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vendredi 30 mars 2007

Vivre et laisser mourir ?


Lorsqu’en France, on veut exhiber le dynamisme de notre économie on montre le nombre faramineux de créations d’entreprises. En général, la réponse des déclinologues c’est de dire que tout ça n’est qu’illusion puisqu’une part très importante de ces nouvelles entités meurent peu de temps après leur naissance, selon l'INSEE. Et d’ailleurs, s’il y a un chiffre qui fait peur c’est bien celui des défaillances d’entreprises. Nous allons voir pourquoi il faudrait peut-être en réalité s’en réjouir (sans sadisme de notre part bien sûr !).

Comme tout le monde le sait aujourd’hui, le nerf de la croissance économique, c’est l’innovation. Par là, on n’entend pas seulement des bonshommes dans un labo qui découvrent la potion magique pour la vendre ensuite aux pauvres petits gaulois que nous sommes. L’innovation, c’est aussi des nouveaux types d’organisation du travail, des nouveaux services (y compris dans des secteurs très anciens tels le commerce de détail). En règle générale, on attribue au capitalisme cette faculté de générer plus d’innovations que tout autre système économique. Cela n’empêche pas l’intervention de l’Etat pour développer les connaissances, mais on sait qu’une économie d’entreprises est plus à même de sélectionner les connaissances les plus utiles pour la population. Cela veut-il dire qu’il faille s’inquiéter de la santé du capitalisme lorsqu’une part non négligeable de ces entreprises disparaît régulièrement ?

Nous allons voir que la réponse est non. Le problème de l’innovation dans une entreprise, c’est son coût ; il y a des dépenses en recherche-développement bien évidemment, mais aussi et surtout un coût d’opportunité : si je suis déjà le meilleur sur mon marché, innover ne m’apportera que peu de profits supplémentaires ; en revanche, si je pars de zéro, innover me permettra de dépasser les firmes en place et donc de générer un surprofit beaucoup plus conséquent. Ce raisonnement vaut surtout si le coût de recherche de l’innovation est sensiblement le même pour toutes les entreprises, c’est-à-dire lorsque l’innovation est dite radicale (et non incrémentale). Mais l’argument est encore plus fort s’il est coûteux pour une entreprise en place de changer d’organisation du travail : bouger les habitudes prises, faire comprendre la nécessité du changement, cela prend effectivement du temps et de l’argent. Or coût est nécessairement moins élevé lorsque l’on part de zéro. Pour toutes ces raisons, les innovations les plus radicales ont plus de chances d'être portées par de jeunes entreprises.

Si l’on croit à tout ceci, une économie efficace détruirait et créerait certainement beaucoup plus d’entreprises que dans la réalité, avec à la clé une croissance économique plus forte. Qu’est-ce donc qui freine ce processus ? En grande partie les entreprises en place qui, du fait même de leur présence, empêchent le développement de nouvelles entreprises plus innovantes : elles peuvent temporairement livrer une guerre des prix, les clients peuvent prendre beaucoup de temps avant de changer leurs habitudes de consommation, etc. Si la nouvelle entreprise n’a pas les reins solides et les fonds nécessaires pour résister à cette période difficile, l’innovation qu’elle porte ne prendra pas place dans l’économie. La conclusion, c’est donc que la mort des entreprises peut favoriser le lancement d’innovations : la nature ayant horreur du vide, de nouveaux acteurs pourront plus facilement entrer sur le marché en mettant en œuvre des techniques plus récentes.

Cet argument n’est pas neuf, Joseph Schumpeter l’a exposé le premier en parlant de « destruction créatrice ». Mais en général, on ne saisit pas bien sa portée : ici, les disparitions d’entreprises sont au moins aussi importantes que les créations dans le processus de croissance. Il est certes important d’encourager les vocations d’entrepreneur, mais il l’est peut-être encore plus de ne pas donner trop de chances de survie aux entreprises en place. A l’extrême, l’exemple le plus parfait de « destruction créatrice » dans l’histoire de France, c’est la Seconde Guerre Mondiale : de vieilles usines ont été détruites, des capitalistes bien en place ont été expropriés, on a empêché les vieux cartels de se reformer, tout ceci a certainement été une des raisons du « rattrapage » de l’après-guerre.

Comment savoir si la « destruction créatrice » est encore forte en France ? La seule manière de faire est probablement de comparer notre situation avec celle des autres pays développés. Nous allons donc analyser l’origine et l’âge des 300 entreprises du monde dont les dépenses en recherche-développement étaient les plus importantes en 2005, selon un classement réalisé par le ministère de l'industrie britannique. Rapidement, on voit que 59 entreprises sont nées après 1960, la plupart dans des secteurs dont les innovations ont été « radicales » (informatique et biotechnologies), ce qui confirme notre raisonnement précédent. Mais sur ces 59 entreprises, 53 sont américaines et deux seulement sont européennes, Vodafone et SAP. Ceci ne veut pas dire que l’Europe est un pur imitateur puisque les entreprises européennes incluses dans ce classement dépensent au total autant en recherche-développement que les entreprises américaines. Simplement l’Europe est capable de générer beaucoup d’innovations « incrémentales » mais très peu d’innovations « radicales » par rapport aux Etats-Unis. Tirons aussi de ce classement la conclusion que la France est loin d’être seule dans son retard en la matière.

Beaucoup pensent que cette différence est liée à un goût du risque plus important chez les Américains, mais ceci est infirmé par la plupart des études psychologiques et expérimentales en la matière, comme l'ont bien exposé Augustin Landier et David Thesmar. Reste donc la possibilité que d’une part les entreprises en place mènent une vie trop dure aux petits nouveaux en Europe, et d’autre part les nouveaux entrepreneurs ne disposent pas de fonds suffisants en Europe pour faire face aux acteurs en place. Autrement dit, en France et en Europe, les entreprises ne sont pas assez fragiles et le système financier pas assez développé pour aboutir au niveau d’innovation radicale des Etats-Unis.

Laissons de côté les faiblesses financières européennes et focalisons-nous sur les raisons de la trop forte résistance des entreprises en place. Un élément important est qu’il il y a en France une tradition de sauvetage par l’Etat des entreprises en difficulté, officiellement pour préserver l’emploi. L’argument consiste à dire qu’en l’absence de possibilités de reconversion professionnelle les employés de l’entreprise défaillante ne seront pas capables de trouver un emploi convenant à leur spécialisation. Les études empiriques ne semblent pas confirmer cela : en France en 2005, une destruction d'emploi dans un secteur donné a 90% de chances de correspondre à une création d'emploi dans le même secteur, d'après l'INSEE. Ceci tout simplement parce que les nouveaux entrants n’innovent pas à partir de rien, ils ont aussi besoin d’employés disposant d’un savoir-faire spécifique au secteur en question. A priori donc, les personnes ayant le plus intérêt à un sauvetage de l’entreprise sont celles qui disposaient d’une rente grâce à cette entreprise, soit le plus souvent ses propriétaires et ses cadres dirigeants. Or ces personnes disposent aussi de bons moyens d’influencer l’action publique en faveur du sauvetage de leur entreprise. On pourrait citer d'autres politiques ayant sensiblement les mêmes origines et les mêmes effets, tels la réglementation des ouvertures de grandes surfaces commerciales. Ce qui est certain, c'est qu'en empêchant la mort des entreprises, toutes ces mesures sont très défavorables à l’innovation sans qu’elles préservent véritablement l’emploi.
Et quand bien même il y aurait encore trop de salariés visiblement mis sur le carreau par la concurrence autochtone ou étrangère (ce que les chiffres ne montrent pas), on sent bien que de telles souffrances ne relèvent pas d'une politique industrielle défensive (au coût par emploi sauvé faramineux) mais de la politique de l'emploi.

Enfin, la « destruction créatrice » ne signifie pas uniquement grand nombre de faillites, mais aussi grand nombre de transmissions d’entreprises (que l'on mesure très mal en France) : l’innovation a plus de chances d’être mise en œuvre si les machines, les usines peuvent facilement changer de mains. A cet égard, la fiscalité est un outil à double tranchant : une forte imposition sur le capital et les hauts revenus incite à vendre tout ou partie des parts d’entreprise que l’on possède et donc accélère la circulation du capital, mais une fiscalité qui favorise les transmissions d’entreprise héréditaires (comme c’est le cas en France) est encore pire que pas d’impôts du tout pour la mobilité du capital. Et là encore la transmission d’entreprises sera d’autant plus simple que les repreneurs éventuels seront capables de trouver facilement des fonds pour le rachat.

Laisser mourir les entreprises, encourager leur vente nous rapprocheraient donc de la situation américaine ; mais cela ne se ferait-il pas alors au prix d’inégalités fortes comme on le constate aux Etats-Unis ? Il apparaît que non car d’une part ce renouvellement incessant permet probablement d’accroître la mobilité sociale (ce que disait déjà Schumpeter) et d’autre part il peut être encouragé comme on l’a vu par une fiscalité fortement progressive. Encourager la destruction créatrice est donc plus que compatible avec les deux objectifs d’égalité des chances et d’égalité des situations.
_Laurent_

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lundi 26 mars 2007

Grand méchant marché ou gros méchants rentiers ?


Augustin Landier et David Thesmar ont frappé fort avec le lancement de leur livre « Le grand méchant marché » en pleine campagne présidentielle. Il ne s’agira pas ici de faire un résumé du livre, ce qui a déjà été très bien fait par Econoclaste, ici et . Mais s’agissant d’un sujet aussi médiatisé que « la finance ennemie de l’emploi », il est nécessaire de distinguer les éléments incontestables de leur thèse de leurs conclusions plus aventureuses et politiquement marquées.

Le livre commence par une succession de preuves théoriques et empiriques que la finance n’est pas l’ennemie de l’emploi et de la croissance. L’originalité repose ici sur les éléments économétriques de réponses à d’aussi vastes questions que : les marchés sont-ils myopes ? Y a-t-il des licenciements boursiers ? les offres publiques d’achat hostiles détruisent-elles de l’emploi ? Les fonds de pension et autres fonds de private equity appauvrissent-ils les salariés ?

La réponse va systématiquement contre la doxa française anti-finance, mais faut-il y croire ? La réponse est oui, à ceci près que la quasi-totalité de ces études a été réalisée sur données américaines. Les résultats de telles études seraient-ils qualitativement différents en France ? A priori non, et on peut même imaginer que les résultats seraient encore plus favorables aux marchés financiers en France : comme le capitalisme français se caractérise surtout par une reproduction de ses élites dirigeantes plus forte qu’ailleurs (via la famille (1) ou la haute fonction publique), les marchés financiers pourraient contribuer à dynamiser les entreprises en cassant les rentes détenues par les dirigeants d’entreprise actuels, générant ainsi des gains de productivité synonymes de hausse des salaires et de l’emploi.

Si Landier et Thesmar ont donc raison de démystifier les marchés financiers, leurs explications des réticences françaises actuelles sont beaucoup plus discutables. En gros, les Français ne seraient pas naturellement opposés aux profits, mais seraient en réalité coupables d’une erreur collective d’appréciation : ayant observé que les 30 Glorieuses étaient associées à des marchés financiers faibles et un Etat fort, alors même que c’était aussi une période de reconstruction, les Français ne seraient pas capables de voir que cette potion magique ne fonctionne plus dans la période normalisée que nous vivons aujourd’hui.

Pour nous en convaincre, les auteurs s’adonnent à un exercice d’histoire de la culture économique française qui n’a bien sûr pas autant de valeur que les études scientifiques dont il était question précédemment. Ils décrivent un marché financier très démocratisé avant-guerre, en se fondant principalement sur les travaux de Pierre-Cyrille Hautcoeur. Il y avait en effet autant de détenteurs de titres financiers en 1914 qu’au début des années 1980. Faut-il en conclure que la finance et le profit étaient très populaires à l’époque ? Peut-être pas autant que semblent le penser nos auteurs si l’on regarde la répartition de ces titres au sein de la population française de l’époque. A cet égard, les travaux de Thomas Piketty sur les hauts revenus, étrangement jamais cités dans le livre, sont d’une grande aide : il estime qu’au début du siècle le patrimoine des « 200 familles » (i.e. les foyers qui appartiennent au 10000ème de la population disposant des plus gros patrimoines) était environ 600 fois supérieur au patrimoine des « classes moyennes supérieures » (i.e. les foyers riches, donc faisant partie des 10% de la population les plus riches en patrimoine, mais pas trop, donc ne faisant pas partie des 5% de la population les plus riches en patrimoine), alors que ce ratio n’était plus que de 50 en 1994, la véritable rupture se situant sans surprise durant les années 1940. Sachant que le patrimoine est d’autant plus composé de titres financiers qu’il est gros, ces estimations minorent certainement la réalité concernant la répartition de la détention des titres financiers avant-guerre. Conclusion : à moins de considérer qu’un franc égale une voix, le marché financier français de la Belle Epoque n’avait rien de démocratique !

C’est d’ailleurs une constante du livre de choisir comme unique indicateur de la popularité des marchés financiers le nombre de détenteurs d’actions sans jamais considérer la concentration de ces détentions d’actions. Or, que l’on regarde les Etats-Unis ou la France, cette concentration est largement plus forte que la concentration des revenus : aux Etats-Unis en 1997, le centième de la population détenant directement ou indirectement (via fonds de pension, organismes de placement ou assurance-vie) le plus d’actions, détenait plus de 50% de la capitalisation totale. En France en 1997, ce chiffre était légèrement inférieur à 50%.

Pourquoi en est-il ainsi ? Il y a des raisons qui ne sont pas propres aux actions : parce que le patrimoine s’hérite et parce que les riches épargnent une part plus importante de leur revenu, le patrimoine est toujours plus concentré que le revenu. Néanmoins, les actions sont un titre bien particulier : elles sont censées donner un pouvoir sur la direction de l’entreprise, mais pour réellement compter au moment des décisions importantes il faut disposer d’une part suffisamment importante du capital d’une entreprise. On peut répondre à cela que les actionnaires peuvent s’associer via des fonds de pension. Mais là encore, en empruntant les concepts de la théorie de l’information, cela ne consiste qu’à faire surveiller un agent par un autre agent ! Autrement dit, si je ne fais pas confiance aux managers pour bien gérer l’argent que j’ai investi, pourquoi faudrait-il a priori que je fasse confiance à mon gestionnaire de patrimoine ? In fine, ce n’est donc pas parce que les actionnaires sont nombreux que le pouvoir est réparti de manière égalitaire.

Enfin, les auteurs n’évoquent que très succinctement les effets délétères des diverses crises financières qui ont émaillé la période : emprunts russes, crise boursière des années 30. Dans la mesure où ces évènements sont trop récents et imprévisibles pour qu’il soit garanti que rien de tel ne se reproduira, on peut comprendre cette réticence des Français à placer leur épargne en bourse. La survenance d’évènements rares mais très destructeurs est d’ailleurs un des principaux candidats dans la littérature théorique pour expliquer le dédain inexplicable pour les titres d’actions, en France comme ailleurs.

Ceci nous amène à leur conclusion selon laquelle la manière de réconcilier les Français avec le profit serait de favoriser l’éclosion des fonds de pension. En augmentant le nombre de Français propriétaires de nos entreprises, cela permettrait de modifier l’équilibre politique en faveur du profit. Or en réalité il est peu probable que l’on puisse créer en France une société de rentiers véritablement démocratique, pour les raisons citées plus haut : le pouvoir des actionnaires est dans les faits un pouvoir laissé à la fraction la plus riche de la population. Aux Etats-Unis, ce modèle est légitime car dans l’imaginaire américain, l’actionnaire, c’est Warren Buffett ou Bill Gates, des self-made-men auxquels on s’identifie facilement, alors qu’en France on pense plutôt à Ernest-Antoine Seillière et les rares exemples de réussite fulgurante sont considérés avec suspicion. Cet argument d’économie politique pour les fonds de pension est donc pour le moins douteux (2).

Que peut-on donc retenir de ce livre ? Certainement la peinture qu’il fait de nos dirigeants actuels. Lorsqu’il s’agit de grandes entreprises, les patrons sont trop souvent issus des mêmes cercles (haute administration, grandes écoles). Quant aux patrons de PME, ils sont trop souvent issus de la famille du fondateur. Tous s’abritent derrière la défense de l’intérêt général pour défendre leurs rentes. Mais pour changer cet état de fait, il n’y a pas qu’une seule politique possible telle qu’elle est proposée dans ce livre, qui consisterait à construire une société de rentiers doublée d’un marché du travail dérégulé, soit une intelligente politique de droite. Une autre solution passerait par une concurrence plus forte sur le marché des biens (3), une politique fiscale encourageant la mobilité du capital (4) et un système éducatif d’élite moins malthusien.


NOTES :

(1) Une étude récente de John Van Reenen et Nick Bloom portant sur des moyennes entreprises industrielles américaines et européennes conclut qu’environ 40% de l’écart de productivité entre entreprises françaises et américaines provient des trop nombreuses transmissions familiales d’entreprises en France.
(2) Ceci ne préjuge pas de l’inéquité des fonds de pension par ailleurs, pour autant qu’ils investissent dans des titres moins coûteux en acquisition d’informations pour l’investisseur (comme c’est le cas aux Pays-Bas) et/ou qu’ils soient gérés par des autorités publiques ou parapubliques (comme c’est le cas en Suède).
(3) Le cas du commerce de détail est ici particulièrement frappant, puisqu’une libéralisation dans ce secteur pourrait probablement créer des centaines de milliers d’emplois. On peut lire à ce sujet la toute récente étude de Philippe Askénazy et Katia Weidenfeld.
(4) A cet effet, le rôle de l’impôt sur les successions est capital et trop rarement souligné.
_Laurent_

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