leur bulle. Et la boucle est bouclée.

Pour réconcilier les Français avec leurs politiques publiques, il faut deux conditions sine qua non : que celles-ci soient efficaces et que les Français comprennent pourquoi. L’évaluation est un exercice d’expertise et un exercice de citoyenneté. Pour paraphraser Ségolène Royal, « les experts sont des citoyens »…

Ce feuilleton va d’abord aborder la question du problème de l’évaluation (pourquoi évaluer est compliqué : techniquement et institutionnellement), puis faire un bilan de l’évaluation en France, à l’étranger et enfin proposera des réformes.
_Antoine_ _Fabien_

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vendredi 23 mars 2007

Evaluation des politiques publiques (1/7): chiffrage ou déchiffrage?


La blogosphère économique et la presse se sont retrouvées récemment pour critiquer le chiffrage des programmes politiques (à l’exception notable d’Alexandre Delaigue, de Charles Wyplosz et de Daniel Cohen). Qu’il s’agisse de Daniel Schneidermann, de Francis Kramarz, de Philippe Askénazy ou encore de Bernard Salanié, tous considèrent qu’il ne faut pas prêter une attention trop importante à ces chiffres, les responsables de l’OFCE allant même jusqu’à manifester leur opposition de principe à un chiffrage des programmes, considéré comme nuisible et dangereux.

Les arguments sont de deux ordres : le premier est que la cellule de chiffrage du site Debat2007 est financée par l’Institut de l’entreprise qui est suspectée de partialité du fait de des relations privilégiées de son patron, le PDG de la BNP Michel Pébereau, avec la droite, les entreprises et le patronat ; le second argument est qu’un chiffrage du simple coût budgétaire est insuffisant car les politiques économiques peuvent d’avoir des effets positifs susceptibles de réduire ex post le coût de ces politiques. Ces deux arguments sont recevables. Néanmoins, entre une vision critique du « chiffrage » et le dénigrement de toute analyse économique des programmes des candidats, il y a un pas que beaucoup semblent tentés de franchir. En effet, à la lecture de l’article du monde ou du post de D. Schneidermann, le lecteur peu familier des questions économiques risque de ne retenir qu’une seule chose : « on peut tout faire dire aux chiffres ! ». En affirmant que « la question fondamentale tient, en effet, au modèle économique sous-jacent aux différents dispositifs mis en oeuvre», Le Monde semble adhérer à la thèse (est-ce celle de l'OFCE?) selon laquelle les chiffres et l’analyse économique sont avant tout une question de conviction politique : si vous êtes de gauche, vous devez être néo-keynésien, c’est-à-dire que vous considérez que toute dépense « booste » mécaniquement la croissance et fait baisser le chômage ; si vous êtes libéral, vous pensez plutôt que c’est en diminuant le coût du travail (en allégeant les charges sociales par exemple) que l’on peut espérer faire baisser le chômage. Tout serait donc une question de conviction idéologique.

Les contributeurs de ce blog partagent une conviction radicalement opposée : nous pensons que la politique économique peut être efficace pour réaliser les objectifs politiques et sociaux que les citoyens se fixent, pourvu qu’on ait une vision claire des mécanismes à l’œuvre. La question n’est donc pas de savoir si vous êtes néo-classique ou néo-keynésien, mais de savoir si la demande de travail est sensible à son coût, à la flexibilité de la main-d’œuvre, aux variations du taux d’intérêt… Toutes choses qui ne sont pas « idéologiques » par natures et qui peuvent être tranchées en s’appuyant sur les résultats d’études quantitatives de qualité. Ce qui relève du choix politique, ce sont les objectifs eux-mêmes et la manière dont les citoyens souhaitent les hiérarchiser : qualité des emplois, quantité d’emploi, degré de flexibilité du marché du travail, redistribution, etc.

Que dire alors du chiffrage des programmes politiques ? Il a fondamentalement un double intérêt : d’abord, d’obliger les candidats à réfléchir au réalisme de leur programme économique. Les hommes et femmes politiques sont les relais des citoyens : ils doivent donc comprendre leurs aspirations et leurs souhaits s’ils espèrent conquérir leurs suffrages. Les Français souffrent du chômage : il faut donc leur promettre de combattre ce fléau. Mais comme le plein emploi ne se décrète pas, il est nécessaire que les politiques expliquent par quels moyens ils comptent atteindre cet objectif. Or le rôle des chercheurs et instituts indépendants est précisément de passer au crible ces propositions de politique économique : le chiffrage des mesures permet de mettre en balance le coût probable (et incertain) de la politique vis-à-vis des gains escomptés. Cela évite que les programmes ne ressemblent par trop à un inventaire à la Prévert destiné à satisfaire tous les corporatismes. Le chiffrage, ou l’analyse chiffrée des programmes, vise à éviter une telle dérive.

Le second avantage d’un chiffrage des programmes est de forcer à la cohérence. On ne peut pas dire en même temps que l’on va dépenser plus, qu’on va baisser la dette tout en promettant de réduire les impôts. Il y a un arbitrage à faire et c’est sur celui-ci que le débat doit porter. Laisser croire qu’il n’y a pas d’arbitrage à faire et qu’une politique de dépenses nouvelles ou de baisse d’impôt va miraculeusement relancer l’économie et ainsi régler tous les problèmes des Français est une illusion. Le Chiffrage les programmes, c’est le premier pas de l’évaluation des politiques économiques publiques. Cela oblige ceux ou celles qui se souhaitent présider aux destinées du pays à préciser leurs projets : plus de moyens pour la recherche ? Très bien, mais comment, pour qui, combien, quel financement ? Dire que la recherche est un investissement socialement rentable – une position défendue par tous l’ensemble des contributeurs de ce blog – n’est pas suffisant pour éviter de parler de son financement. L’augmentation du budget de la recherche ne va pas se traduire immédiatement par une croissance économique plus forte. Tout dépendra de la façon dont le budget supplémentaire est alloué : une raison supplémentaire pour demander des détails à nos candidats !

Chiffrer, c’est demander des engagements précis, un programme et non pas de vagues promesses. Ceux qui s’y opposent sous prétexte qu’il existe des débats économiques sur les effets de différentes mesures se trompent de cible. "Des experts nous abreuvent de chiffres pour soi-disant éclairer les citoyens, mais leurs calculs ne correspondent pas à la réalité et escamotent entièrement le débat politique" écrit Xavier Timbeau dans Le Monde. C’est plutôt tout le contraire : trop peu d’experts indépendants fournissent des analyses chiffrées sur les programmes politiques et le débat politique s’en trouve diminué.

Le journal Libération a alors apporté une réponse originale en mettant en ligne un blog de quatre économistes "Déchiffrer la campagne": l'idée est visiblement de s'opposer à la vision comptable du chiffrage mais de permettre aux lecteurs de bénéficier de l'expertise d'économistes pour "traduire" les propositions des politiques économiques. L'initiative doit être saluée d'autant qu'elle souligne le manque criant de ce type d'analyse et leur caractère artisanal et disparate.

Cela rend d’autant plus nécessaire une prochaine chronique sur ce blog consacré à l’évaluation des politiques publiques en France. Nous parlerons des motivations de l'évaluation, des techniques statistiques et économétriques disponibles, de la facon dont les politiques publiques sont évaluées en France et à l'étranger... A suivre sur ecopublix.eu !
_Antoine_

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