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mardi 18 décembre 2007

Combien d’impôt paie-t-on sur un euro de bénéfice ?


Est-il équivalent du point de vue fiscal de gagner des revenus de son activité et de gagner des revenus d’un patrimoine ? Question pleine de sens, qu’on a rarement posée aussi simplement, et dont la réponse contribuerait grandement à dissiper quelques malentendus ou à refréner quelques égarements poujadistes…Pour y répondre donc, Ecopublix a procédé en marchant en crabe : on a déterminé ici et ici quelques concepts clés de l’analyse fiscale (incidence fiscale, taux moyen et marginal, etc…) et puis Antoine a expliqué ici ce qui se passait du point de vue des revenus d’activité. Nous allons désormais tâcher de montrer combien d’impôt paie vraiment un euro de bénéfice, et comparer cela à un euro de salaire. Ce petit éclairage sur la structure des prélèvements sur les bénéfices tombe d’ailleurs à point nommé, le Projet de Loi de Finances pour 2008 (PLF2008) ayant considérablement, et en catimini, transformé la forme des impositions pesant sur les bénéfices….

I/ Les fondements de l’exercice

Le but du jeu est de rendre compte de l’effet de chacun des prélèvements existant dans notre système socio-fiscal sur 1 euro de bénéfice distribué sous forme de dividende. Evidemment, il existe tout un tas d’autres placements, de sorte que les bénéfices distribués ne sont qu’une des nombreuses manières de générer du revenu à partir d’un patrimoine, mais nous commencerons par là, avant d’élargir dans la mesure du possible notre analyse dans des posts à venir. Par ailleurs, nous nous contenterons d’une analyse descriptive, laissant au placard pour le moment les considérations théoriques (« est-il plus efficace/juste de taxer plus/moins les revenus du travail/du patrimoine? »).

Pour commencer, décrivons les prélèvements pesant ou susceptibles de peser sur les bénéfices et leur fonctionnement (nous nous appuyons dans un premier temps sur la législation en vigueur pour les bénéfices 2006). Tout d’abord, soyons clairs : les cotisations sociales ne pèsent pas sur les bénéfices, comme Overzelus en a admirablement administré la preuve. Le prélèvement le plus important, c’est donc tout simplement l’impôt sur les sociétés (IS), dit aussi « impôt sur les bénéfices des sociétés », dont le taux est égal à 33,33% du bénéfice. C’est une « flat tax » des plus classiques. Nous considérons ici que l’IS est payé à 100% par les bénéfices, ou pour le dire autrement, que l’incidence fiscale de l’IS est à 100% sur les bénéfices. Cette hypothèse est importante, bien que est discutable : a priori, il n’est pas impossible qu’une partie de l’IS soit reportée sur les salaires, ou même sur les prix. Par manque tragique d’études précise sur cette question, il est plus facile de faire l’hypothèse haute que l’intégralité de l’IS est payée par les bénéfices, mais nous verrons que relâcher cette hypothèse conduit à amender considérablement le tableau final.

Ensuite, il y a la TVA : là, nous ferons au contraire l’hypothèse que cet impôt est payé à 100% par les consommateurs, sous la forme d'un renchérissement des prix à la consommation. Evidemment, ceci n’est vrai qu’à long terme, et encore pas nécessairement complètement. Mais ceci reste quand même l’hypothèse la plus robuste : l’incidence de la TVA sur les bénéfices est donc supposée supposée nulle.

Après cela, vient habituellement la taxe professionnelle (TP) : malheureusement, l’assiette de la taxe professionnelle est très particulière, puisqu’il s’agit essentiellement des immobilisations depuis la suppression de la partie salaires dans l’assiette de la TP, et son taux varie énormément selon les régions/départements/communes, de telle sorte que le niveau moyen de TP payé par une entreprise est extrêmement variable. Nous avons donc décidé de l’exclure de notre analyse. Mais ceci porte peu à conséquence. En effet, la taxe professionnelle est désormais plafonnée en fonction de la valeur ajoutée (VA) : elle ne peut dépasser 4% de la VA, et dans la réalité seules 200 000 entreprises en France paient plus de 3,5% (en % de la VA) de TP nous dit le ministère des Finances. On pourrait toujours choisir de considérer un taux moyen de TP valable pour l’ensemble de l’économie française, mais cela masquerait inévitablement les grandes divergences locales : dans ce cas, le plus juste serait de rapporter la masse de TP payée (de l’ordre de 25 milliards) à la masse des bénéfices bruts (soit 1/3 du PIB) et l’on obtiendrait quelque chose de l’ordre de 4% de taux moyen de prélèvement au titre de la TP. Si l’on veut donc incorporer coûte que coûte la TP, il faudra donc rehausser de 4 points tous les taux moyens calculés par la suite. Au demeurant, la question de l’incidence de la TP reste pendante, et il n’est pas du tout évident que 100% de la TP porte sur les bénéfices, une grande partie étant probablement répercutée sur les salaires.

Après cela, cet euro de bénéfice est distribué comme nous l’avons dit sous forme de dividende, et à ce titre il est redevable de la Contribution Sociale Généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu (IR). L’IR est le seul prélèvement à proprement parler progressif dans l’imposition des bénéfices, la progressivité dépendant du montant du revenu imposable. Son importance symbolique et sa complexité méritent qu’on s’y attarde quelques secondes.

II/ L’IR et l’imposition des dividendes

L’IR a récemment considérablement changé son traitement des dividendes. Historiquement, les dividendes étaient traités par le mécanisme de l’avoir fiscal dont le but était d’éviter la « double-imposition » des bénéfices, puisque ces bénéfices qu’on taxe à l’IR étaient déjà taxés à l’Impôt sur les sociétés. Attention louable du législateur, même si on peut se demander pourquoi diable compenser l’imposition à l’IS et pas à la TP ou à la CSG. Car l’IS n’est pas seul à avoir un effet a priori distorsif sur les revenus de la propriété. Passons. L’idée consistait donc à redonner au contribuable ce dont son bénéfice avait été amputé par l’impôt sur les sociétés. En contrepartie de la suppression de fait de l’IS, cela revenait à augmenter considérablement le revenu imposable d’un contribuable au titre de l’IR (puisque son revenu imposable augmentait de 33,33% du dividende brut ou, ce qui est équivalent, de 50% du dividende net d’IS) : comme le barème de l’IR est progressif (plus mon revenu est important, plus mon taux moyen augmente), ceci avait pour conséquence de faire augmenter rapidement le montant de l’IR payé.

L’avoir fiscal a été supprimé en 2005 et remplacé par un abattement de 40%. Techniquement, ceci revient à dire que le contribuable ne touche plus d’avoir fiscal, mais qu’en contrepartie son revenu imposable est beaucoup plus faible, donc qu’il paie un taux moyen d’imposition beaucoup plus faible sur son dividende net d’IS.

III/ Travail et capital, même combat

Au final, le fonctionnement de l’ensemble du système fiscal sur 1 euro de bénéfice est décrit dans le graphique suivant, qui donne le taux marginal de prélèvement pour les deux systèmes de l’IR (l’avoir fiscal et l’abattement de 40%) :


Le premier enseignement, c’est que l’imposition des bénéfices est, quel que soit le système, relativement progressive, et loin d’être « confiscatoire ». On oscille entre des taux marginaux de 10 à 55%, ce qui est loin des antiennes du type « les bénéfices sont surtaxés, nos entreprises sont pressurées, extorquées, etc… ».

On observe ensuite que le système de l’avoir fiscal, en supprimant complètement l’IS était au final plus avantageux que le nouveau système avec abattement qui, lui, maintient le prélèvement proportionnel de l’IS à 33,33%. Ceci, bien sûr, est fortement lié à notre hypothèse de départ, à savoir que l’IS pèse à 100% sur les bénéfices. Si l’IS venait à être répercuté sur les prix, ou sur les salaires, alors, le taux marginal baisserait de manière importante et il se pourrait même que le nouveau système soit au final plus avantageux que le système avec avoir fiscal, ce qui expliquerait l’explosion des dividendes distribués constatée dans les statistiques fiscales pour 2005. La question de l’incidence de l’IS est donc cruciale pour apprécier la progressivité globale du système, et on ne peut que regretter qu’aucun travail n’ait encore été mené (à notre connaissance) sur cet aspect de la fiscalité gauloise.

Dernier point important, le taux de prélèvement d’un euro de bénéfice est globalement comparable au taux de prélèvement d’un euro de revenu d’activité, comme le montre le graphique suivant :


La progressivité des prélèvements sur les revenus du travail peut même apparaître moins importante et le taux de prélèvement global plus élevé sur l’activité que sur les bénéfices ! Il faut toutefois souligner que le taux marginal sur les revenus d’activité inclut des cotisations sociales contributives, c’est-à-dire qui ouvrent des droits proportionnels à des contributions telles que l’assurance chômage ou la retraite. Ces cotisations ne sont donc pas forcément assimilables à 100% à un prélèvement, à tous le moins aux types de prélèvement qui pèsent sur les bénéfices.

Au final, ce qu’il est important de garder en tête, c’est qu’il y a globalement une mesure commune : les taux d’imposition du capital et du travail ne sont pas complètement aux antipodes. L’autre point c’est que jusqu’à aujourd’hui, l’imposition des bénéfices gardait un caractère assez progressif. Mais cette caractéristique, elle, pourrait disparaître…

IV/ La réforme de 2008 et le prélèvement libératoire ?

Le PLF2008 a en effet décidé d’instaurer un prélèvement libératoire de 18% sur les dividendes distribués en lieu et place de l’imposition de ces dividendes au barème de l’IR. La raison d’une telle réforme est désespérément simple : trouver de l’argent pour boucler le budget, quitte à se débarrasser des bijoux de famille ! Pourquoi ? C’est cristallin : le principe d’un prélèvement libératoire, c’est d’être payé immédiatement, au moment de la réalisation du revenu. L’Etat touche donc les recettes immédiatement. A contrario, les revenus soumis au barème de l’IR ne sont déclarés qu’en mars de l’année n+1 et perçus par l’Etat au cours de l’année n+1 : passer d’un système d’imposition au barème à un système de prélèvement libératoire permet de toucher deux fois les gains fiscaux une année donnée. En 2008, l’Etat touchera l’impôt au barème sur les dividendes de 2007 ET le prélèvement libératoire sur les dividendes de 2008 ! Super banco pour une équipe gouvernementale qui a bien besoin de ces petits zakouskys pour éviter de tomber dans la zone rouge (celle de Jean Claude Juncker, pas celle de Jean-Pierre Foucault !).

Ce petit changement a en fait une portée symbolique beaucoup plus forte que ce que l’on croit habituellement : en fait, il s’agit tout simplement du dernier avatar dans la longue histoire de la sortie des revenus de patrimoine du domaine de droit commun de l’IR, qui est la progressivité, au profit d’une imposition proportionnelle (flat tax). Le graphique suivant montre indique le taux marginal d’imposition induit par le nouveau système de prélèvement libératoire :


Premier enseignement : la réforme n’est avantageuse qu’au niveau des très gros bénéfices distribués. Deuxième enseignement : le taux marginal reste élevé lorsqu’on additionne tous les prélèvements. Troisième enseignement : a priori, le choix du prélèvement libératoire est libre, donc les petits bénéfices devraient toujours choisir d’être imposés au barème et les gros dividendes au prélèvement libératoire. Mais comme il y a fort à parier que les petits dividendes ne sont pas toujours aussi bien informés que les gros, les petits dividendes vont souvent choisir par commodité le prélèvement libératoire, sans se rendre compte qu’ils y perdent. Au final donc, la réforme nous fait perdre pas mal en progressivité, et pas mal aussi en ressources fiscales sur les très gros dividendes, pour boucler le budget 2008 de façon cosmétique. C’est le Canadair pour un feu de broussaille !

P.S. : Certains d’entre vous auront constaté que l’on a gentiment négligé l’ISF dans notre petit calcul. C’est que les choses ne sont pas simples car l’assiette de l’ISF est constituée par le stock de patrimoine et non par le le flux de revenus du patrimoine. Donc il faut pouvoir imputer un patrimoine à notre euro de bénéfice. La technique la plus simple, qui consiste à dire que l’euro de bénéfice n’est rien d’autre que la traduction d’un rendement moyen de 4% environ (c’est le taux d’un placement sans risque) ne change rien à la donne, car on obtient ainsi des impôts sur la fortune assez faibles, du fait de la forte progressivité du barème de l’ISF et de l’abattement de 750 000 euros. Toutefois, pour les niveaux élevés de bénéfices, l’ISF pourrait devenir important. Je n’ai donc pas encore d’avis tranché, ni de hard facts sur cette question. J’y réfléchis, et je vous rappelle…
_Camille_

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jeudi 15 novembre 2007

Taux marginal : fais-moi mal ?


Ecopublix c’est un travail d’équipe ! Du coup, Manix entend apporter sa petite pierre à l’édifice entrepris par les vénérés Antoine et Julien concernant l’incidence fiscale et son impact sur la structure de nos prélèvements. Avec (en deux temps), un petit éclairage sur la structure des prélèvements sur les bénéfices. Mais avant de se lancer dans des considérations compliquées : « back to the basics ». Voici donc avant le post complet sur la structure des prélèvements sur les bénéfices, un petit détour pédagogique par les taux marginaux pour planter le décor. C’est quoi donc un taux marginal ?

Kanelbullix a déjà évoqué la notion de taux moyen et de taux marginal d’un prélèvement, mais je me permets d’y revenir pour clarifier les enjeux pour les non-économistes, avant de présenter dans un second post (imminent) des graphs parlants sur l’évolution de la progressivité des différents systèmes de prélèvements (sur les revenus d’activité, et les revenus du patrimoine).

I/ Assiette, taux moyen et taux marginal

« Au commencement était l’assiette » : à tout prélèvement correspond un élément économique sur lequel il pèse (revenu, salaire, propriété, consommation, etc.) et qu’on appelle l’assiette de l’impôt en question. Ensuite le taux moyen : concrètement, si vous payez un prélèvement P sur une assiette R, alors le taux moyen c’est P/R, soit ce que représente ce prélèvement en pourcentage de l’assiette. C’est un indicateur important, mais le plus souvent, ce n’est pas l’élément déterminant pour les économistes qui s’intéressent aux comportements économiques des agents. En effet, les économistes sont souvent intéressés par le taux marginal dont on peut résumer le principe de la manière suivante : Imaginons que mon assiette R augmente d’1 euro, combien de prélèvements vais-je payer sur cet euro supplémentaire ? C’est ça le taux marginal : le taux de prélèvement applicable au dernier euro gagné, au dernier euro de l’assiette. Mathématiquement, c’est ∆P/∆R, soit, quand mon assiette augmente de ∆R, combien de prélèvement en plus (∆P) je vais payer en pourcentage de ce ∆R. Habituellement, on considère donc un petit ∆R (1 euro supplémentaire). Les cracks des maths auront compris que si R et P sont continus, alors le taux marginal peut se définir comme la dérivée de la fonction qui lie le prélèvement P au niveau de l’assiette R.

II/ Taux marginal et progressivité de l'impôt

Après, il n’est pas inutile de comprendre ce qui lie le taux marginal à la notion de progressivité (ou de régressivité). On dit qu’un système de prélèvement est progressif si le taux marginal de prélèvement croit avec la taille de l’assiette, et que le système est proportionnel (flat tax) si le taux marginal est constant. Enfin, le prélèvement est régressif si le taux marginal décroît avec R.

L’intuition est simple : si le taux marginal est constant, cela veut dire que tout euro supplémentaire gagné est imposé au même taux. Donc quelle que soit la taille de mon assiette, le prélèvement que je supporte est une proportion fixe de mon assiette : c’est la flat tax, l’impôt proportionnel type CSG. Si mon taux marginal augmente avec mon assiette, alors, chaque euro supplémentaire supporte un prélèvement relativement plus important. Conséquence : mon prélèvement va tendre à être une proportion de plus en plus grande de mon assiette à mesure que cette assiette croît : du coup mon taux moyen est une fonction croissante de la taille de mon assiette. C’est le principe d’un système progressif, « plus mon revenu est fort, plus je dois contribuer proportionnellement à mon revenu ». L’impôt sur le revenu fonctionne exactement sur ce modèle, avec (en barème 2007), 5 taux marginaux croissants avec le niveau du revenu imposable (annuel) : 0% de 0 à 5514 euros, 5,5% de 5515 à 10846 euros, 14% de 10847 à 24431 euros, 30% de 24432 à 65559 euros et 40% au delà de 65560 euros. Un salarié célibataire déclarant 30000 euros de revenu annuel imposable (soit 2500 euros de revenu mensuel) paiera donc 0*5614 + 0.055*(10846 -5615) + 0.14*(24431-10847) + 0.30*(30000-24432) = 3860 euros d'impôt sur le revenu, soit un taux moyen d'imposition de 12,9%.

Le graphique suivant permet de visualiser l'évolution du taux marginal et du taux moyen de l'impôt sur le revenu de 2007 en fonction du revenu mensuel de 2006 :


Avec tout cela, je crois qu’il n’est plus besoin de revenir sur ce qu’a fort bien dit Emmanuel, car tout le monde l’a compris maintenant : le taux marginal de l’impôt sur le revenu n’est pas le taux moyen supporté par les ménages, OK ? C’est simplement le taux auquel sont imposés les « derniers euros » gagnés. Comme les euros gagnés « avant » sont imposés dans les tranches précédentes, à un taux marginal inférieur, le taux moyen supporté par le ménage est toujours plus faible que le taux marginal de la tranche dans lequel son revenu imposable se situe.

Une petite précision au passage : lorsqu’on s’intéresse à la structure des prélèvements, ou lorsqu’on additionne les divers prélèvements pesant sur une même assiette (ce qu’a fait Petitsuix dans son post sur l’IR et les cotisations sociales pesant sur le salaire), lorsqu’ enfin on tient bien compte de toutes les règles déterminant ces prélèvements avec leur cortège de dispositifs dérogatoires ou spéciaux (décôte, PPE, etc.), il se peut que les taux marginaux ne soient pas toujours croissants, ou toujours constants, ou toujours décroissants, mais au contraire que localement (à certains niveaux), ils soient décroissants, puis croissants, ou ensuite constants, etc. C’est important, parce c’est cette structure fondamentalement non monotone des taux marginaux d'imposition qui crée des effets de seuils sur les comportements.

III/ Pourquoi s'intéresser aux taux marginaux ?

Si les taux marginaux ont acquis une telle importance dans l'analyse économique, c'est qu'ils constituent l’élément pertinent pour comprendre les comportements, dès lors qu’on fait l’hypothèse que les agents sont rationnels et qu’ils optimisent leur situation compte tenu de leur environnement (c’est le fondement de la révolution marginaliste). Ce qui compte c’est en effet de comparer l’utilité que me procure un euro gagné de plus à ce qu’il me coûte en termes d’effort et de prélèvement (et ce prélèvement, c’est par définition le taux marginal). Tant que gagner un euro de plus me procure plus d’utilité que ce que ça me coûte (en termes d’effort et de prélèvement), je continue à travailler pour gagner cet euro. Je ne m’arrête que lorsque gagner un euro supplémentaire me rapporte exactement ce qu’il me coûte. Mon choix d’offre de travail est donc déterminé par cette condition d’égalité, où intervient directement le taux marginal. D’où l’importance de raisonner « à la marge » pour comprendre les choix des individus.

Le taux marginal de prélèvement est donc une variable cruciale pour comprendre l’offre de travail des ménages. Clairement, plus le taux marginal de prélèvement augmente, plus mon incitation à travailler diminue, car un euro supplémentaire gagné sera davantage taxé. Dans les faits, la mesure de ce paramètre-clé qu’est l’élasticité de l’offre de travail au taux marginal d’imposition (c’est-à-dire la mesure de la désincitation à travailler quand le taux marginal d’imposition augmente) est assez controversée, mais un consensus émerge toutefois : cette élasticité n’est pas forcément très importante, mais aussi faible soit-elle, elle ne peut être tenue pour nulle.

Si le taux marginal pesant sur un euro de revenu d’activité est important du point de vue de la compréhension du comportement économique d’offre de travail des ménages, le taux marginal pesant sur les bénéfices ou sur les autres revenus du patrimoine est aussi de la première importance : en effet, si gagner un euro de plus sous forme de bénéfice est moins taxé que de gagner un euro de plus sous forme de revenu d’activité, ceci peut jouer fortement sur la façon dont les entrepreneurs décident de qualifier leur revenu auprès du fisc. Ceci peut également jouer au niveau des très grands patrons, qu’on préfère payer sous forme d’éléments patrimoniaux (actions gratuites, stock-options, etc.) plutôt que sous forme de salaires (indépendamment de l’intérêt pour les actionnaires d’intéresser les CEO aux résultats de l’entreprise dans le cadre classique d’une relation principal-agent). Ceci joue enfin sur le choix des hauts revenus de « fuir » le fisc, ou de s’exiler, selon qu’ils sont plus composés de revenus du patrimoine, ou de revenus d’activité.

On voit donc l’intérêt de pouvoir proposer une comparaison des taux marginaux d’imposition supportés par chacun des types de revenus, et en particulier les revenus du patrimoine par opposition aux revenus du travail : je m'intéresserai à cette comparaison dans mon prochain (et imminent) post, en tâchant de montrer l’impact de la réforme du Projet de Loi de Finances (PLF) pour 2008.

Pour finir, rendons hommage à un homme de bien. L’idée de progressivité de l’impôt, même si on en trouve l’origine très tôt, doit énormément à Condorcet, ce petit génie, qui en donne le premier une vision structurée. Ce qu’il y a de sublime dans ce texte, écrit en pleine Convention, c’est que Condorcet évoque déjà l’essence du raisonnement marginaliste, et surtout, qu’il fonde la progressivité de l’impôt non pas sur un bête et méchant principe de justice a priori (« les riches doivent payer plus »), mais sur un principe de justice qui tient compte des différences d’utilités marginales des agents : le taux marginal d’imposition doit tenir compte de l’utilité marginale des individus. Si je ne retire pas la même utilité de la construction d’une route, le taux du prélèvement servant à financer cette route doit tenir compte de ces différences pour être vraiment juste. L’interaction entre les considérations de justice et celles d’efficacité est cruciale dans le domaine fiscal et le taux marginal est au coeur de cette interaction.
_Camille_

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mardi 9 octobre 2007

Réforme fiscale #2 : taxons les stocks-options ?


Le populisme n’a donc ni bornes, ni décence. Après quelques largesses à nos amis bien possessionnés, après ces clabauderies joyeusement poujadistes contre notre fiscalité « confiscatoire », voilà que le spectre d’une quasi-« faillite » de l’Etat repousse l’aiguille de la balance en sens inverse : on voue les déficits publics aux gémonies, et l’on réclame la tête des patrons-voyous. Et l’on ne parle désormais que de taxer les stocks-options, ces infâmes rapines de patrons-Gripsou, qui sont responsables, comme chacun sait, du déficit de la sécurité sociale!

La proposition est alléchante : les stock-options, paraît-il, ne sont pas taxées, ou si peu, elles sont exonérées de cotisations sociales, et elles représenteraient un manque à gagner de près de 4 milliards d’euros pour la Sécu (et hop, en un clin d’œil, on comblerait un tiers du déficit de la Sécu). Banco ! Et c’est Seguin qui propose, en plus ! Avec certification en béton pré-contraint de la Cour des Comptes ! Super banco ! Chez Ecopublix, malheureusement, nous la jouons « Show me the graph ! ». Et les faits, j’en suis bien désolé, sont loin de faire espérer un miracle. Disons, pour faire court que les stocks-options pour sauver la Sécu, c’est un peu comme si Seguin partait chasser la baleine blanche à la fourchette. Ce qui suit permettra j’espère de calmer les ardeurs de notre capitaine Achab.

Il n’est pas inutile d’abord d’expliquer comment fonctionnent ces options de souscriptions et d’achats d’actions, et de faire un peu la lumière sur les prélèvements qu’elles supportent actuellement. En gros, l’entreprise donne à un certain nombre de ses salariés l’opportunité d’acheter des actions à un prix donné : le principe c’est que le prix fixé est le plus souvent le prix actuel de l’action (modulo un rabais qui ne peut excéder 5% dans la plupart des cas, sous peine d’être considéré comme un salaire, les règles habituelles du régime salarial (cotisations etc.) s’appliquant alors à l’avantage consenti). L’opportunité d’achat des actions est assortie d’un délai d’indisponibilité : je ne peux pas acheter les actions tout de suite, je dois attendre un peu. En moyenne, c’est deux ans. Comme au bout de deux ans, il peut arriver que le cours du titre s’apprécie (et c’est bien ce que l’actionnaire souhaite, c’est pourquoi il incite l’équipe dirigeante à intégrer cet objectif), il devient avantageux d’acheter les fameuses actions promises au prix prévu initialement. En « levant » l’option, (c’est-à-dire en acquérant les titres au prix prévu dans le contrat), je réalise une plus-value dite d’acquisition, égale à la différence entre le prix actuel de l’action et le prix auquel je l’achète effectivement. Le cœur du système des stocks-options, c’est bien cette étape d’acquisition. Et c’est cette plus-value qui pose théoriquement problème, nous allons le voir. Car après cela, l’histoire est entendue : je détiens des titres de mon entreprise, et je suis libre de les vendre comme n’importe quel autre actif, réalisant ainsi une plus-value (dite plus-value de cession), ou une moins value le cas échéant.

Une fois passé en revue le fonctionnement, jetons un œil aux prélèvements. Est-il vrai que les stocks-options bénéficient d’un régime avantageux et ne participent pas au financement de notre protection sociale, comme le répètent en cœur notre président et notre premier ministre ? Bah comme toujours : le raccourci est un peu rapide. En ce qui concerne la fiscalité des revenus, les plus-values d’acquisition et de cession sont taxables à un taux proportionnel de 16, 30 ou 40% en fonction du délai d’exercice de l’option, du délai de détention de l’action, et du montant total des plus-values effectuées (je vous la fais en court !). Du point de vue des prélèvements sociaux, la plus value d’acquisition comme la plus value de cession sont assujetties, comme tout revenu de placement à la CSG-CRDS (11%) : les plans d’options contribuent bien à financer la Sécu. Arrêtons donc de faire semblant de croire que ces revenus vivent en parfaite exonération de tout prélèvement. Car le vrai débat est ailleurs : c’est que les stocks-options ne contribuent pas à la protection sociale comme les salaires, qui supportent en plus de la CSG-CRDS les cotisations sociales, legs historique de notre régime de protection sociale. L’enjeu c’est donc de savoir dans quelle mesure la plus-value d’acquisition peut ne pas être considérée comme un élément de salaire. Le législateur, pour préserver le caractère fortement incitatif de ces compléments de rémunération avait adopté une définition bien lâche : si l’acquisition n’est pas effectuée dans les 4 ans suivant l’attribution de l’option, alors elle est bien exonérée de cotisations sociales. Si elle est exercée avant ce délai d’indisponibilité, alors les cotisations classiques sont exigibles, l’avantage étant considéré comme un élément de salaire. A ce propos, il faut bien noter que le problème, une fois de plus, vient de notre système de cotisations sociales assises sur les salaires : des cotisations sociales assises sur la valeur ajoutée évacuerait de fait, et une bonne fois pour toutes, cette question du traitement spécial de certains éléments de rémunération, selon qu’ils sont considérés comme des rémunérations salariales ou non.

A priori, l’idée de revenir sur cette exonération de cotisations sociales n’est pas absurde en soi. Elle paraît même de bon sens. Evidemment, cela alourdirait un peu nos prélèvements sur les stocks-options, ce qui rendrait le tout moins attractif, eu égard à ce qui se fait à l’étranger. Aux Etats-Unis, par exemple, les plus-values d’acquisition et les plus-values de cession sont toutes deux taxées en même temps comme « long term capital gains », et ne paient pas de prélèvements sociaux, parce que la CSG n’existe pas outre-atlantique. Mais après tout, notre marché des grands patrons n’est pas du tout international : en France, grâce à nos amis X-Mines et X-ENA, nous avons un petit pool de patrons bien peu ouvert sur le monde. La question de la compétition en rémunération pour attirer les meilleurs ne semble pas trop se poser pour l’instant. Et au contraire, la fermeture quasi-institutionnelle de ce marché des grands patrons au monde extérieur est plutôt un élément qui semble favoriser l’explosion des rémunérations des top-CEO français. Taxer un peu plus les stock-options ne risque donc pas de détériorer la qualité moyenne des managers français : nous pourrons encore longtemps admirer les moustaches fleuries de Margerie et la barbe-collier de Zacharias. L’idée donc est plutôt bonne, ou disons pas plus bête que la paix. Ce qui rend perplexe c’est son chiffrage, qui a fait l’objet d’un bout de rapport de la Cour des Comptes cette année. En voyant les chiffres, au départ, on a vraiment envie d’y croire. Selon la Cour, les stocks-options distribuées en 2005 représenteraient un total de rémunération d’environ 8.6 milliards d’euros, soit un manque à gagner de 3.3 milliards d’euros pour la Sécurité sociale.

Malheureusement, en rentrant dans le détail, on est un peu ébahi du travail de la Cour des Comptes.

Ce qu’a fait la Cour, c’est grosso modo la chose suivante : ils ont demandé à l’Autorité des Marchés financiers de leur transmettre les données sur toutes les stocks-options consenties en 2005. Et ensuite, ils ont tâché d’établir combien ces stocks-options vont rapporter à leur détenteur au moment de leur choix d’exercer cette option. Il a bien fallu faire des hypothèses sur le comportement de base des détenteurs d’options. L’hypothèse centrale est que la durée moyenne avant l’exercice de l’option est de 6 ans. Ce qui se discute. Mais passons, le problème vient après. Pour savoir ce que vaudra l’option dans 6 ans, la Cour fait cette étrange remarque :

«Pour ce qui concerne la performance des options, la Cour a considéré la performance de l’indice CAC 40 hors dividendes depuis sa création pour un horizon de placement donné. La performance du portefeuille de stock-options est supérieure à celle de l’indice boursier. En effet, l’option est asymétrique : si le cours de l’action est inférieur au prix d’exercice, le détenteur les conservera jusqu’à ce qu’il puisse réaliser un gain. C’est donc la moyenne des seules performances positives de l’indice pour un horizon de temps donné qui a été prise en compte. »


Erreur profonde ! Pourquoi ? Parce que les options ne sont pas valables indéfiniment : elles ont un terme, défini dans le plan de souscription, et en moyenne, égal à 8 ans. Elles sont également annulées quand le salarié quitte l’entreprise. Du coup, les baisses de l’indice comptent : car si au terme du délai, le prix de l’action se situe en-dessous du prix d’achat stipulé dans mon contrat, je ne vais pas exercer l’option, qui va disparaître. Donc les zéros sont importants dans notre affaire ! Donner à toutes les options une valeur positive conduit à gonfler très fortement et très artificiellement la valeur des avantages distribués. Un rapide coup d’œil à quelques rapports annuels de grosses entreprises du CAC, section « options sur actions », suffit pour se convaincre que la durée de validité de l’option compte. En moyenne, plus de 20% des options émises par plans de souscriptions d’EADS finissent par être annulées au terme du délai de validité, idem pour Total, etc. Du coup, le chiffrage opéré par la Cour des Comptes aboutit à des ordres de grandeur qui sont fantaisistes, et que quelques rapides comparaisons suffisent à les démystifier. Selon les chiffres de la DGI, les plus-values enregistrées en 2005 représentent un peu plus de 12 milliards d’euros. Ces plus-values comprennent les plus-values classiques de cession de titres et aussi les plus-values d’acquisition d’options. Si les options réalisaient chaque année, comme l’indique la Cour des Comptes, 8 milliards d’euros de plus-values, elles représenteraient les ¾ de l’ensemble des plus-values sur titre. Or juridiquement, l’ensemble des options distribuées ne peut dépasser 10% de la capitalisation totale, et dans les faits représente environ 5% (d’après ce que l’on peut inférer des chiffres des plus grosses boîtes du CAC 40). On voit donc mal comment 5% des titres peuvent représenter ¾ des plus-values, même s’ils sur-performent nettement par nature les titres détenus de manière classique.

Ça, c’est pour le chiffrage de la valeur des stocks distribués. Après, bien sûr, vient l’évaluation de la perte pour les finances publiques de l’exonération de cotisations sociales. La Cour des Comptes retient une approche comptable. Elle mentionne bien pourtant dans une note de bas de page l’épineuse question de l’élasticité de la distribution des stocks-options au taux de prélèvement (en un mot, si les stocks-options sont plus taxées, il y a de fortes chances pour que la distribution de ce type de rémunérations, devenues relativement moins avantageuses, diminue). Et a priori, tout laisse à penser que c’est typiquement le genre d’assiette fiscale très élastique. Du coup, faire l’hypothèse d’une élasticité nulle fait inévitablement apparaître les gains potentiels pour la Sécu comme prodigieux. Je passe également sur l’hypothèse étrange que la modification de la structure des prélèvements ne modifie pas le timing optimal d’exercice des options : si les stocks-options ne sont plus exonérées de cotisations sociales, il n’y a plus de raisons de respecter le délai d’indisponibilité de 4 ans fixé par le législateur pour être considéré comme un revenu de placement et non comme un salaire. Dans les faits, le délai optimal risque donc dans bien des cas d’être raccourci, et ne sera plus de 6 ans comme cela est imaginé par la Cour des Comptes, ce qui diminuera sensiblement la valeur actualisée des stocks-options distribuées…

Tout ça pour dire que si l’idée de revenir sur l’exonération des stocks-options de cotisations sociales paraît plutôt une bonne idée, imaginer qu’on va ainsi boucher le trou de la Sécu semble assez présomptueux. Alors, bien sûr, c’est bien populiste, et ça fonctionne à pleins tubes, le coup de « on va faire payer ces vilains patrons qui s’en mettent pleins les fouilles ». Mais ça fait sans doute passer à côté de l’essentiel. Car le problème des stocks-options n’est pas tant un problème de fiscalité qu’un problème de gouvernement d’entreprise. Bien sûr, le manque de transparence concernant ces types de rémunérations et leur exercice s’estompe peu à peu, grâce aux obligations déclaratives de plus en plus strictes (merci, une fois de plus, aux directives européennes ; ce qui va créer, soit dit en passant, des sources inédites et d’une grande richesse à exploiter sur les rémunérations des top-CEOs). Mais si les actionnaires ne font pas leur travail de contrôle, et de monitoring, la curée pourra continuer. Et ceci vaut en particulier pour l’Etat, qui a beau taper sur les vilains patrons-voyous, mais n'en demeure pas moins le premier des voyous dans l’affaire des stocks-options d’EADS…
_Camille_

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jeudi 21 juin 2007

Réforme fiscale #1 : le bouclier fiscal


L’heure, paraît-il, est aux séries ! Il faut donc bien s’y coller… La mitraillette fiscale inventée par le nouveau gouvernement passera elle aussi au crible des grands scénaristes gaulois d’Ecopublix. Elle aura elle aussi droit à sa série de 487 posts. Voici donc : « Desperate Taxpayers » ! Et pour se mettre en jambe, commençons par une mesure dont le nom éveille en tout gaulois l’admirable souvenir des exploits guerriers de ses ancêtres, le Senon Brennus ou bien le Franc Childéric : c’est le bouclier fiscal, qui en dit déjà long sur notre bon vieux populisme hexagonal en matière d’impôts. Jean-François Copé l’a dit, lui qui ne manque jamais une occasion de transpercer le mur du çon : « Si Jean-Baptiste Say était vivant, il serait pour le bouclier fiscal ! ». Voici quelques raisons qui nous permettent d’en douter…

Les justifications économiques de ce type de mesures fiscales sont globalement connues. Elles reposent sur deux grands ordres d’idée : d’abord, nous sommes dans un contexte de concurrence fiscale qui nous oblige à baisser la taxation des assiettes les plus mobiles et à garantir l’attraction des capitaux, et ensuite, si notre fiscalité était un peu moins confiscatoire, l’activité n’en pourrait être que dynamisée, car il ne faut pas oublier que nos compatriotes désirent gagner plus en travaillant plus. A priori, ces deux grands types d’argument pourraient être valables. Mais à y regarder de près, on s’aperçoit qu’ils ne peuvent prétendre justifier le bouclier fiscal : car son effet économique réel est nul dans le cadre de la concurrence (fiscale) internationale, et parce que son effet sur l’activité risque d’être parfaitement contraire au but escompté. Pour le comprendre, un petit détour s’impose, qui vise à essayer de chiffrer la mesure, ou à tout le moins, à comprendre qui sont les bénéficiaires réels du bouclier fiscal.

Ce chiffrage est un exercice périlleux. En effet, il faut pour pouvoir évaluer une telle mesure des données qui couvrent précisément à la fois les revenus et les patrimoines (en plus de renseignements géographiques suffisamment fins pour pouvoir inférer le montant des taxes d’habitation et foncières), et en particulier qui couvre très finement les très hauts revenus et les très hauts patrimoines. Les données d’enquête Insee sont tout bonnement inutilisables en l’espèce : l’enquête « Patrimoine » couvre très mal les hauts patrimoines, et les informations disponibles sur les revenus sont inexistantes ; l’enquête « Revenus fiscaux » quant à elle couvre très mal les très hauts revenus, et ne donne aucune information pertinente sur les patrimoines. Ce qu’il faudrait bien sûr, c’est pouvoir utiliser les fichiers fiscaux de la direction générale des impôts (DGI), et en particulier le fichier ISF. Mais si la DGI, qui refuse de laisser quiconque n’appartenant pas au sérail utiliser ses fichiers, produit quand même sur l’imposition des revenus des tableaux récapitulatifs permettant d’interpoler la distribution des revenus des foyers (et utilisés depuis les travaux de Piketty comme la source publique la plus pertinente sur les très hauts revenus), elle refuse de produire des tableaux similaires pour l’ISF. Nous n’avons donc aucune idée de ce que sont les hauts patrimoines. Et c’est pour moi l’occasion de reprendre ici une antienne bien connue des lecteurs de ce blog : l’omerta sur les données susceptibles de donner lieu à une évaluation indépendante, publique et « falsifiable » est une triste particularité gauloise et doit absolument cesser, sous peine de continuer à subir les mêmes atermoiements démagogiques sur toutes les questions fiscales.

Pour sortir de l’ornière, livrons nous à un petit jeu : on peut à partir des sources utilisées par Piketty reconstruire la distribution des très hauts revenus. Et à partir de cette distribution des revenus tâchons d’imputer des patrimoines aux contribuables afin de se donner une première idée des effets du bouclier fiscal. Pour 2005, on connaît la distribution des revenus fiscaux (on ne la connaît pas encore pour 2006, car nous venons à peine de déclarer nos revenus au fisc): on connaît donc le revenu moyen des 10%, des 5%, des 1% (etc) des foyers les plus riches pour 2005. On obtient les résultats suivants : les 1% des foyers les plus riches gagnaient en moyenne 140 000 euros par an, auxquelles il faut rajouter 40 000 euros de plus-values moyenne sur l’année. Pour les 0,01% des foyers les plus riches (les 3000 plus riches contribuables), le revenu moyen était de 1 500 000 euros en moyenne auxquelles s’ajoutent 380 000 euros de plus-values en moyenne sur l’année. Les données fiscales nous permettent également de connaître l’impôt moyen payé par ces contribuables : les 1% des foyers compte tenu de la législation 2005 paient en moyenne un impôt sur le revenu net de 48 400 euros, et les 0,01% des foyers les plus riches un impôt de 585 800 euros. En pourcentage du revenu retenu pour le calcul du bouclier fiscal, l’impôt sur le revenu dû représente respectivement 26% et 31% ! Cela a de quoi paraître faible, mais c’est pourtant tout à fait logique : les hauts revenus bénéficient à plein de nombreuses réductions d’impôt et crédit d’impôt, du quotient conjugal et familial (en dépit de son plafonnement) et de surcroît la forte part des plus-values dans leur revenu total, plus-values qui sont, je le rappelle, taxée au taux forfaitaire de 16%, fait naturellement baisser leur taux moyen d’imposition. Et compte tenu de la refonte du barème en 2006, il y a fort à parier que ces taux moyens d’imposition vont encore baisser pour ces très hauts revenus.


Nous connaissons par ailleurs le type des revenus déclarés dans les statistiques fiscales : nous pouvons donc séparer les revenus issus du capital des revenus d’activité. En 2005, les revenus du patrimoine (hors PV) représentaient environ 18% du revenu imposable (hors PV) des 1% des foyers les plus riches et près de 45% du revenu imposable des 0.01% des foyers les plus riches. Si on ajoute les plus-values, on obtient donc 65 200 euros de revenus moyens du patrimoine pour les 1% des foyers les plus riches et un peu plus de 1 millions d’euros de revenus du patrimoine pour les 0,01% des foyers les plus riches. Pour tâcher d’imputer un patrimoine à nos foyers à partir des revenus du patrimoine constaté, nous sommes obligés de faire une hypothèse sur le rendement moyen du capital : prenons une hypothèse basse, à savoir que le patrimoine est rémunéré au moins au taux sans risque, celui d’un bon du trésor français à 5 ans, soit environ 4%. On en déduit donc que le patrimoine moyen des 1% des foyers les plus riches est de l’ordre de 1,6 millions d’euros et de plus de 26 millions d’euros pour les 0,01% des foyers les plus riches. Si on applique le barème de l’ISF à ces patrimoines, on obtient un taux moyen d’imposition à l’ISF en pourcentage du revenu retenu pour le calcul du bouclier fiscal de l’ordre de 1,3% pour les 1% des foyers les plus riches et de 21% pour les 0,01% des foyers les plus riches. Si l’on néglige les taxes foncières et d’habitation qui représentent des montants du second ordre par rapport à l’IR et l’ISF, on voit que l’imposition totale retenue dans le cadre du « bouclier fiscal » des 1% des foyers les plus riches est de 28% du revenu et de 52% pour les 3 000 foyers les plus riches. On est donc bien loin des 60% retenus pour le bouclier fiscal en 2006, et même dans l’hypothèse d’un abaissement à 50%, seuls les 3 000 foyers les plus riches seraient susceptibles d’être touchés, et bien faiblement, en 2007. D’où vient alors, que selon les calculs de la DGI, près de 93 000 foyers seraient concernés par le bouclier fiscal en 2006 ? Etant donné que nos statistiques sont fiables sur les revenus et sur l’imposition des revenus, la seule raison possible tient au fait que nous avons sous-estimé l’imposition du patrimoine, et donc le patrimoine des ménages. Cela revient à dire que de nombreux patrimoines rapportent moins que le taux sans risque ! Aïe !

Et oui, il faut bien en revenir à l’essentiel : par nature, qui bénéficie du bouclier ? les très gros patrimoines qui ne générent que très peu de revenus. A patrimoine donné, plus mes revenus (d’activité ou du patrimoine) sont importants, moins je bénéficie du bouclier fiscal : j’ai donc au contraire tout intérêt à diminuer mes revenus, à diminuer mon activité, ou à éviter les placements rémunérateurs ! Peu d’IR, beaucoup d’ISF, voici la recette magique. Si les patrimoines étaient employés un tant soit peu efficacement, personne ne devrait bénéficier du bouclier fiscal. Comme le suggère Bercy non sans ironie, 85 % des 93 000 bénéficiaires figurent parmi les 10 % de contribuables ayant les revenus les plus faibles ! Le bouclier fiscal est dans les faits une simple protection des rentiers dont le patrimoine est géré de manière inefficace ! Et c’est le grand drame du bouclier fiscal : il désincite les gros patrimoines à se tourner vers les placements rémunérateurs, vers les placements risqués, ceux qui génèrent de la richesse (entreprises innovantes, etc.). On en revient encore et toujours à notre capitalisme de rentier ou de châtelain ! Prétendre que le bouclier fiscal c’est la réhabilitation du travail, ça la fout quand même un peu mal…

On pourra toujours dire que le bouclier fiscal, s’il a un effet contreproductif sur l’activité, permettra au moins de nous mettre en bonne place dans la concurrence fiscale acharnée que sont prêts à se livrer les Etats européens. Mais, là aussi, on a du mal à voir comment. Sur la fuite des talents, la capacité à attirer les cerveaux, les gros salaires, etc, l’effet du bouclier fiscal est nul, comme nous l’avons vu, car les très hauts revenus d’activité n’ont aucune chance d’être concernés par le bouclier. L’autre objet de la concurrence fiscale c’est bien sûr d’attirer les capitaux pour qu’ils s’investissent en France et créent de l’activité. Mais de ce point de vue aussi, le bouclier fiscal n’a aucun impact : pour un français ou un étranger qui disposeraient d’un patrimoine à investir, le bouclier fiscal ne modifie en rien le rendement escompté d’un investissement en France par rapport au même investissement effectué à l’étranger. Le coup de la compétitivité fiscale est une grande partie de bluff ! En fait, les seuls effets positifs du bouclier fiscal seraient à attendre de sa capacité à faire revenir nos gros patrimoines, partis à l’étranger du fait d’une fiscalité « confiscatoire ». Or selon la seule source disponible, le 22ème rapport du Conseil des Impôts, les expatriations fiscales entre 1997 et 2001 seraient responsables d’une perte de recettes de 250 millions d’euros. Et le coût du bouclier fiscal à 60% est estimé par Bercy à 400 millions. Pis, selon les études internes de la DGI, le bouclier fiscal à 50% devrait coûter a minima 2 milliards. Même si Johnny et tous ses petits amis revenaient, le coût net du bouclier fiscal n’en resterait donc pas moins considérable !

Le bouclier fiscal, c’est donc le contraire du courage politique : plutôt que d’oser revenir sur l’ISF, d’en modifier le fonctionnement ou d’abaisser ses taux, on crée une mesure anti-économique et parfaitement inefficace qui coûte plus cher à la collectivité qu’une simple refonte de l’ISF ! Le pire, sans doute, c’est qu’en plus, on opacifie encore et toujours un système fiscal déjà parfaitement abscons. Et plus tragiquement, on anéantit les effets de toutes les incitations fiscales existantes à partir d’un certain niveau d’impôt : les incitations fiscales aux dons, au mécénat, le soutien aux entreprises innovantes, toutes ces incitations tombent à 0. En effet, à partir du moment où un contribuable est concerné par le bouclier, il n’a plus aucune incitation à réduire son impôt par le biais des crédits et réductions d’impôt, puisque son impôt est plafonné de fait. Alors, créer dans le même temps que le bouclier fiscal un abattement du patrimoine imposable à l’ISF pour les investissements dans les entreprises innovantes relève simplement du non-sens : puisque pour la majorité des imposables à l’ISF, l’impôt sera plafonné de fait par le bouclier, on sait déjà que cet abattement n’aura aucun effet, personne n’ayant intérêt à réduire son impôt en dépensant dans des PME alors que le bouclier le réduit gratis ! On détruit donc l’attractivité de beaucoup de niches fiscales, certaines efficaces, d’autres moins, mais sans se donner la peine de faire le tri, de les évaluer, ni même de les supprimer de la législation fiscale, ce qui ne favorise guère la lisibilité et l’efficacité globale du système fiscal. Ceci est d’autant plus dommage que l’ISF aurait bien gagné à quelques réformes, comme la suppression du seuil de détention des biens professionnels à 25% qui crée une forte discontinuité dans le financement du développement des PME innovantes…
_Camille_

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jeudi 29 mars 2007

Eugenix ?


Je conçois déjà ton chagrin, cher lecteur, quand tu vas t’apercevoir dans quelques lignes, que ce post ne traite pas des Banques de sperme des Prix Nobel ! (Pour ceux qui seraient néanmoins intéressés par cette question, tous les détails de l’affaire se trouvent ici). Malheureusement, les économistes, pour ceux qui en douteraient encore, sont des gens beaucoup plus (trop ?) sérieux que cela. C’est donc, plus prosaïquement, à un voyage au pays des échelles d’équivalence qu’Ecopublix vous convie aujourd’hui (émotion garantie, vous pourrez toujours vous plaindre au modérateur) ! Ce petit voyage pose une question simple : notre politique familiale serait-elle imperceptiblement teintée des préceptes eugénixtes du bon vieux Charles Darwin ?

Ecoutons le grand homme :

« Nous devons supporter les effets indubitablement mauvais de la survie des plus faibles et de la propagation de leur nature ; mais il apparaît ici qu’il y a au moins un frein à cette action régulière, à savoir que les membres faibles et inférieurs de la société ne se marient pas aussi librement que les sains ; et ce frein pourrait être indéfiniment renforcé par l’abstention du mariage des faibles de corps et d’esprit »

Simple, et de bon goût !

Un petit détour par les échelles d’équivalences est nécessaire pour comprendre en quoi notre politique familiale est peut-être plus eugéniste qu’il n’y paraît. De quoi s’agit-il exactement ? Les échelles d’équivalence, ce sont ces barèmes d’unité de consommation, qui permettent de tenir compte des économies d’échelles liées à la composition familiale. En gros, vivre à deux, ou à trois, ou à quatre, engendre des coûts supplémentaires, certes, mais génère aussi des économies : mutualisation d’un certain nombre de dépenses, rendements souvent croissants de la « production » domestique, etc. Ces économies d’échelle dans la consommation doivent impérativement être prises en compte dès lors que l’on veut comparer les niveaux de vie des ménages dont la composition familiale est différente. Car une famille de trois enfants gagnant 2000 euros nets par mois ne saurait se comparer à un célibataire touchant le même revenu. Comment font les économistes pour construire ces échelles ? Tout le problème tient à la quantification de ces fameuses économies de consommation réalisées. Ces économies ont d’ailleurs toutes les chances de dépendre de la nature des biens consommés : je ne fais pas les mêmes économies sur les yogourts et sur l’électricité ! Une idée simple, étant donné que les enquêtes ne peuvent différencier les consommations du ménage selon la personne du ménage, est de se servir des pratiques de consommation effectivement observées sur les ménages en fonction de leur composition familiale. Si, toutes choses égales par ailleurs, une famille de trois enfants a tendance à consommer 30% de plus qu’une famille de deux enfants, on en conclura que le troisième enfant vaut 0,3 unités de consommations. On le voit, plus les économies réalisées par individu supplémentaire dans le ménage sont fortes, moins chaque personne représentera d’unités de consommation. A l’opposé, en l’absence de ces économies d’échelles, chaque membre supplémentaire d’un ménage compterait pour 1 unité de consommation.

A partir de ce type d’études empiriques, plusieurs échelles ont été proposées. La plus communément utilisée aujourd’hui est celle dite « OCDE modifiée ». Elle attribue une unité de consommation au premier adulte, puis 0,5 à chaque adulte supplémentaire, et 0,3 unité pour tout enfant de moins de 14 ans. Evidemment, cette échelle ne saurait représenter parfaitement les économies réalisées par tous les ménages, dans tous les pays, à tous niveaux de revenu. Mais son avantage est d’être utilisée par tous, et donc d’offrir une comparabilité des résultats dans le temps et l’espace particulièrement appréciable.

A côté des ces échelles empiriques, il est amusant d’observer que les échelles d’équivalence connaissent de facto une traduction légale au travers des barèmes des prestations sociales et familiales accordées par les pouvoirs publics. En effet, la modulation des prestations selon la situation familiale repose sur des échelles implicites d’équivalence : on donne 440 euros de RMI à une personne seule, mais 661 euros à une personne en couple, car l’Etat vise à maintenir le même niveau de vie selon les situations familiales (objectif de solidarité horizontale). On le voit dans cet exemple, l’Etat considère donc qu’au niveau du RMI, une personne adulte supplémentaire représente 0,5 unité de consommation en plus ((661-440)/440=50,2%).

Et là, ça devient franchement drôle. Car quand l’on calcule les échelles d’équivalences implicites prévalant pour les différents dispositifs de politique sociale et familiale en France, voilà ce que l’on trouve (pour plus de détails, voir Colin et Guérin « Quelles prise en compte de la taille du ménage dans le système français de transferts sociaux-fiscaux ? » Document de Travail, DSDS, INSEE, 2005).

On le voit, le quotient familial, qui s’applique aux contribuables imposables (donc les 50% des foyers aux revenus les plus élevés), a tendance à considérer que ces économies d’échelle sont faibles voire nulles à ces niveaux de revenus, tandis que pour les autres prestations, qu’elles soient universelles (comme les allocations) ou ciblées sur les bas revenus, elles ont tendance à prendre en compte de fortes économies d’échelles familiales. Autrement dit, le système socio-fiscal français est beaucoup plus généreux avec les enfants de ménages riches qu’avec les enfants de ménages pauvres…

Bien sûr, comparer prestation par prestation n’a pas forcément grand sens. C’est pourquoi, en effectuant des micro-simulations de l’impact de toutes ces prestations sur les ménages, on peut obtenir une mesure de l’équivalence implicite du système socio-fiscal dans son ensemble, et ce pour différents niveaux de revenus. Le résultat est assez troublant : au niveau des très hauts revenus, le conjoint représente implicitement une unité de consommation et les 2 premiers enfants supplémentaires presque 0,4, quant au troisième, il représente aux yeux du système socio-fiscal presque 1 unité ! C’est une échelle beaucoup plus généreuse que celle qui prévaut à des niveaux de revenu inférieurs…

Du coup, on peut interpréter ces chiffres de deux manières :

1/ On peut d’abord penser que la puissance publique est capable de prouver que les ménages riches ne font pas d’économie d’échelle à vivre à deux, à la différence des ménages pauvres (du genre, les riches ont deux chambres séparées pour les conjoints, tandis que les pauvres, qui n’ont pas de chauffage peuvent partager le lit pour se réchauffer !). Ou encore que le coût d’un enfant riche est proportionnellement beaucoup plus fort que celui d’un enfant pauvre. (En soi, ce n’est pas impensable, mais tout de même, de tels écarts sont stupéfiants !)

2/ L’autre solution c’est d’admettre que parfois l’Etat fait sans doute plus que compenser les charges de famille. Indirectement donc, il soutient plus directement la nuptialité et la fécondité des ménages riches que celles des ménages pauvres (si l’on admet que les ménages réagissent de la même manière aux incitations financières quel que soit leur niveau de revenu, ce qui, en soi, n’a rien d’évident) !

Un brin eugéniste, donc, notre système socio-fiscal ? Pas forcément étonnant, me direz-vous, lorsque l’on sait la place prépondérante occupée par les réflexions des associations familiales et natalistes dans la genèse de la politique familiale française. Oui, mais tout de même, il est amusant d’en constater les séquelles un demi-siècle plus tard !

Pour une discussion des conséquences économiques de l’eugénisme, nous verrons plus tard, si ça ne vous dérange pas. Mais sachez tout de même que l’eugénisme, petits économistes, n’est pas forcément un mal pour vous... Songez aux mots de Platon dans la République :

« Créer des unions au hasard serait une impiété dans une cité heureuse. Il est donc évident qu'après cela nous ferons des mariages aussi sains qu'il sera en notre pouvoir ; or les plus sains seront aussi les plus avantageux. Quant aux jeunes gens qui se seront signalés à la guerre ou ailleurs [ce n’est pas totalement explicite, mais Platon pense très forts aux docteurs en économie ici !], nous leur accorderons, entre autres privilèges et récompenses, une plus large liberté de s'unir aux femmes » !

I love it ! (sorry Noblabla…)
_Camille_

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