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lundi 4 juin 2007

Carte scolaire : les raisons d'un fiasco (1/3)


S’il est un thème qui semblait faire l'objet d'un certain consensus entre les deux finalistes de l’élection du chef gaulois, c’est bien celui de la carte scolaire : dans le point 10 de son programme présidentiel, Nicolas Sarkozy s’engageait à « [donner] aux familles la possibilité de choisir l’école de leurs enfants » en remplaçant « la carte scolaire par une obligation de mixité sociale, géographique et scolaire des effectifs » pesant sur les établissements. De son côté, rompant en cela avec le discours traditionnel du Parti socialiste sur le sujet, Ségolène Royal déclara dans une interview donnée au Parisien en octobre 2006 qu'elle était disposée à « assouplir la sectorisation pour donner à toutes les familles la liberté de choix ». Aujourd’hui, le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos semble vouloir honorer la promesse du nouveau Président en prévoyant la suppression totale de la carte scolaire à l’horizon 2010 pour, dit-il, garantir « une vraie diversité sociale au sein des établissements scolaires ». Faut-il s’en féliciter ? Pas si sûr… Mais avant de discuter l’opportunité de cette suppression et de considérer les pistes de réforme alternatives, commençons par examiner les raisons des ratés de la sectorisation telle qu'elle fonctionne aujourd'hui.

Le débat sur la carte scolaire a suscité d’innombrables analyses et prises de position, dont on peut trouver une bonne synthèse ici. Le sujet a par ailleurs fait l’objet de très bonnes contributions sur les blogs économiques, à commencer par celles d'Optimum et d'Econoclaste.

L’objet du présent post consiste à rappeler de quelques éléments factuels indispensables à une bonne compréhension des enjeux du débat sur la carte scolaire.

La sectorisation : kezako ?

Le principe de sectorisation stipule qu'un élève est scolarisé dans l’établissement scolaire public correspondant à son lieu de résidence. Ce principe ne s'applique pas aux établissements scolaires du secteur privé, qu'ils soient ou non sous contrat avec l'Etat.

La sectorisation fut décidée en 1963 afin d’organiser l’allocation des élèves et des ressources (enseignants, équipements) aux différents établissements scolaires. Ceux-ci allaient en effet devoir faire face à une forte croissance de leurs effectifs avec l’allongement de la scolarité obligatoire à 16 ans (1967) et la mise en place du Collège unique (1975).

A l’origine, la sectorisation n’avait pour autre vocation que celle d’être un instrument prévisionnel de gestion des ressources éducatives : elle permettait de planifier les ouvertures et fermetures de classes en fonction de l’évolution de la démographie locale. Ce n’est que progressivement que ce qui n’était qu’un moyen d’affectation des élèves parmi d’autres s’est transformé en un instrument de promotion de la mixité sociale. Il fallut attendre 2001 pour que la définition de la sectorisation intègre formellement des critères sociaux, la loi de décentralisation de 2004 indiquant dans son article 81 que la définition des secteurs scolaires devrait dorénavant être effectuée « en tenant compte des critères d'équilibre démographique, économique et social, la localisation des établissements, leur capacité d'accueil, leur secteur de recrutement et le mode d'hébergement des élèves ».

A l’heure actuelle, la responsabilité de la sectorisation incombe à différentes autorités selon le degré considéré :
  • la sectorisation des écoles maternelles et élémentaires est définie par la mairie ;
  • la définition des secteurs de recrutement des collèges publics a été transférée en 2004 au Conseil général de chaque département (il s’agissait jusqu’alors d’une compétence du rectorat de chaque académie) ;
  • la zone de recrutement des lycées est quant à elle fixée chaque année par un arrêté pris par l’Inspecteur d’académie, en liaison avec le recteur. Dans certaines villes (comme Paris), les parents ont la possibilité de choisir le lycée de leur enfant parmi plusieurs établissements situés dans un même « district ».
Il faut noter enfin que le principe de sectorisation n’a pas toujours été appliqué strictement : à partir de 1983, différentes expériences d’assouplissement de la carte scolaire ont été menées avant d’être définitivement abandonnées en 1997, sans avoir été réellement évaluées.

Sectorisation et mixité sociale : une promesse déçue

Près de 40 ans après sa mise en place, il faut bien constater que la sectorisation n’est pas parvenue à homogénéiser le recrutement social des établissements scolaires, au point que certains y voient le symbole suprême de l’« hypocrisie » du système éducatif français.

Le problème ne se pose certes pas avec la même acuité à tous les stades du cursus éducatif : la sectorisation des écoles primaires ne fonctionne pas trop mal, parce que la compétition scolaire y est moins féroce qu’au collège ; au lycée, la possibilité dans certaines villes d’exercer un choix entre plusieurs établissements appartenant au même district (l’académie de Paris en comporte quatre) tend quant à elle à relâcher les contraintes de la carte scolaire après le collège. La sectorisation ne pose pas non plus de véritables difficultés dans les zones rurales ou les petites villes de province où l’espacement géographique suffit à limiter de facto le choix scolaire des familles (81% des collégiens résidant en zone rurale étant scolarisés dans leur collège de secteur contre 66% dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants).

Le problème se situe donc pour l’essentiel dans les grandes agglomérations urbaines, au niveau du collège. Là, le diagnostic est sans appel : dans une étude publié en 2005 par le service statistique du rectorat de l’académie de Paris, Olivier Gilotte et Pierre Girard montrent par exemple que sur les 109 collèges publics que compte l’académie de Paris, les classes de sixième des 58 établissements les plus favorisés (dits « urbains favorisés ») sont composées à 46 % d’élèves issus de catégories socioprofessionnelles privilégiées (chefs d’entreprises, cadres supérieurs, professions libérales, professeurs) contre 18 % issus de milieux modestes (ouvriers et chômeurs) ; à l’autre bout de l’échelle, dans les 17 collèges les moins favorisés (dits « urbains défavorisés »), les proportions s’élèvent à 7 et 51 % respectivement, comme on peut le constater sur le graphique reproduit ci-dessous :


Cette absence de mixité sociale se reflète directement dans les scores moyens obtenus par les élèves aux évaluations de sixième réalisées à la rentrée 2003. Les collégiens des établissements classés « urbains favorisés » obtenaient en moyenne 69/100 en Mathématiques et 70/100 en Français, contre respectivement 52/100 et 57/100 pour les collégiens des établissements classés « urbains défavorisés » :


Il faut noter que cette hétérogénéité des performances scolaires d’un collège à l’autre ne peut être imputée à la qualité intrinsèque des équipes pédagogiques des différents collèges considérés, dans ma mesure où elle est mesurée au moment où les élèves entrent en sixième.

Les causes de l’échec

Comment expliquer de tels écarts ? Deux séries de facteurs peuvent être invoqués :

1/ La faiblesse de la mixité sociale à l’école provient avant tout de l’existence d’une forte ségrégation résidentielle : du fait de la définition même des secteurs scolaires, qui prennent généralement la forme de zones contiguës centrées autour du collège d’affectation, la sectorisation a tendance à se superposer à un tissu urbain déjà très fortement différencié socialement qui lui impose des contraintes dont elle peut difficilement s’affranchir. Et non seulement la carte scolaire s'y superpose, mais elle tend aussi à renforcer la ségrégation résidentielle, dans la mesure où le choix du collège constitue un déterminant non négligeable du choix résidentiel des parents. En comparant les prix des transactions immobilières aux frontières des secteurs scolaires, l'économiste Sandra Black a par exemple montré qu'aux Etats-Unis, les parents d'élèves sont prêts à payer 2,5% de plus au mètre carré pour résider dans un secteur dont l'école obtient des résultats aux tests de 5% plus élevés.

2/ Ensuite, les stratégies de contournement de la sectorisation sont nombreuses. Sans parler des fausses domiciliations et des passe-droits frauduleux, les parents peuvent choisir d’adresser une demande de dérogation au rectorat, pour des motifs plus ou moins sincères : proximité du domicile, rapprochement de frères et sœurs, choix d’une langue rare, etc. Au total, les élèves qui bénéficient d’une dérogation représentent 10% des effectifs scolarisés dans les collèges publics et sont majoritairement issus des couches sociales les plus favorisées, la palme d’or revenant aux enfants… d’enseignants. La principale source d’évitement scolaire demeure néanmoins l’inscription dans un établissement du secteur privé, qui n’est soumis à aucune sectorisation : à l’échelle nationale, les collèges privés scolarisent aujourd’hui près de 20% des élèves, cette proportion dépassant allègrement les 30% à Paris. Largement subventionné à l’origine afin de permettre aux parents qui le désirent d’offrir une éducation religieuse à leurs enfants, l’enseignement privé est rapidement le meilleur moyen d’échapper à la sectorisation à moindre frais, les droits d’inscription fixés par les établissements sous contrat se situant en moyenne autour de 1500 euros par an et par enfant. Davantage encore que pour les dérogations, le recours à l’enseignement privé est le fait des couches sociales les plus aisées, comme l’indique le tableau suivant, extrait d'une note d'information du ministère de l'Education nationale :


On y constate par exemple que 43,2% des enfants de chefs d’entreprises et 28,8% des enfants de cadres ou professions intellectuelles supérieures sont scolarisés dans un collège privé, contre 15,1% des enfants d’employés de services et 11,7% des enfants d’ouvriers non qualifiés.

En privant certains collèges de la fraction la plus aisée des élèves qui résident dans leur secteur, ces différentes formes de contournement de la carte scolaire tendent à accentuer la ségrégation sociale en milieu scolaire, comme l’illustre la carte suivante pour le cas parisien (extraite de l’étude de Gilotte et Girard mentionnée plus haut) :


Cette carte fait apparaître clairement que les collèges du Nord-Est parisien sont doublement touchés par l'évitement scolaire du fait de l'octroi de dérogations d'une part, et des inscriptions dans le privé d'autre part.

Les différents facteurs énumérés dans ce post (forte ségrégation résidentielle, dérogations, inscriptions dans le privé) contribuent à fausser le jeu de la carte scolaire en offrant aux parents les mieux informés toute une panoplie de moyens pour la contourner. Faut-il donc la supprimer ?

Suite au prochain épisode…
_Julien_

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vendredi 11 mai 2007

Que faire pour baisser le chômage en Gaule ?


La question du chômage n’a pas été au premier plan de l’élection du chef gaulois, mais les lecteurs de ce blog sont susceptibles de vouloir en savoir un peu plus sur ce que pensent les zeconomix sur ce sujet. Ce billet a pour ambition de faire le tour des positions des économistes gaulois sur la question. Car le fait est qu'ils ne sont pas d’accord ni sur le diagnostic, ni sur les solutions, ni même sur leur mise en pratique. Il vaut donc la peine de faire un rapide survol des différentes visions du marché du travail français. Mille excuses d’avance si je mélange des chercheurs reconnus avec d’autres qui ne participent pas vraiment à la démarche scientifique d’évaluation par leurs pairs. L’important est de pouvoir faire un tour d’horizon de tous ceux qui influencent le débat public français. Ce post vise à confronter ces différentes analyses (ce qui est encore trop rare dans la blogosphère gallo-romaine : la plupart des blogs/sites ayant tendance à mettre en avant l’explication qu’ils trouvent la plus plausible) pour faire émerger les points de consensus et les raisons qui expliquent les divergences.

Grosso modo, on peut distinguer quatre grands courants d'analyse du chômage parmi les économistes français : un courant d’origine marxiste en perte de vitesse, mais longtemps dominant, un courant néo-keynésien bien établi, un courant favorisant le partage du travail et un ensemble que l’on qualifiera d’académique, au sens où il est représenté par des universitaires qui publient dans des revues internationales. Ce dernier groupe est lui-même traversé par des visions assez différentes sur les causes majeures du chômage en Europe. A ces quatre grands « courants », il faut rajouter un autre, plutôt minoritaire, dans la mesure où il conteste l’existence-même d’un problème de chômage dans notre pays.

1/ La contestation du problème du chômage : il existe un courant (très minoritaire) qui conteste l’existence d’un problème de chômage en France, ou au moins l’existence d’un problème spécifiquement Français du chômage. Un exemple peut être trouvé sur ce site ou dans certaines publications d’Attac. Le message est en substance celui-ci : tous les pays du monde ont du chômage et les pays qui en ont moins officiellement (US, UK, Pays-Bas et Pays Scandinaves) masquent leur vrai taux de chômage avec un taux d’emprisonnement élevé, du travail à temps partiel surdimensionné, ou des systèmes d’indemnisation de l'invalidité très généreux. Au final, le message est plutôt qu’il n’y a pas vraiment de problème d’emploi en France et que parler du problème du chômage constitue avant tout un moyen d'opprimer les salariés et de revenirs sur un certains nombre d'acquis sociaux.

2/ L’analyse néo-marxiste : c’est la vision défendue par de nombreux membres de la Fondation Copernic et certains chercheurs à l’IRES, à commencer par le plus prolixe d’entre eux : Michel Husson. D'après cette cette vision, l’économie n'est rien d'autre que le combat fondamental entre deux forces antagonistes - les salariés d'un côté et les patrons de l'autre - autour du partage de la valeur ajoutée. C'est en se mobilisant et en parvenant à faire pression par la grève sur les patrons oppresseurs que les salariés peuvent espérer obtenir un partage plus favorable et donc obtenir davantage d’emploi et de meilleurs salaires. Dans cette perspective, la faiblesse des syndicats, la puissance de la finance, l’Union européenne sont autant d'entraves à ces revendications. Pour changer le partage de la valeur ajoutée, il faut taxer les patrons, augmenter les charges patronales, augmenter l’impôt sur les sociétés, voire interdire les licenciements. Les syndicats français, en grande partie, se réclament ouvertement de cette tendance et perçoivent leur objectif prioritaire comme la "lutte" contre les patrons-employeurs.

3/ La vision macroéconomique néo-keynésienne : ce courant, probablement dominant dans la gauche française et représenté institutionnellement par l’OFCE (Jean-Paul Fitoussi, Henri Sterdyniak) défend l’idée que le chômage est avant tout un problème macroéconomique : il n’y a pas assez de croissance en Europe, et en France en particulier. L'une des causes essentielles de cette « croissance molle » est à chercher du côté de la politique la BCE et des sacrifices consentis au cours du processus qui a conduit à l’unification monétaire européenne (politique monétaire trop stricte, restrictions imposées au déficit public). Ce courant considère les réformes sur le marché du travail comme totalement inefficaces, ou négligeables par rapport aux leviers traditionnels de la politique économique : les politiques monétaire et budgétaire. D'après cette vision, le salut pourrait provenir d’une modification des statuts de la BCE (une antienne abondamment reprise par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de discours récents), qui autoriserait une politique monétaire plus laxiste et de plus grandes marges de manoeuvre budgétaires.

4/ La vision malthusienne du marché du travail: Un large courant considère que le problème essentiel du chômage est avant tout un problème de répartition de l’emploi. Certains travaillent trop, trop longtemps, alors que d’autres cherchent du travail. Il suffit donc de baisser les heures travaillées, d’abaisser l’âge de la retraite, de mettre en place des préretraites pour lutter contre le chômage : en somme, partager le travail. Ce courant a été dominant en France depuis une trentaine d’année, à droite comme à gauche : la droite préfère inciter les femmes à retourner à leurs foyers et renvoyer les immigrés « chez eux » ; la gauche plaide quant à elle pour une baisse du temps de travail hebdomadaire et la mise en place de préretraites. Cette vision est également partagée de manière caricaturale par l'extrême droite française («3 millions d’immigrés, 3 millions de chômeurs »). L'idée fondamentale qui sous-tend cette vision est que l'emploi est un gâteau dont la taille est donnée et qu'il faut partager équitablement, ce qui donne des raisons d'être optimiste à moyen terme : avec les départs en retraite des générations du baby-boom, nous devrions assister à la disparition progressive du chômage, nous disent les économistes de ce courant de pensée, à l'image du mensuel Alternatives Economiques, qui consacra la une du numéro n°243 du mois de janvier 2006 au thème « Chômage : pourquoi il va encore baisser »


L'argument défendu par les journalistes d'Alter eco est que le vieillissement démographique va mécaniquement faire baisser la part de la population active (pourvu que l’on ne mette pas en place de réformes des retraites incitant à repousser l'âge de départ en retraite).

5/ La vision "académique" : a côté de ces trois ou quatre grands courants du discours économique en France, il existe le monde de la recherche universitaire. Il est intéressant de noter que les 4 courants que je viens d'évoquer sont dominants en France, tant dans la formation des élites administratives et journalistiques que des dirigeants syndicaux. Le discours universitaire, à l’image des universités françaises, est marginal dans le débat public. Pour autant, existe-t-il un consensus sur les causes du chômage en France au sein-même du monde académique ? Au vu des positions variées des universitaires pendant la campagne présidentielle, force est de reconnaître que non. On peut distinguer un certain nombre de visions différentes, pas forcément opposées, mais qui impliquent des priorités de réformes différentes. Sans surprises, ces différentes explications du chômage privilégient tantôt les facteurs affectant l'offre de travail (du côté des salariés), tantôt les facteurs affectant la demande (du côté des entreprises), tantôt des facteurs qu'on peut qualifier de "structurels".

A/ Du côté de l'offre de travail :

Un ensemble de facteurs sont susceptibles d'expliquer que de nombreuses personnes soit de parviennent pas à trouver un emploi, soit préfèrent rester au chômage plutôt que de reprendre une activité salariée :
  • Dans la plupart des pays développés, on assiste depuis le début des années 1980 à une baisse tendancielle de la demande de travail non qualifié de la part des entreprises. Plusieurs facteurs sont fréquemment mis en avant : progrès technologique "biaisé" en faveur du travail qualifié, ouverture commerciale qui pénalise les travailleurs les moins diplômés ou encore changements organisationnels (décentralisation des tâches, travail en équipes) qui se font au détriment de la main-d'oeuvre peu qualifiée. Pour adapter la structure des qualifications à cette évolution de la demande, il faudrait investir massivement dans la formation professionnelle en direction des publics les plus fragiles, en s'inspirant de dispositifs mis en place dans certains pays scandinaves (en Suède en particulier). Plus généralement, les économistes qui partagent cette vision militent pour des réformes s'inspirant des exemples suédois ou britannique (à l'image des New deals mis en place par le gouvernement de Tony Blair : pour les jeunes, les vieux, les mères célibataires, etc.) et qui combinent aides à la recherche d’emploi (avec un savant dosage d'incitations et de sanctions), formation professionnelle et emplois subventionnés en direction de publics ciblés.
  • Parmi les facteurs susceptibles d'expliquer que certains individus préfèrent rester au chômage plutôt que reprendre un emploi, de nombreux économistes insistent sur l'existence de "trappes à chômage". Parce que la reprise d'un emploi est souvent associée à la perte de transferts sociaux (RMI, allocation parent isolé, CMU, etc.), le gain monétaire qui lui est associée peut être relativement faible et peu incitatif pour toute une frange de la population (les mères célibataires, en particulier). Pour y remédier, il faut mettre en place des politiques susceptibles de faire en sorte que le "travail paie", à l'aide d'outils tels que l'"impôt négatif", dont la Prime pour l'Emploi constitue une version miniature.
  • La réforme de l’assurance chômage : toujours du côté de l'offre de travail, de nombreux économistes ont longtemps considéré que la générosité des allocations chômage (qui consiste en un revenu de remplacement pour les chômeurs) pouvait nuire au retour à l'emploi des personnes au chômage, en retardant le moment où elles acceptent de reprendre un emploi. Initialement, ces économistes plaidaient pour la réduction pure et simple du montant de ces allocations. Le message s’est ensuite précisé lorsqu'un certain nombre d'études ont mis en évidence que la sensibilité du timing de la reprise d'emploi au montant des indemnités chômage était forte surtout pour les travailleurs qualifiés, touchant des revenus élevés, un tel résultat justifiant plutôt un abaissement du plafond des allocations chômage qu'une diminution généralisée de leur montant. Enfin, la comparaison avec les pays nordiques a encore modifié l'analyse, en montrant que le montant des allocations chômage n’avait aucun effet négatif sur la durée du chômage, pour autant que le contrôle de la recherche d’emploi était réalisé de façon efficace et que des sanctions financières étaient appliquées en cas de manquement. A partir de ce constat, les mesures proposées divergent: Jacques Attali et Vincent Champain suggèrent d'aller dans le sens du soutien aux chômeurs, Pierre Cahuc propose de réformer le service public de l'emploi en fusionnant l'ANPE et l'Unedic afin de favoriser simultanément l'aide et le contrôle de la recherche d'emploi.

B/ Du côté de la demande de travail :

A côté des facteurs d'offre de travail mis en avant pour expliquer l'importance du chômage en France, d'autres facteurs sont fréquement invoqués pour justifier la faiblesse de la demande de travail :
  • Le coût du Smic est fréquemment cité au banc des accusés : la hausse très forte du Smic entre 1968 et 1984, conjuguée à l'accroissement considérable des taux de cotisations sociales pour financer la protection sociale en a fait un suspect important dans l’explication de la hausse du chômage des travailleurs non qualifiés et des jeunes pendant la même période. Le débat s'est cristallisé en France autour de l'évaluation de l'impact sur le chômage des mesures d'allègement de charges mises en place par la droite et la gauche depuis le milieu des années 1990 pour réduire le coût du travail des salariés non qualifiés, c'est-à-dire ceux dont l'emploi est le plus sensible au coût. Parmi les économistes partisans de telles mesures, citons Bernard Salanié, Etienne Lehmann, Pierre Cahuc et Thomas Piketty. A l'inverse, certains sont farouchement opposés à ces mesures, à l'image d'un Michel Husson ou d'un Henri Sterdyniak. Certains économistes ont une position plus nuancée, tels Yannick L'Horty qui, tout en soulignant l'impact positif très net des politiques de baisse du coût du travail, en pointe aussi les fragilités (complexité du système, effets de substitution, annulation de l'impact positif des baisses de charges du fait de l'augmentation simultanée du Smic brut, etc.). Pour de plus amples détail, voir le court article de L'Horty dans la nouvelle revue Regards croisés sur l'économie.
  • Pour expliquer la faiblesse de la demande de travail dans certains secteurs, par comparaison avec la structure des emplois de nos voisins, certains économistes incriminent le manque de concurrence sur le marché des biens et services : cette vision repose sur des analyses assez robustes qui ont montré que les réglementations visant à protéger certaines professions (petit commerce, taxis…) se sont traduites par un déficit d’emploi (et de croissance) important. Un des économistes français qui insiste le plus sur cet aspect est Philippe Askenazy. Dans la même veine, citons également le rapport Cahuc-Kramarz.

C/ Autre facteurs structurels :
  • La flexibilité du marché du travail : le succès de pays comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède dans la lutte contre le chômage a mis en lumière ces dernières années que le marché du travail dans ces pays fonctionnait de façon sensiblement différente du marché du travail français. On peut retenir deux faits majeurs : des contrats de travail plus flexibles, c’est-à-dire une plus grande facilité pour licencier des salariés et une assurance chômage généreuse, mais contrôlée. En parallèle, la vision théorique du marché du travail a été révolutionnée par le développement des modèles dits de search (le marché du travail est caractérisé par d'importantes frictions provenant du processus de création/destruction d'emplois). Ces théories ont souligné par exemple l'effet pervers des fortes entraves mises au processus licenciement des salariés, en montrant qu'elles ont pour effet de diminuer les embauches. Bien qu'une forte protectionde l'emploi ait un effet généralement indéterminé sur le taux de chômage, elle a tendance à entraîner un stock de chômeurs de longue durée qui reste durablement exclus du marché de l'emploi. Dans cette veine, certains économistes ont pu recommander de "libéraliser le marché du travail" (comme un Gilles Saint-Paul) pour le rapprocher d'un idéal anglo-saxon. Mais d'autres économistes avaient plutôt en tête le succès du modèle nordique en soutenant des politiques visant à favoriser la flexibilité du marché du travail en échange d'une couverture élevée. Pierre Cahuc ou Olivier Blanchard sont parmi les principaux défenseurs de telles politiques en France.
  • Le dialogue social: Une littérature macroéconomique maintenant un peu ancienne s'est consacrée à l'analayse les relations entre chômage et mode de négociation des salaires. La conclusion de ces chercheurs était qu'il fallait soit une négociation décentralisée (type pays anglo-saxons) soit une négociation centralisée (type pays nordiques) pour minimiser l'impact négatif des négociations salariales sur l'emploi, mais que le modèle continental mixte était néfaste pour l'emploi. Dans le même ordre d'idées, Thomas Philippon et son coauteur Olivier Blanchard (on notera au passage que ces deux économistes pas voté pas pour le même candidat !) ont produit des travaux tendant à montrer que la qualité du dialogue social avait une influence directe sur le taux de chômage.
  • Les contraintes de crédit : un certain nombre d'économistes soulignent que l'investissement industriel, et donc la croissance et la création d'emplois, est très dépendant de la capacité des entreprises à financer ces investissements. Or un certain nombre d'études empiriques montrent, par exemple, que certaines entreprises (notamment les PME) ne parviennent pas à obtenir les financements qu'elles souhaiteraient. Les politiques visant à remédier à ce problème vont de l'intensification de la concurrence sur le marché bancaire (telle qu'elle est préconisée par la Commission européenne), aux interventions de l'Etat pour améliorer le financement des PME (tel le Codevi en France), en passant par l'accélération du mouvement de financiarisation de l'écononomie ou encore la lutte contre les abus de position dominante. Un économiste comme Philippe Aghion a ainsi été très en pointe récemment pour souligner la nécessité d'une concurrence accrue sur le marché du crédit. Citons également cet article d'Etienne Wasmer.

Evidemment, cette tentative de classification a ses limites : la plupart des économistes ne considèrent pas que le chômage français ait une cause unique et peuvent souscrire à plusieurs des visions évoquées ci-dessus. Si l'on souhaitait proposer une classification plus large encore, on pourrait ranger les visions évoquées ci-dessus dans deux grandes catégories : ceux qui privilégient une vision macro (la faute à la BCE, à une politique budgétaire trop stricte...) et ceux qui pensent que ce sont les institutions - niveau micro - (Smic, contrat de travail, assurance chômage) qui ne sont pas adéquates.

Alors, me direz-vous : qui a raison ? Ce blog va proposer au fil de son existence de passer en revue les faits et les arguments qui sous-tendent chacune de ces visions. Au lecteur de juger celles qui passent le test. On vous promet la réponse avant l’élection présidentielle de… 2012 !
_Antoine_ _ Julien_
_Antoine_ _Julien_

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mercredi 18 avril 2007

Les conseillers de César et Cléopâtre (le retour)


A lire sur le site du Monde, un entretien réalisé avec Philippe Aghion et Olivier Blanchard à propos du programme économique du (de la) candidat(e) qu'ils soutiennent respectivement : Ségolène Royal pour le premier, Nicolas Sarkozy pour le second. Tout en reconnaissant la difficulté de l'exercice, il nous semble que cette interview illustre parfaitement l'incapacité des économistes à se faire entendre au cours de cette campagne présidentielle, parce que l'affichage de leur soutien politique a pour effet de masquer le consensus pourtant réel qu'ils partagent sur les réformes économiques nécessaires (et dont rien ne prouve qu'il soit partagé par leurs poulains respectifs).

Grosso modo, cet entretien révèle que Blanchard et Aghion sont, comme la plupart de leurs collègues, d'accord sur les points suivants :
1/ il faut réformer le marché du travail en introduisant une dose de flexibilité ;
2/ compte tenu du niveau de la dette, il n'est pas opportun de baisser les prélèvements obligatoires ;
3/ il faut maintenir le principe de la redistribution.

Au-delà de ces trois points, il est hautement probable qu'Aghion et Blanchard soient également d'accord pour dire :
1/ qu'il faut introduire davantage de concurrence sur le marché des biens et services (suppression des lois Galland, Royer et Raffarin, en particulier) ;
2/ qu'il faut réformer en profondeur l'enseignement supérieur pour le rendre compétitif sur le plan international.

Au total, l'interview produit un malaise évident : on sent bien que l'un et l'autre sont d'accord sur l'essentiel, mais qu'ils cherchent à tout prix à justifier la cohérence de leurs prises de position respectives, à coup :
  • d'interprétations pour le moins « héroïques » des propositions économiques de leur candidat(e) préféré(e) : où dans le programme de Ségolène est-il écrit qu'elle s'inspirera de la flexicurité danoise ? où dans le programme de Sarkozy est-il écrit qu'il maintiendra le même niveau de redistribution ? Le comble étant atteint lorsque, à la question du journaliste qui lui rappelle que le programme de Sarkozy ne mentionne nulle part l'idée d'une taxe sur les licenciements, Blanchard répond presque candidement : « c'est vrai, mais je sais qu'il n'y est pas hostile ». Et le citoyen lambda ? Est-il censé le savoir également ?
  • d'omissions volontaires sur les aspects positifs des propositions du candidat adverse et, a fortiori, sur les aspects potentiellement « gênants » du programme du candidat soutenu : Aghion ne dit rien sur le contrat unique ; Blanchard est vraiment en position délicate lorsqu'il faut parler du programme fiscal de Sarkozy.
A tout prendre, on aurait préféré qu'Aghion et Blanchard disent vraiment ce qu'ils pensent et interpellent les candidats sur leur propositions de réformes économiques
(en matière de retraites, de logement, d'éducation, etc.) pour les inciter à en préciser le contenu, plutôt que de se faire les interprètes plutôt maladroits et peu convaincants de la pensée-Ségolène-Royal et de la pensée-Nicolas-Sarkozy.
_Julien_

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mercredi 4 avril 2007

Où sont les Gauloises ?


Je ne doute pas, cher lecteur, que tu te sois posé gravement cette question en parcourant la liste des contributeurs de ce blog. Car cette liste, je te l’accorde, fleure bon la testostérone, le bitume et la cervoise, bien que nous ayons la chance de compter dans nos rangs l’une des rares blogueuses économistes de Gaule (et encore... au village, Noblabla s’occupe avant tout de l’économie du logis, option tâches domestiques). Et c’est parce que, comme toi, nous sommes préoccupés par cette situation, que nous avons essayé de déchiffrer l'origine des inégalités de salaires entre les hommes et les femmes, avant de suggérer (dans un prochain post) quelques pistes de réforme pour essayer de les corriger.

Les Gaulois ne sont pas réputés pour être de grands défenseurs de la cause des femmes. Certes, comme le rappelle ce document, publié récemment par la Commission européenne, le tableau est sans doute moins noir que notre réputation de rudes machos ne pourrait le laisser penser a priori : on y découvre que les Gaulois font plutôt mieux que les autres peuples européens en matière d’écart de rémunération, d’accès aux postes de chefs d’entreprise (1er rang en Europe avec 36% de chefs d’entreprises qui sont des femmes), où encore d’accès aux postes de professeurs des universités (13% des universitaires gauloises ont le rang de professeur, contre 6% en Europe). Pas de quoi se décerner la palme de l’égalité professionnelle pour autant. Dans l’ensemble, la situation telle que la révèlent les chiffres de la Commission est plutôt inquiétante : les inégalités entre les hommes et les femmes sur le marché du travail restent importantes et ne semblent pas avoir diminué au cours des 10 dernières années.

Pour y voir plus clair, intéressons-nous à une question débattue depuis fort longtemps par les économistes, et que l’on peut formuler très simplement : Pourquoi les femmes sont-elles moins bien payées que les hommes ?

La réponse à cette interrogation est loin d’être évidente. Prenons l’exemple gaulois : en moyenne, le salaire mensuel des femmes y est inférieur de 30% à celui des hommes. Cela signifie-t-il que les Gauloises sont victimes d’une discrimination salariale qui ampute leur rémunération d’un tiers ? Non, car ce serait oublier que les écarts de rémunération entre hommes et femmes peuvent avoir d’autres causes. Traditionnellement, les économistes distinguent trois composantes de l’inégalité salariale hommes-femmes :

1/ Les écarts de salaires peuvent d’abord provenir de différences entre les caractéristiques intrinsèques observables des hommes et les femmes : par exemple, si les femmes sont en moyenne moins diplômées que les hommes, ou ont accumulé moins d’expérience professionnelle en raison de plus fréquentes interruptions d’activité, alors il est logique que cela se traduise par une rémunération moyenne plus faible.

2/ Les inégalités de salaires peuvent également s’expliquer par le type d’emploi que les femmes occupent : si elles sont davantage à temps partiel que les hommes, leur rémunération sera pour cette raison inférieure, dans la mesure où le salaire mensuel associés aux emplois à temps partiel est par définition plus faible que celui des emplois à temps complet.

3/ Enfin, les femmes sont potentiellement victimes de discrimination salariale : ce sera le cas à chaque fois qu’une femme présentant exactement les mêmes caractéristiques (enfin… presque : même diplôme, même âge, même expérience professionnelle, etc.) et occupant exactement le même emploi qu’un homme (même secteur, même fonction…) gagnera néanmoins un salaire inférieur.

Que nous apprennent les études empiriques consacrées aux écarts de rémunérations hommes-femmes sur la part respective de ces différents facteurs ? En utilisant une technique d’estimation baptisée « décompositions de Oaxaca » et assez populaire dans les études empiriques consacrées à ce sujet, Dominique Meurs et Sophie Pontieu (dans « Une mesure de la discrimination dans l’écart de salaire entre hommes et femmes », Economie et Statistique n°337-338, 2000) proposent la décomposition suivante :


D’après ce tableau, pour l’ensemble de la population (deux premières colonnes), 40,9% de l’écart salarial total proviendrait de la durée du travail (30 % des femmes occupant un emploi à temps partiel contre seulement 5 % des hommes) ; 43,7%, de leurs caractéristiques individuelles (moindre expérience professionnelle, en raison notamment des interruption d’activité liées à la maternité et à l'éducation des enfants) ou des caractéristiques des emplois occupés (plus souvent dans le public et dans le secteur tertiaire) et seulement 15,4% de cet écart serait « inexpliqué » par les facteurs structurels, ce qu’on interprète généralement comme une mesure de la discrimination salariale « pure ».

Cela signifie-t-il pour autant que la discrimination n’est qu’un facteur marginal dans l’explication des écarts de salaires entre les hommes et les femmes ? Rien n’est moins sûr, pour au moins deux raisons.

1/ D’une part, l’étude de Meurs et Ponthieu montre que lorsqu’on se limite aux salariés à temps complet (deux dernières colonnes du tableau), la part « inexpliquée » des écarts de salaires est beaucoup plus élevée : les caractéristiques structurelles n’expliquent plus que 52% de l’écart salarial, les 48% restants pouvant être imputés à la discrimination salariale « pure ». Cela signifie qu’il ne suffit pas de promouvoir l’accès des femmes aux emplois à temps complet pour espérer annuler leur retard salarial sur les hommes.

2/ Plus fondamentalement, l’approche précédente, bien qu’éclairante sur le plan conceptuel, privilégie une conception trop étroite de la notion de discrimination. Car la discrimination salariale « pure » n’est pas la seule forme de discrimination à laquelle se heurtent les femmes sur le marché du travail. Prenons l’exemple du temps partiel : si certaines femmes décident librement de travailler à temps partiel (pour élever des enfants, prendre en charge un parent ou encore suivre une formation), nombreuses sont celles qui déclarent ne pas travailler à temps partiel par choix, mais par contrainte. D’après cette étude de l'Insee, si 31% des femmes travaillant à temps partiel ont choisi de le faire pour des raisons d’ordre familial, elles sont plus de 37% à déclarer le subir, faute d’avoir trouvé un emploi à temps plein. Par ailleurs, la discrimination subie par les femmes passe par l’existence d'une forte ségrégation des emplois, à diplôme donné : on constate par exemple que parmi les bacheliers, les hommes sont 40 % à occuper un emploi de cadre, contre seulement 7 % chez les femmes. Plus on monte dans l’échelle des qualifications, plus les femmes semblent se heurter au fameux « plafond de verre » qui limite leur accès aux postes à responsabilités.

Même si la frontière n’est pas aisée à tracer entre la discrimination salariale plus ou moins directe et l’effet des caractéristiques observables des femmes et des emplois qu'elles occupent, il n’en demeure pas moins que les différentes composantes de l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes semblent bien résister aux progrès de l’égalité professionnelle. Après une longue période de réduction de l’écart salarial hommes/femmes, sous l’effet principalement de l’amélioration du niveau de qualification des femmes, plus rapide que celui des hommes, l’écart global semble s’être stabilisé autour de 30% pour l’ensemble des salariés depuis le début des années 1990 et autour de 18% pour les salariés à temps complet, comme le montre le graphique ci-dessous :


Pour expliquer cette stagnation, les économistes invoquent généralement trois séries de facteurs qui ont eu tendance à renforcer les trois composantes de l’inégalité salariale entre les sexes :

1/ Du côté des caractéristiques observables, le principal enseignement des études empiriques est que les femmes continuent de sacrifier une grande partie de leur carrière professionnelle à l’éducation de leurs enfants, à travers des périodes d’interruption d’activité qui les pénalisent à double titre : en réduisant leurs gains salariaux liés à l’accumulation de l’expérience professionnelle, d’une part ; en les exposant aux difficultés de la réinsertion sur le marché du travail, d’autre part. Cette note de l’Insee montre ainsi que si les salaires de début de carrière des femmes sont aujourd'hui très proches de ceux des hommes, l’écart salarial continue d’augmenter tout au long de leur carrière professionnelle, même pour les générations les plus récentes. Cela semble indiquer qu’aujourd’hui, ce n’est pas avant tout parce qu’elles subissent une discrimination salariale à l’embauche que les femmes sont moins bien payées que les hommes, mais parce qu’elles « décrochent » progressivement en raison de leur investissement familial : entre 20 et 30 ans, on estime qu’à emploi comparable dans le secteur privé, la progression salariale d’une femme est deux fois plus faible que celle d'un homme.

2/ Du côté des caractéristiques des emplois occupés par les femmes, il est avéré que les dispositifs d’exonérations de charges sociales mis en place à partir du début des années 1990 (et sur lesquels nous ne manquerons pas de revenir dans ce blog) ont favorisé le développement du travail à temps partiel et la création d’emplois peu qualifiés, très largement pourvus par des femmes, ce qui a eu pour effet de ralentir le rapprochement de leurs rémunérations de celles des hommes

3/ Enfin, la part « inexpliquée » des écarts salariaux, ou discrimination salariale pure, est restée étonnamment stable, malgré les nombreuses professions de foi qui ont accompagné la revendication de l’égalité professionnelle pour les femmes au cours de la décennie 1990. Un des grands apports des études empiriques récentes consacrées à ce sujet a été de montrer à quel point la discrimination est un phénomène complexe à cerner et difficile à combattre, dans la mesure où il n'est pas toujours aisé de distinguer ce qui relève du choix de ce qui relève de la contrainte. Dans un livre qui fit pas mal de bruit lors de sa sortie (Women Don’t Ask : Negociation and the Gender Divide), Linda Babcock et Sara Laschever ont notamment montré qu'une certaine forme d'autocensure pouvait expliquer en partie la persistance d'une discrimination salariale largement intériorisée par les femmes. Une étude citée dans ce livre indique par exemple que le salaire d’embauche des diplômées en Master de l’université de Carnegie Mellon aux Etats Unis est inférieur de 7,4% à celui de leurs condisciples masculins, pour la simple raison que ces derniers sont plus nombreux à négocier leur salaire à la hausse. Ainsi, à compétences égales, il semblerait que les femmes très qualifiées aient davantage de scrupules à négocier leurs salaires que leurs homologues masculins.

Faut-il conclure de ce constat assez pessimiste que l’égalité salariale entre les sexes est à ranger au rayon des généreuses utopies ? Ce n’est pas sûr, à condition de savoir utiliser les instruments appropriés. Cette question fera l’objet d’un prochain post.

Bon, c’est pas tout ça mais je commence à avoir une petite soif, moi... Noblabla, pendant que t’es debout, tu voudrais pas m’apporter une cervoise bien fraîche ?
_Julien_

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