vendredi 18 mai 2007

« Le capitalisme d'héritiers » ou quand un New-yorkais rencontre un cégétiste...


Le Département de Finance de la New York University offre un bel exemple de fuite des cerveaux bénéfique pour la France : Augustin Landier le Normalien nous avait livré Le grand méchant marché, Thomas Philippon le Polytechnicien nous parle du Capitalisme d’héritiers, déjà chroniqué par SM d'Econoclaste et Bernard Salanié himself. Il paraît que Philippon était un des conseillers économiques de Ségolène Royal, ce qui est plausible si l’on en juge par le nombre d’occurrences de l’expression « gagnant-gagnant » dans le livre…

La thèse est bien connue : les Français ont une vision très conflictuelle du travail, qui serait la source d’un coût (économique et psychologique) du travail élevé, cause principale de chômage et de manque de dynamisme économique. Si le constat s’arrêtait là, on pourrait d’abord crier au plagiat pur et simple des ouvrages de Philippe d’Iribarne, du Chômage paradoxal à L’étrangeté française. Plus généralement, le problème des thèses culturalistes du chômage, c’est qu’elles ont du mal à expliquer les fortes variations du chômage en France sur longue période, et qu’elles ne proposent absolument rien pour faire changer le cours des choses

Heureusement, tout l’intérêt du livre est de combiner cette approche sociologique avec une approche économique : ici, on parle aussi d’entreprises et d’individus rationnels, sans oublier les mécanismes de marché. C’est uniquement dans la mesure où certains marchés sont imparfaits que la culture peut s’immiscer dans l’analyse économique ; et c’est en corrigeant ces imperfections qu’il y a place pour des réformes. Surtout, Philippon essaie au maximum de faire reposer ses analyses sur des constats empiriques (pas toujours de la plus grande rigueur il faut bien le dire).

Le livre commence par exhiber les résultats de sondages d’opinion internationaux qui interrogent soit des patrons soit des salariés : il y apparaît que la France se situe parmi les derniers en termes de satisfaction au travail et de qualité des relations entre employeurs et employés. D’un point de vue plus général, l’auteur constate que là où il y a de mauvaises relations professionnelles, il y a aussi peu de satisfaction au travail et un chômage élevé.

Philippon explique bien que ce ne sont là que des corrélations qui ne préjugent pas d’une relation de cause à effet. Pour aboutir à une telle conclusion, il faudrait en effet pouvoir identifier parmi les causes nationales des mauvaises relations au travail celles qui sont sans aucun autre rapport avec le chômage actuel. Philippon pense en avoir trouvé une : le plus ou moins grand développement des syndicats à la fin du dix-neuvième siècle. Et en effet, on constate que les pays européens peu syndiqués à la fin du dix-neuvième siècle sont aussi ceux où les relations au travail sont mauvaises aujourd’hui. Philippon fait ainsi le pari que cette ancienne faiblesse syndicale n’a de rapport avec le chômage actuel que via son impact sur les relations professionnelles d’aujourd’hui. Et il montre effectivement que suite au choc pétrolier les pays dont les syndicats étaient faibles en 1900 sont aussi ceux pour lesquels le chômage a le plus augmenté et s’est stabilisé au plus haut, ce que montre très bien le graphe suivant :


Si l’auteur s’était arrêté là, il aurait juste proposé une nouvelle explication culturaliste sans proposer de voie de réforme, le tout reposant sur un support empirique faible: on peut faire dire une chose et son contraire à de telles comparaisons internationales, surtout quand le nombre de pays comparés est très faible ; par exemple, on peut avec le même graphique dire que simplement les pays protestants souffrent moins du chômage que les pays catholiques.

Il faut donc aller plus loin : expliquer les mécanismes en cause dans l’effet négatif des (mauvaises) relations professionnelles sur le chômage et la croissance économique. Le mécanisme est le suivant : dans un monde de relations au travail hostiles, deux types d’organisation ont un avantage compétitif, les entreprises familiales, grâce à leur paternalisme, et les entreprises bureaucratiques, car elles décident autoritairement de qui l’emporte dans chaque conflit. Mais ces organisations ont un coût énorme car elles n’encouragent ni la promotion interne, ni la communication entre les différentes strates de l’entreprise. Ce manque d’initiatives est très dommageable à l’environnement de l’entreprise : Philippon cite le cas d’une PME qui avait beaucoup de mal à convaincre de grosses entreprises françaises de la qualité de ses nouveaux produits car les salariés du service « Achats » de ces dernières avaient peur de prendre des risques vis-à-vis de leur hiérarchie. Enfin, pour boucler la boucle, ce type d’organisation contribue à figer l’idée que la vie dans l’entreprise est un jeu à somme nulle : la division entre le « nous » et le « eux » y est particulièrement forte car les dirigeants n’y ont jamais commencé en bas de l’échelle. Pour résumer ce raisonnement en termes plus économiques, ce type d’entreprise génère des externalités négatives en décourageant l’innovation et en consolidant une vision conflictuelle du travail.

Pour emporter la conviction sur ce constat, il reste à montrer pourquoi le plein emploi existait en France avant 1974 alors que cette culture du conflit existait déjà. L’explication est simple : l’organisation de la production avant 1974 était largement de type tayloriste, caractérisée par une définition par le haut et très précise des tâches, peu de relations directes entre les salariés et le marché, et enfin une structure hiérarchique composée de nombreux étages. Dans un tel système, les salariés et ceux qui les dirigent peuvent penser ne pas faire partie du même monde sans que cela n’entrave la bonne marche de l’entreprise. La seule conséquence d’une telle fracture est l’occurrence de plus nombreuses grèves qu’ailleurs. Mais en quelque sorte, le conflit est soluble dans le travail à la chaîne. Malheureusement, il l’est beaucoup moins dans la nouvelle organisation du travail où les hiérarchies s’aplatissent, la définition des tâches est souple et l’interaction avec le client plus fréquente. Dans un tel système, le manque de communication entre les différentes parties prenantes de l’entreprise est évidemment beaucoup plus coûteux. Et la variable d’ajustement devient alors l’emploi.

Où se situent donc pour l’auteur les voies possibles de réforme ? Ce dernier commence par étudier le cas si médiatisé des réformes du droit du travail. Leur intérêt n’est pas nié dans le livre mais Philippon fait de notre Code du travail une conséquence des mauvaises relations au travail : c’est parce que les salariés ne font pas confiance à leurs patrons qu’ils demandent à la loi de les protéger. Dans ce contexte, imposer une réforme du Code du travail n’aura que peu d’effets sur l’emploi et Philippon a beau jeu de montrer que les analyses empiriques sur le sujet ont du mal à établir un effet significatif du droit du travail sur l’emploi et la croissance. C’est néanmoins là une conclusion en partie discutable : il est clair qu’un code du travail rigide n’encourage pas à de saines relations professionnelles, puisqu’il augmente la peur de perdre son emploi et qu’il peut inciter les patrons à pratiquer le harcèlement moral pour pouvoir licencier. En revanche, le constat qu’il fait sur les entreprises trop souvent familiales et trop souvent bureaucratiques lui donne l’occasion de proposer nombre de réformes : réhabiliter et réorganiser les droits de successions dans un sens plus favorable aux héritiers « spirituels », déstabiliser les rentes des grandes firmes en favorisant la croissance des PME, ce qui suppose d’améliorer leur financement et de leur mettre le pied à l’étrier en leur réservant des contrats publics, favoriser la promotion interne dans les administrations publiques, et rendre plus transparents les processus de nomination des grands patrons. Ce sont effectivement là des leviers puissants auxquels on pourrait ajouter une augmentation de la concurrence sur le marché des biens et services.

Enfin, Thomas Philippon tente aussi de s’attaquer au mal à la racine : comment faire pour que les relations professionnelles s’améliorent ? On sent bien qu’il n’est pas un spécialiste de ces sujets, mais les contraintes à l’œuvre sont bien cernées : les représentants des salariés doivent leur ressembler, ce que montre une étude allemande citée dans le livre, et on en est loin en France ; ça ne veut pas dire abandonner le principe des « centrales » syndicales : ces dernières jouent un rôle d’expertise juridique très important pour les salariés. L’auteur ne propose pas de réformes plus précises (on se reportera à cette contribution de Pierre Cahuc sur ce sujet) mais il insiste sur le fait qu’aussi bien les organisations patronales que les syndicats de salariés doivent se soumettre à l’impératif de la représentativité (encore du « donnant-donnant »…).

En guise de conclusion, l’auteur se plaint que le système éducatif français, de la maternelle au supérieur, n’apprend pas assez à coopérer, à décider ensemble. C’est là une forme de tarte à la crème qui manque de consistance. Par où faut-il commencer ? S’agit-il juste de faire une énième réforme des programmes ou plus radicalement de changer le mode de recrutement des enseignants ? Mais n’en demandons pas trop au livre et à son auteur !

Assurément, malgré un vocabulaire un peu trop « gagnant-gagnant », ce livre apporte une contribution originale. Il faut toutefois se méfier des comparaisons internationales trop hâtives, comme le suggérait Bernard Salanié dans sa critique du livre de Philippon: si elles semblent conduire à des conclusions très fortes, c'est au prix d'une très faible compréhension des mécanismes économiques en jeu car elles effacent toutes les différences existant à l'intérieur de chaque pays. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce genre d'analyse empirique est de plus en plus considéré uniquement comme un préalable à des études plus fines réalisées pays par pays sur données microéconomiques. Toutefois, reconnaissons qu'il est bien difficile de disposer de données statistiques « propres » sur un tel sujet, qui feraient émerger des relations causales sans ambiguïté. Dans ces conditions, il faut bien admettre que la multiplication de constats dans le même sens est assez convaincante. Et il est tout de même rassurant de constater enfin une convergence entre la pensée d’un économiste rigoureux et celle de sociologues tels Philippe d’Iribarne.

Concluons en disant que ce livre se situe clairement dans un ensemble de nouvelles théories du marasme français qui considèrent que ce dernier n'est qu'en partie lié aux rigidités du marché du travail. En ce sens, il peut se rapprocher des contributions de Philippe Askenazy, concernant le manque de concurrence sur le marché des biens et services, et celles de Philippe Aghion à propos du trop difficile accès au crédit des entreprises françaises. Ce sont là des contributions récentes qui n'ont pas encore suscité autant d'études académiques que les rigidités supposées du marché du travail français. Il reste donc encore beaucoup d'inconnues, mais de telles études promettent d'être riches d'enseignements sur les raisons de la déprime économique française.
_Laurent_
_Laurent_

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lundi 14 mai 2007

Les lauriers de César


Le prix du Meilleur jeune économiste, attribué par le Cercle des économistes, vient d'être décerné cette année à David Thesmar, Professeur associé à HEC et à l'école Polytechnique, qui étudie les comportements des entreprises et particulier leur organisation interne (et dont le livre co-écrit avec Augustin Landier a déjà fait l'objet d'un précédent post par Capitalrix). Les autres nominés cette année étaient Xavier Debrun, Pierre-Olivier Gourinchas et Valérie Mignon.

Et, comme cela a déjà signalé par Econoclaste, rappelons que du côté des Etats-Unis, la médaille John Bates Clark a été attribuée à Susan Athey. Elle est ainsi devenue la première femme a recevoir cette distinction (ce qui n'est pas pour déplaire à Noblabla), attribuée par l'American Economic Association, et qui récompense le (ou la) meilleur(e) économiste de moins de 40 ans. Susan Athey a notamment travaillé sur les mécanismes d'enchères : ses contributions théoriques et empiriques ont par exemple permis de mettre en évidence l'existence de comportements de collusion entre les différentes compagnies lors de ventes aux enchères.
_Ecopublix_
_Ecopublix_

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vendredi 11 mai 2007

Que faire pour baisser le chômage en Gaule ?


La question du chômage n’a pas été au premier plan de l’élection du chef gaulois, mais les lecteurs de ce blog sont susceptibles de vouloir en savoir un peu plus sur ce que pensent les zeconomix sur ce sujet. Ce billet a pour ambition de faire le tour des positions des économistes gaulois sur la question. Car le fait est qu'ils ne sont pas d’accord ni sur le diagnostic, ni sur les solutions, ni même sur leur mise en pratique. Il vaut donc la peine de faire un rapide survol des différentes visions du marché du travail français. Mille excuses d’avance si je mélange des chercheurs reconnus avec d’autres qui ne participent pas vraiment à la démarche scientifique d’évaluation par leurs pairs. L’important est de pouvoir faire un tour d’horizon de tous ceux qui influencent le débat public français. Ce post vise à confronter ces différentes analyses (ce qui est encore trop rare dans la blogosphère gallo-romaine : la plupart des blogs/sites ayant tendance à mettre en avant l’explication qu’ils trouvent la plus plausible) pour faire émerger les points de consensus et les raisons qui expliquent les divergences.

Grosso modo, on peut distinguer quatre grands courants d'analyse du chômage parmi les économistes français : un courant d’origine marxiste en perte de vitesse, mais longtemps dominant, un courant néo-keynésien bien établi, un courant favorisant le partage du travail et un ensemble que l’on qualifiera d’académique, au sens où il est représenté par des universitaires qui publient dans des revues internationales. Ce dernier groupe est lui-même traversé par des visions assez différentes sur les causes majeures du chômage en Europe. A ces quatre grands « courants », il faut rajouter un autre, plutôt minoritaire, dans la mesure où il conteste l’existence-même d’un problème de chômage dans notre pays.

1/ La contestation du problème du chômage : il existe un courant (très minoritaire) qui conteste l’existence d’un problème de chômage en France, ou au moins l’existence d’un problème spécifiquement Français du chômage. Un exemple peut être trouvé sur ce site ou dans certaines publications d’Attac. Le message est en substance celui-ci : tous les pays du monde ont du chômage et les pays qui en ont moins officiellement (US, UK, Pays-Bas et Pays Scandinaves) masquent leur vrai taux de chômage avec un taux d’emprisonnement élevé, du travail à temps partiel surdimensionné, ou des systèmes d’indemnisation de l'invalidité très généreux. Au final, le message est plutôt qu’il n’y a pas vraiment de problème d’emploi en France et que parler du problème du chômage constitue avant tout un moyen d'opprimer les salariés et de revenirs sur un certains nombre d'acquis sociaux.

2/ L’analyse néo-marxiste : c’est la vision défendue par de nombreux membres de la Fondation Copernic et certains chercheurs à l’IRES, à commencer par le plus prolixe d’entre eux : Michel Husson. D'après cette cette vision, l’économie n'est rien d'autre que le combat fondamental entre deux forces antagonistes - les salariés d'un côté et les patrons de l'autre - autour du partage de la valeur ajoutée. C'est en se mobilisant et en parvenant à faire pression par la grève sur les patrons oppresseurs que les salariés peuvent espérer obtenir un partage plus favorable et donc obtenir davantage d’emploi et de meilleurs salaires. Dans cette perspective, la faiblesse des syndicats, la puissance de la finance, l’Union européenne sont autant d'entraves à ces revendications. Pour changer le partage de la valeur ajoutée, il faut taxer les patrons, augmenter les charges patronales, augmenter l’impôt sur les sociétés, voire interdire les licenciements. Les syndicats français, en grande partie, se réclament ouvertement de cette tendance et perçoivent leur objectif prioritaire comme la "lutte" contre les patrons-employeurs.

3/ La vision macroéconomique néo-keynésienne : ce courant, probablement dominant dans la gauche française et représenté institutionnellement par l’OFCE (Jean-Paul Fitoussi, Henri Sterdyniak) défend l’idée que le chômage est avant tout un problème macroéconomique : il n’y a pas assez de croissance en Europe, et en France en particulier. L'une des causes essentielles de cette « croissance molle » est à chercher du côté de la politique la BCE et des sacrifices consentis au cours du processus qui a conduit à l’unification monétaire européenne (politique monétaire trop stricte, restrictions imposées au déficit public). Ce courant considère les réformes sur le marché du travail comme totalement inefficaces, ou négligeables par rapport aux leviers traditionnels de la politique économique : les politiques monétaire et budgétaire. D'après cette vision, le salut pourrait provenir d’une modification des statuts de la BCE (une antienne abondamment reprise par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de discours récents), qui autoriserait une politique monétaire plus laxiste et de plus grandes marges de manoeuvre budgétaires.

4/ La vision malthusienne du marché du travail: Un large courant considère que le problème essentiel du chômage est avant tout un problème de répartition de l’emploi. Certains travaillent trop, trop longtemps, alors que d’autres cherchent du travail. Il suffit donc de baisser les heures travaillées, d’abaisser l’âge de la retraite, de mettre en place des préretraites pour lutter contre le chômage : en somme, partager le travail. Ce courant a été dominant en France depuis une trentaine d’année, à droite comme à gauche : la droite préfère inciter les femmes à retourner à leurs foyers et renvoyer les immigrés « chez eux » ; la gauche plaide quant à elle pour une baisse du temps de travail hebdomadaire et la mise en place de préretraites. Cette vision est également partagée de manière caricaturale par l'extrême droite française («3 millions d’immigrés, 3 millions de chômeurs »). L'idée fondamentale qui sous-tend cette vision est que l'emploi est un gâteau dont la taille est donnée et qu'il faut partager équitablement, ce qui donne des raisons d'être optimiste à moyen terme : avec les départs en retraite des générations du baby-boom, nous devrions assister à la disparition progressive du chômage, nous disent les économistes de ce courant de pensée, à l'image du mensuel Alternatives Economiques, qui consacra la une du numéro n°243 du mois de janvier 2006 au thème « Chômage : pourquoi il va encore baisser »


L'argument défendu par les journalistes d'Alter eco est que le vieillissement démographique va mécaniquement faire baisser la part de la population active (pourvu que l’on ne mette pas en place de réformes des retraites incitant à repousser l'âge de départ en retraite).

5/ La vision "académique" : a côté de ces trois ou quatre grands courants du discours économique en France, il existe le monde de la recherche universitaire. Il est intéressant de noter que les 4 courants que je viens d'évoquer sont dominants en France, tant dans la formation des élites administratives et journalistiques que des dirigeants syndicaux. Le discours universitaire, à l’image des universités françaises, est marginal dans le débat public. Pour autant, existe-t-il un consensus sur les causes du chômage en France au sein-même du monde académique ? Au vu des positions variées des universitaires pendant la campagne présidentielle, force est de reconnaître que non. On peut distinguer un certain nombre de visions différentes, pas forcément opposées, mais qui impliquent des priorités de réformes différentes. Sans surprises, ces différentes explications du chômage privilégient tantôt les facteurs affectant l'offre de travail (du côté des salariés), tantôt les facteurs affectant la demande (du côté des entreprises), tantôt des facteurs qu'on peut qualifier de "structurels".

A/ Du côté de l'offre de travail :

Un ensemble de facteurs sont susceptibles d'expliquer que de nombreuses personnes soit de parviennent pas à trouver un emploi, soit préfèrent rester au chômage plutôt que de reprendre une activité salariée :
  • Dans la plupart des pays développés, on assiste depuis le début des années 1980 à une baisse tendancielle de la demande de travail non qualifié de la part des entreprises. Plusieurs facteurs sont fréquemment mis en avant : progrès technologique "biaisé" en faveur du travail qualifié, ouverture commerciale qui pénalise les travailleurs les moins diplômés ou encore changements organisationnels (décentralisation des tâches, travail en équipes) qui se font au détriment de la main-d'oeuvre peu qualifiée. Pour adapter la structure des qualifications à cette évolution de la demande, il faudrait investir massivement dans la formation professionnelle en direction des publics les plus fragiles, en s'inspirant de dispositifs mis en place dans certains pays scandinaves (en Suède en particulier). Plus généralement, les économistes qui partagent cette vision militent pour des réformes s'inspirant des exemples suédois ou britannique (à l'image des New deals mis en place par le gouvernement de Tony Blair : pour les jeunes, les vieux, les mères célibataires, etc.) et qui combinent aides à la recherche d’emploi (avec un savant dosage d'incitations et de sanctions), formation professionnelle et emplois subventionnés en direction de publics ciblés.
  • Parmi les facteurs susceptibles d'expliquer que certains individus préfèrent rester au chômage plutôt que reprendre un emploi, de nombreux économistes insistent sur l'existence de "trappes à chômage". Parce que la reprise d'un emploi est souvent associée à la perte de transferts sociaux (RMI, allocation parent isolé, CMU, etc.), le gain monétaire qui lui est associée peut être relativement faible et peu incitatif pour toute une frange de la population (les mères célibataires, en particulier). Pour y remédier, il faut mettre en place des politiques susceptibles de faire en sorte que le "travail paie", à l'aide d'outils tels que l'"impôt négatif", dont la Prime pour l'Emploi constitue une version miniature.
  • La réforme de l’assurance chômage : toujours du côté de l'offre de travail, de nombreux économistes ont longtemps considéré que la générosité des allocations chômage (qui consiste en un revenu de remplacement pour les chômeurs) pouvait nuire au retour à l'emploi des personnes au chômage, en retardant le moment où elles acceptent de reprendre un emploi. Initialement, ces économistes plaidaient pour la réduction pure et simple du montant de ces allocations. Le message s’est ensuite précisé lorsqu'un certain nombre d'études ont mis en évidence que la sensibilité du timing de la reprise d'emploi au montant des indemnités chômage était forte surtout pour les travailleurs qualifiés, touchant des revenus élevés, un tel résultat justifiant plutôt un abaissement du plafond des allocations chômage qu'une diminution généralisée de leur montant. Enfin, la comparaison avec les pays nordiques a encore modifié l'analyse, en montrant que le montant des allocations chômage n’avait aucun effet négatif sur la durée du chômage, pour autant que le contrôle de la recherche d’emploi était réalisé de façon efficace et que des sanctions financières étaient appliquées en cas de manquement. A partir de ce constat, les mesures proposées divergent: Jacques Attali et Vincent Champain suggèrent d'aller dans le sens du soutien aux chômeurs, Pierre Cahuc propose de réformer le service public de l'emploi en fusionnant l'ANPE et l'Unedic afin de favoriser simultanément l'aide et le contrôle de la recherche d'emploi.

B/ Du côté de la demande de travail :

A côté des facteurs d'offre de travail mis en avant pour expliquer l'importance du chômage en France, d'autres facteurs sont fréquement invoqués pour justifier la faiblesse de la demande de travail :
  • Le coût du Smic est fréquemment cité au banc des accusés : la hausse très forte du Smic entre 1968 et 1984, conjuguée à l'accroissement considérable des taux de cotisations sociales pour financer la protection sociale en a fait un suspect important dans l’explication de la hausse du chômage des travailleurs non qualifiés et des jeunes pendant la même période. Le débat s'est cristallisé en France autour de l'évaluation de l'impact sur le chômage des mesures d'allègement de charges mises en place par la droite et la gauche depuis le milieu des années 1990 pour réduire le coût du travail des salariés non qualifiés, c'est-à-dire ceux dont l'emploi est le plus sensible au coût. Parmi les économistes partisans de telles mesures, citons Bernard Salanié, Etienne Lehmann, Pierre Cahuc et Thomas Piketty. A l'inverse, certains sont farouchement opposés à ces mesures, à l'image d'un Michel Husson ou d'un Henri Sterdyniak. Certains économistes ont une position plus nuancée, tels Yannick L'Horty qui, tout en soulignant l'impact positif très net des politiques de baisse du coût du travail, en pointe aussi les fragilités (complexité du système, effets de substitution, annulation de l'impact positif des baisses de charges du fait de l'augmentation simultanée du Smic brut, etc.). Pour de plus amples détail, voir le court article de L'Horty dans la nouvelle revue Regards croisés sur l'économie.
  • Pour expliquer la faiblesse de la demande de travail dans certains secteurs, par comparaison avec la structure des emplois de nos voisins, certains économistes incriminent le manque de concurrence sur le marché des biens et services : cette vision repose sur des analyses assez robustes qui ont montré que les réglementations visant à protéger certaines professions (petit commerce, taxis…) se sont traduites par un déficit d’emploi (et de croissance) important. Un des économistes français qui insiste le plus sur cet aspect est Philippe Askenazy. Dans la même veine, citons également le rapport Cahuc-Kramarz.

C/ Autre facteurs structurels :
  • La flexibilité du marché du travail : le succès de pays comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède dans la lutte contre le chômage a mis en lumière ces dernières années que le marché du travail dans ces pays fonctionnait de façon sensiblement différente du marché du travail français. On peut retenir deux faits majeurs : des contrats de travail plus flexibles, c’est-à-dire une plus grande facilité pour licencier des salariés et une assurance chômage généreuse, mais contrôlée. En parallèle, la vision théorique du marché du travail a été révolutionnée par le développement des modèles dits de search (le marché du travail est caractérisé par d'importantes frictions provenant du processus de création/destruction d'emplois). Ces théories ont souligné par exemple l'effet pervers des fortes entraves mises au processus licenciement des salariés, en montrant qu'elles ont pour effet de diminuer les embauches. Bien qu'une forte protectionde l'emploi ait un effet généralement indéterminé sur le taux de chômage, elle a tendance à entraîner un stock de chômeurs de longue durée qui reste durablement exclus du marché de l'emploi. Dans cette veine, certains économistes ont pu recommander de "libéraliser le marché du travail" (comme un Gilles Saint-Paul) pour le rapprocher d'un idéal anglo-saxon. Mais d'autres économistes avaient plutôt en tête le succès du modèle nordique en soutenant des politiques visant à favoriser la flexibilité du marché du travail en échange d'une couverture élevée. Pierre Cahuc ou Olivier Blanchard sont parmi les principaux défenseurs de telles politiques en France.
  • Le dialogue social: Une littérature macroéconomique maintenant un peu ancienne s'est consacrée à l'analayse les relations entre chômage et mode de négociation des salaires. La conclusion de ces chercheurs était qu'il fallait soit une négociation décentralisée (type pays anglo-saxons) soit une négociation centralisée (type pays nordiques) pour minimiser l'impact négatif des négociations salariales sur l'emploi, mais que le modèle continental mixte était néfaste pour l'emploi. Dans le même ordre d'idées, Thomas Philippon et son coauteur Olivier Blanchard (on notera au passage que ces deux économistes pas voté pas pour le même candidat !) ont produit des travaux tendant à montrer que la qualité du dialogue social avait une influence directe sur le taux de chômage.
  • Les contraintes de crédit : un certain nombre d'économistes soulignent que l'investissement industriel, et donc la croissance et la création d'emplois, est très dépendant de la capacité des entreprises à financer ces investissements. Or un certain nombre d'études empiriques montrent, par exemple, que certaines entreprises (notamment les PME) ne parviennent pas à obtenir les financements qu'elles souhaiteraient. Les politiques visant à remédier à ce problème vont de l'intensification de la concurrence sur le marché bancaire (telle qu'elle est préconisée par la Commission européenne), aux interventions de l'Etat pour améliorer le financement des PME (tel le Codevi en France), en passant par l'accélération du mouvement de financiarisation de l'écononomie ou encore la lutte contre les abus de position dominante. Un économiste comme Philippe Aghion a ainsi été très en pointe récemment pour souligner la nécessité d'une concurrence accrue sur le marché du crédit. Citons également cet article d'Etienne Wasmer.

Evidemment, cette tentative de classification a ses limites : la plupart des économistes ne considèrent pas que le chômage français ait une cause unique et peuvent souscrire à plusieurs des visions évoquées ci-dessus. Si l'on souhaitait proposer une classification plus large encore, on pourrait ranger les visions évoquées ci-dessus dans deux grandes catégories : ceux qui privilégient une vision macro (la faute à la BCE, à une politique budgétaire trop stricte...) et ceux qui pensent que ce sont les institutions - niveau micro - (Smic, contrat de travail, assurance chômage) qui ne sont pas adéquates.

Alors, me direz-vous : qui a raison ? Ce blog va proposer au fil de son existence de passer en revue les faits et les arguments qui sous-tendent chacune de ces visions. Au lecteur de juger celles qui passent le test. On vous promet la réponse avant l’élection présidentielle de… 2012 !
_Antoine_ _ Julien_
_Antoine_ _Julien_

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samedi 28 avril 2007

Evaluation des politiques publiques (4/7) : les institutions


Nous continuons notre série sur l'évaluation des politiques publiques. Après avoir évoqué les motivations pour des politiques économiques reposant sur des évaluations solides, décrit les obstacles techniques à surmonter pour réaliser des études de qualité, nous abordons aujourd'hui les difficultés institutionnelles. Le rôle des économistes dans la campagne électorale est en débat. Certains choisissent une posture militante, certains s'abstiennent de prendre parti et d'autres ne participent pas du tout au débat public. Pour alimenter le débat public, ce post défend le besoin d'institutions qui allient la nécessaire crédibilité scientifique et des talents de communication, une subtile potion magique, encore inconnue des Gaulois.

La difficulté technique est réelle mais n’est pas forcement le point sur lequel nous avons en France le retard le plus important. Ce qui manque cruellement ce sont des institutions qui sachent communiquer aux citoyens comme à leurs représentants les résultats et les discussions des chercheurs sur ces évaluations. Ce besoin d’institutions ne veut pas dire qu’il soit facile aux chercheurs de convaincre leurs concitoyens de leurs résultats, bien au contraire ! La recherche scientifique est en partie une recherche de résultats et en partie un exercice de persuasion de la communauté scientifique (avec des méthodes, une démarche de réplication…). Pour le succès de l’évaluation, il faut convaincre en plus les politiques et les citoyens qui les élisent. Les chercheurs ne peuvent se satisfaire du modèle de l'intellectuel engagé, ils ont besoin d’institutions crédibilisant leur participation au débat public.

Communiquer comme exercice démocratique.

La décision doit rester celle des citoyen : l’expert n’est pas là pour capturer le pouvoir des citoyens, mais pour l’éclairer. Les citoyens doivent savoir, car c’est là la garantie d’un vote qui ne se laisse pas abuser par les démagogies. C’est aussi une nourriture indispensable pour la démocratie, afin qu’elle ne sombre ni dans le populisme ni dans une aristocratie élitiste.
Les représentants doivent savoir, d’une part pour pouvoir contrôler efficacement l’exécutif, et d’autre part car ce sont eux qui dans une large mesure font l’offre politique. Ils doivent pouvoir être en mesure de savoir s’ils font des propositions crédibles ou totalement fantaisistes, et surtout si les politiques qu’ils proposent ont des chances d’atteindre les objectifs qu’ils ont annoncé à leurs électeurs. Le problème n’est pas tant que nos femmes et hommes politiques disent qu’ils souhaitent baisser le chômage, que de savoir comment.

La crédibilité indispensable.

La qualité d’une évaluation ne dépend pas que de sa qualité technique et de la communication qui peut en être faite : son utilité pour le débat publique repose avant tout sur sa crédibilité auprès du public. Trois écueils doivent être impérativement évités :

  1. Le premier est la dépendance au pouvoir politique. Les évaluations des politiques publiques ne peuvent pas être réalisées par les administrations chargées de leur mise en place (on ne peut être juge et partie). Il est impossible de penser qu’un ministre (voire une administration) n’ait pas la tentation de contrôler l’évaluation de la politique qu’il a défendue. De nombreux exemples récents en France soulignent qu’un tel contrôle a lieu régulièrement, soit en censurant les études réalisées, soit en empêchant leur réalisation par l’interdiction d’accès aux données.
  2. Rexecode ou l’IRES sont officiellement liés respectivement au patronat ou aux syndicats et leurs études ont de fortes chances d’être idéologiquement orientées, même si elles peuvent être de qualité.

  3. Le troisième est le coût de la neutralité. L’Insee est l’institut le plus à même à réaliser des évaluations sérieuses et respectées des politiques publiques en France, mais l’institution a les mains liées par sa principale tâche qui est la production de données fiables et respectées de tous. La crédibilité de l’Insee est une chose trop précieuse pour que ses membres se risquent sur les sujets controversés et trop politiques. On voit aujourd’hui par la remise en cause frontale de l’indice des prix et de la mesure de la pauvreté que même établir des faits (des données de base) nécessite une institution au-dessus de tout soupçon.

Des institutions pour communiquer.

La communication de l’évaluation des politiques publiques demande des compétences et des institutions particulières. Il faut pouvoir communiquer au point de vue scientifique (faire valider par ses pairs les méthodes utilisées comme dans tout autre discipline scientifique), mais il faut aussi communiquer les résultats aux décideurs et à la représentation (rapports d’expertise) et enfin communiquer au grand public pour éclairer les enjeux (presse de grand public).

Une telle communication est un véritable métier et si on peut reprocher aux chercheurs de ne pas assez sortir de leur tour d’ivoire, il faut reconnaître qu’il n’existe que peu d’institutions (think tanks de niveau universitaire) qui peuvent jouer ce rôle en France. Ce constat est à la fois le résultat de la pauvreté des universités et de leur éloignement institutionnel de la sphère publique (qui n’est pas étranger à leur éloignement du marché du travail…) et le manque de demande d’évaluation de la part de l’Etat. Les administrations ont le plus souvent leurs propres services d’études qui gardent jalousement leurs données contre de cupides chercheurs prêts à les exploiter. Chaque service est en rivalité avec les autres administrations, pour conserver le contrôle sur des données qu’ils assimilent à une forme de pouvoir dans le rapport de force politique. Enfin la formation généraliste des élites de l’administration française est peu propice à la consommation de travaux d’évaluation de politique publique de qualité (utilisant les méthodes économétriques récentes et ayant fait l’objet de publication scientifique).

L’évaluation des politiques publiques n’est pas un slogan, c’est un vaste programme de réforme des universités, de la recherche, des administrations et de la façon de faire de la politique. La recette de la potion magique est donc un subtile équilibre de compétence universitaire, de crédibilité, d'indépendance politique, d'honnêteté intellectuelle, de communication moderne, d'efficacité de l'Etat... Bon ça sonne un peu science-fiction dit comme ça, mais on y croit très fort!

Avant d’en venir à des propositions concrètes, il nous faudra faire un tour d’horizon des institutions chargées de l’évaluation en France.

Suite au prochain numéro !
_Antoine_ _ Fabien_

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mercredi 18 avril 2007

Les conseillers de César et Cléopâtre (le retour)


A lire sur le site du Monde, un entretien réalisé avec Philippe Aghion et Olivier Blanchard à propos du programme économique du (de la) candidat(e) qu'ils soutiennent respectivement : Ségolène Royal pour le premier, Nicolas Sarkozy pour le second. Tout en reconnaissant la difficulté de l'exercice, il nous semble que cette interview illustre parfaitement l'incapacité des économistes à se faire entendre au cours de cette campagne présidentielle, parce que l'affichage de leur soutien politique a pour effet de masquer le consensus pourtant réel qu'ils partagent sur les réformes économiques nécessaires (et dont rien ne prouve qu'il soit partagé par leurs poulains respectifs).

Grosso modo, cet entretien révèle que Blanchard et Aghion sont, comme la plupart de leurs collègues, d'accord sur les points suivants :
1/ il faut réformer le marché du travail en introduisant une dose de flexibilité ;
2/ compte tenu du niveau de la dette, il n'est pas opportun de baisser les prélèvements obligatoires ;
3/ il faut maintenir le principe de la redistribution.

Au-delà de ces trois points, il est hautement probable qu'Aghion et Blanchard soient également d'accord pour dire :
1/ qu'il faut introduire davantage de concurrence sur le marché des biens et services (suppression des lois Galland, Royer et Raffarin, en particulier) ;
2/ qu'il faut réformer en profondeur l'enseignement supérieur pour le rendre compétitif sur le plan international.

Au total, l'interview produit un malaise évident : on sent bien que l'un et l'autre sont d'accord sur l'essentiel, mais qu'ils cherchent à tout prix à justifier la cohérence de leurs prises de position respectives, à coup :
  • d'interprétations pour le moins « héroïques » des propositions économiques de leur candidat(e) préféré(e) : où dans le programme de Ségolène est-il écrit qu'elle s'inspirera de la flexicurité danoise ? où dans le programme de Sarkozy est-il écrit qu'il maintiendra le même niveau de redistribution ? Le comble étant atteint lorsque, à la question du journaliste qui lui rappelle que le programme de Sarkozy ne mentionne nulle part l'idée d'une taxe sur les licenciements, Blanchard répond presque candidement : « c'est vrai, mais je sais qu'il n'y est pas hostile ». Et le citoyen lambda ? Est-il censé le savoir également ?
  • d'omissions volontaires sur les aspects positifs des propositions du candidat adverse et, a fortiori, sur les aspects potentiellement « gênants » du programme du candidat soutenu : Aghion ne dit rien sur le contrat unique ; Blanchard est vraiment en position délicate lorsqu'il faut parler du programme fiscal de Sarkozy.
A tout prendre, on aurait préféré qu'Aghion et Blanchard disent vraiment ce qu'ils pensent et interpellent les candidats sur leur propositions de réformes économiques
(en matière de retraites, de logement, d'éducation, etc.) pour les inciter à en préciser le contenu, plutôt que de se faire les interprètes plutôt maladroits et peu convaincants de la pensée-Ségolène-Royal et de la pensée-Nicolas-Sarkozy.
_Julien_

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mardi 17 avril 2007

Trop d'impôt tue l'impôt ! Certes, mais on en est loin


Trop d’impôt tue l’impôt ! L’impôt sur le revenu français fait fuir les contribuables productifs ! Après le délire paranoïaque et la lamentation sur le départ de Jonnhy, quelle est la réalité ? Elle se trouve bien loin de ces clichés. Si on compare à l’Allemagne et le Royaume-Uni, souvent cités en exemple en Europe, avec les Etats-Unis et le Canada, et plus généralement avec l’Union européenne et l’OCDE, on s’aperçoit que la France a l’impôt sur le revenu des personnes physique de très loin le plus faible, comme le montre le graphique ci-dessous:


On entend alors souvent que la France à certes un impôt faible, mais que l’impôt américain par exemple est beaucoup moins progressif que l’impôt français. C’est encore une idée reçue, le barème de l’impôt américain fédéral est tout à fait progressif, comme le montre le tableau ci-dessous:


Le barème français parait certes plus progressif encore. Il ne faut cependant pas oublier qu’il n’est calculé que pour 72 % des salaires (jusqu’à plus de 11 000 euros nets mensuels) et 50 % des revenus de capitaux mobiliers, sans parler du nombre très important de déductions et de réductions fiscales, et des quotients conjugaux et familiaux, qui réduisent encore considérablement l’impôt sur le revenu des familles les plus aisées.

Et ce n’est pas tout : si la France a le plus faible taux d’imposition sur le revenu des personnes physiques, l’IR proprement dit est minoritaire dans ces recettes fiscales. Il n’a rapporté en 2005 que 2,9 % du PIB, alors que la plus grande part des impôts sur le revenu est prélevée au travers de la CSG (4,2 % du PIB en 2005). Or la CSG n’est pas du tout progressive, elle est même régressive puisqu’une grande partie est déductible de l’impôt sur le revenu.

L’impôt sur le revenu est donc faible et finalement pas si progressif que cela en France. Et si la France a un taux de prélèvements obligatoires élevé, elle le doit surtout à des cotisations sociales et une TVA très importantes.
_Clement_

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lundi 16 avril 2007

Astérix et le Financial Times


Le Financial Times consacre son édition d'aujourd'hui (lundi 16 avril) à l'élection présidentielle française. Un article a en particulier attiré mon regard du fait du dessin d'Astérix qui l'accompagnait (non reproduit dans l'édition en ligne). L'article est un entretien avec David Thesmar à propos de son dernier livre coécrit avec Augustin Landier et dont Capitalrix a déjà longuement parlé dans les colonnes de ce blog. Ce qui m'a troublé dans cet article, c'est l'association qui y est faite entre Astérix et une vision nationaliste et étriquée de la France. Astérix = José Bové = Le Pen. Mais le lecteur attentif des aventures de nos amis gaulois ne peut qu'être opposé à cette lecture partiale.

Les héros d'Uderzo et de Goscinny défendent, il est vrai, une certaine idée de la France, une certaine indépendance d'esprit, mais rien qui puisse s'apparenter a un quelconque extrémisme nationaliste : la lutte des Gaulois contre les Romains est bien plus la référence dans cette France d'après-guerre à la lutte de la Résistance contre l'emprise nazie (voir les références dans Astérix chez les Goths, dernière page, ou le passage à Lyon dans le Tour de Gaule...). Les amis des Gaulois dans les autres pays sont toujours présentés de façon sympathique, qu'il s'agisse des Bretons, les Helvètes, les Hispaniques ou les Indiens. Idéfix est un chien écologiste, mais s'il pleure quand on arrache un arbre, Panoramix et Astérix ont aussi à cœur de donner du travail aux esclaves (lire : le Tiers-monde) dans le Domaine des dieux.

Que les lecteurs du Financial Times qui viendraient à errer du côté d'Ecopublix ne concluent donc pas hâtivement de nos références à certains ancêtres gaulois que nous prônons l'apologie d'une identité nationale nauséabonde ou un appel au repli sur un passé glorieux. C'est au contraire une manière pour nous d'ironiser sur le chauvinisme national pour amener à réfléchir. D'ailleurs, Vercingétorix, c'était pas forcement glorieux !

Enfin, un peu d'autodérision n'ayant jamais fait de mal à personne, je dois avouer que la première idée qui m'est venue en voyant le dessin d'Astérix dans le Financial Times était de croire que leur article était consacré à.... Ecopublix ! Snif ;)
_Antoine_

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vendredi 13 avril 2007

La propriété, c'est le vote ?


Pour répondre au problème du logement, qui s’est invité cette année de façon particulièrement insistante dans la campagne, les candidats proposent un grand choix de potions. Si certaines formules sont intéressantes, d’autres, comme la déductibilité fiscale des intérêts d’emprunts pour les ménages accédant à la propriété, une des priorités de Nicolas Sarkozy, mais aussi une des propositions de l’UDF, ne constituent certainement pas la recette de la potion magique en matière de logement, bien au contraire.

L’objectif affiché d’une telle mesure est de baisser le coût d’achat d’un logement pour inciter les ménages à accéder à la propriété, comme l’indique clairement le discours du 14 janvier de Nicolas Sarkozy qui propose « que l’on fasse de la France un pays de propriétaires, parce que lorsqu’on a accédé à la propriété on respecte son immeuble, son quartier, son environnement… et donc les autres ». Or, si l’objectif de faire de la Gaule un village de propriétaires est déjà discutable d’un point de vue économique, il a de toutes façons peu de chances d’être atteint avec l’instauration de la déductibilité fiscale des intérêts d’emprunts.

En effet, la mesure risque d’abord d’avoir un impact inflationniste sur les prix immobiliers (comme cela l’a déjà été expliqué ici par Etienne Wasmer). Si la déductibilité des intérêts d’emprunt fait dans un premier temps baisser le coût d’acquisition d’un logement, les ménages devraient logiquement être plus nombreux à vouloir acheter, ou chercher des logements plus grands. Mais si l’offre de logement n’augmente pas beaucoup suite à cette demande supplémentaire, alors la mesure aura surtout pour conséquence une hausse des prix immobiliers, selon le mécanisme expliqué sur le graphique suivant :


Déjà, en 1984, James Poterba soulevait ce problème pour les Etats-Unis, où la déductibilité des intérêts d’emprunt existe depuis longtemps. D’après ses calculs, l’effet inflationniste de ces déductions a pu représenter jusqu’à 30% de la hausse des prix immobiliers aux Etats-Unis dans les années 70 (1). Or, comme on peut supposer que l’offre de logement n’est pas moins réactive aux Etats-Unis qu’en France, la mise en place d’une telle disposition aura très probablement un fort effet inflationniste sur les prix immobiliers gaulois, qui réduira d’autant le montant réel de la subvention pour les accédants (tout en enrichissant les vendeurs…).
Et quand bien même cette mesure permettait effectivement de réduire un peu le coût d’achat d’un logement, il est néanmoins peu probable qu’elle entraîne une forte augmentation de l’accession à la propriété au sein des ménages modestes. En effet, il existe déjà pour ces catégories de ménages des prêts aidés (comme le prêt à l'accession sociale et le prêt à taux zéro), visant à favoriser l’accession à la propriété. De plus, ces prêts sont en partie garantis par l’Etat, pour inciter les banques à accorder des crédits immobiliers sur la base de critères moins restrictifs, et relâcher ainsi les contraintes d’emprunt qui pèsent sur les ménages modestes. Or, l’impact de ces aides sur la décision d’accéder à la propriété semble relativement faible. Une étude de Laurent Gobillon et David Le Blanc sur des données de la fin des années 1990 évalue que, même en négligeant l’effet inflationniste de la mesure, 85% des ménages bénéficiaires d’un prêt à taux zéro seraient tout de même devenus propriétaires sans cette subvention. Ils attribuent ce résultat à l’absence de ciblage précis de ce type de prêts vers les ménages les plus modestes, car 94% des locataires étaient alors éligibles pour un prêt à taux zéro. Dès lors, si l’objectif poursuivi était vraiment de permettre aux ménages modestes d’accéder à la propriété, il faudrait redéfinir des critères d’éligibilité qui ciblent vraiment les foyers à bas revenus, en élargissant le montant des prêts.

Or, ce n’est clairement pas le cas de la proposition de déductibilité fiscale des intérêts d’emprunt. Au pire, en l’absence de plafond, l’effet principal de la mesure sera de remplir de sesterces les poches des ménages aisés, qui auraient de toute façon accédé à la propriété en l'absence de cette mesure. En effet, les ménages les plus riches sont aussi ceux qui accèdent le plus à la propriété et empruntent le plus. Ainsi, d’après une étude sur l’endettement des ménages parue récemment dans Insee Première, 62,5% des ménages ayant un revenu annuel de plus de 50 000 euros avaient un prêt immobilier en 2004, pour un endettement (total) médian de 62 700 euros, alors que c’était le cas de seulement 21,4% des ménages ayant un revenu annuel compris entre 15 000 et 25 000 euros pour un endettement médian de 29 500 euros. De plus, comme les ménages locataires sont aussi les moins aisés, l’effet principal de la mesure serait une redistribution « à l’envers » en direction des ménages les plus aisés.

La déductibilité fiscale des intérêts d’emprunts sera aussi une mesure très coûteuse pour les finances publiques, puisque les ménages s’endetteront probablement plus pour financer l’achat d’un logement plus cher. Les charges d’intérêts payés par les propriétaires s’élevaient déjà à près de 17 milliards d’euros en 2004 d’après les Comptes du Logement, à comparer avec les 14 milliards d’euros distribués en aides personnelles au logement. Même s’il est question d’introduire un plafond de ressources pour limiter les effets d’aubaine, le coût de la subvention risque d’être fortement alourdi par les effets inflationnistes de l’aide, sans permettre aux ménages qui n’ont actuellement pas les moyens d’accéder à la propriété de le faire.

Enfin, on peut s’interroger sur l’idéal d’un village gaulois de propriétaires. Favoriser la propriété peut se justifier si les externalités liées à la propriété sont fortes, c’est-à-dire si la société entière bénéficie d’une augmentation du nombre de propriétaires. Or là encore, les arguments sont loin d’être convaincants. Certes, les propriétaires ont intérêt à entretenir la valeur de leur hutte, et des études sur données américaines et allemandes ont montré que les propriétaires s’occupent plus de leur maison, font du jardinage … ce qui peut bénéficier aux autres habitants du quartier (bien qu’il ne faille pas négliger les effets de la jalousie entre voisins !). Les propriétaires semblent aussi, toutes choses égales par ailleurs, avoir une vie sociale plus active, s’investir plus dans les associations de quartier et voter plus. D’un autre côté, la propriété peut entraîner des externalités négatives pour la société, car les propriétaires risquent de s’opposer à toute initiative publique (comme la construction d’Habitations Latines Mélangées par exemple) qui risque de diminuer la valeur de leur bien. L’existence d’un lien entre propriété et chômage a aussi été évoquée (et déjà développée ici), car les coûts de mobilité élevés des propriétaires peuvent avoir des effets négatifs sur l’emploi. Veut-on vraiment favoriser l'accession à la propriété des ménages modestes dans les zones industrielles sinistrées, au risque de les pénaliser fortement en cas de chômage, car un déménagement dans une autre région serait très couteux ? Finalement, rien ne permet de dire que les effets positifs de la propriété l’emportent sur les effets négatifs pour la société. Pour les candidats, c’est peut-être différent : en effet, les études ont montré qu’aux Etats-Unis, non seulement les propriétaires votent plus, mais qu’ils votent aussi plus républicain… La propriété, c’est le vote ?

(1) James Poterba « Tax Subsidy to Owner-Occupied Housing: An Asset Market Approach », Quaterly Journal of Economics, 1984.
_Gabrielle_

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jeudi 12 avril 2007

Les conseillers de César (et de Cléopâtre)


Les trois candidats en tête ont choisi chacun une personalité pour défendre leur programme économique. Christian Blanc pour Nicolas Sarkozy, Thomas Piketty pour Ségolène Royal et Christian Saint-Etienne pour Francois Bayrou. Voici le débat relaté par Les Echos. Le débat est plutôt décevant, avec des juxtapositions et peu d'arguments contradictoires. Il est difficile de savoir ce que les lecteurs auront retenu de ces interviews: l'offre contre la demande, le court terme versus le long terme ? Notre conseil pour la prochaine fois : une bonne rasade de potion avant l'entrée dans l'arène !
_Antoine_

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mardi 10 avril 2007

Relationpublix


Le petit Ecopublix est né depuis bientôt dix jours et il est temps de remercier tous ceux qui ont la gentillesse fêter sa venue au monde.

Tout d'abord, il faut rendre à César ce qui appartient à César et remercier Econoclaste pour leur sympathique soutien. Disons le tout net, la seule raison qui explique qu'Ecopublix n'ait pas vu le jour plus tôt vient de la qualité du blog d'Alexandre Delaigue et SM : bien souvent, à peine nos discussions entamées sur un sujet d'actualité économique, qu'un post de grande qualité apparaissait sur leur site. Autant dire que cela a découragé plus d'une fois nos bonnes volontés...

Merci également à Optimum, leconomiste, la Thilde et Versac pour leurs encouragements.
_Ecopublix_

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vendredi 6 avril 2007

Les 30 Mystérieuses racontées à leurs enfants


Pourquoi s’intéresser encore à cette période des 30 Glorieuses qu’on ressasse tel un âge d’or que nous (enfin… certains d’entre nous) n’aurions pas connu et ne serions pas prêts de revivre ? Justement, parce qu’à force de s’en servir comme totem, on finit par travestir le sens à donner à cette époque.

On peut classer les explications sur le sujet très simplement : soit vous êtes de gauche et vous considérez que cette période exceptionnelle a pour origine l’application d’un programme de la Résistance imposé par la force, soit vous êtes de droite et vous pensez que c’est un simple rattrapage technologique auquel nous avons assisté. Dans la première version, vous direz que les réformes de 1945 ont été travesties depuis 1974 ; dans la seconde, vous direz que le rattrapage étant terminé, il faut au plus vite en finir avec cet Etat qui bloque tout. Le trait est grossi à dessein, et il y a certainement en chacun d’entre nous un mélange des deux visions. Raison de plus pour se clarifier les idées sur le sujet.

Pour revenir là-dessus, j’ai choisi de vous raconter une lecture croisée de deux ouvrages écrits en 1972 et 1981, à une époque où l’on avait pas encore tout à fait conscience d’être sortis pour de bon des 30 Glorieuses, tout en ayant la possibilité d’en tirer déjà quelques enseignements : un livre d’analyse statistique de la croissance française, devenu un classique, « La Croissance Française », de Jean-Jacques Carré, Paul Dubois et Edmond Malinvaud, alors économistes à l’INSEE, et un livre d’histoire de la modernisation française, « Le capitalisme et l’Etat en France », de Richard Kuisel, historien américain. La confrontation de l’historien et du statisticien, de l’étranger et du français est particulièrement fructueuse.

Quel est l’objet du livre de Kuisel ? Rien de moins que de comprendre la rupture spectaculaire de la Seconde Guerre Mondiale dans l’histoire économique française. Et pour l’auteur, cela passe par une analyse serrée du rôle de l’Etat dans cette évolution : l’évolution de la pensée économique, de la formation de l’élite, du contexte international, l’état des institutions publiques, le rôle des groupes socioprofessionnels, l’incarnation par un petit nombre d’individus des grandes idéologies, tout cela est passé en revue sur la période 1900-1960 de manière minutieuse et magistrale. Sa thèse est la suivante : le triomphe du dirigisme économique de 1945 n’est que l’aboutissement d’une longue mue commencée avec la 1ère Guerre Mondiale, mais cette évolution idéologique a été particulièrement conflictuelle, avec deux champs de bataille principaux : les tenants du statu quo libéral contre les promoteurs d’une organisation de l’économie plus ordonnée, et au sein de ces derniers, les défenseurs d’un capitalisme organisé contre les planificateurs socialistes. La toile de fond qui inspire ces débats c’est le sentiment d’un déclassement économique de la France, d’abord par rapport à l’Allemagne puis par rapport aux Etats-Unis. Une vraie tradition en somme, encore très bien représentée aujourd’hui.

C’est ici qu’un premier détour vers le livre de Carré, Dubois, Malinvaud peut être utile. C’est le premier livre à rassembler sur très longue période (de 1896 à 1969) des données quantitatives détaillées sur l’économie française : production brute, évolutions quantitatives et qualitatives du capital productif et de la population active, structures des marchés, etc. Et que disent ces statistiques sur un éventuel déclin français dans la première partie du 20ème siècle ? La réponse est : que nenni !, comme le montre ce tableau :


La France est loin d’être déclassée en termes de niveau de vie par ses concurrents les plus proches durant le premier tiers du 20ème siècle. Elle est bien placée dans la 2ème Révolution Industrielle avec son industrie automobile et aéronautique et la taylorisation commence à faire des émules en France parmi les grandes entreprises dés les années 20 (la « rationalisation » était alors un mot à la mode). Sur le plus long terme, le pays commence à bénéficier de sa politique de scolarisation de masse. Ce qui va mettre les Français dans le doute, c’est la crise des années 30, qui touche justement très fort ces industries neuves de la 2ème Révolution Industrielle.

Que fait l’Etat pendant cette période ? Il navigue à vue et cherche surtout à éviter les représailles politiques de la crise économique sans offrir de véritable politique cohérente. Les élections se jouant souvent auprès de notables locaux, les hommes politiques s’efforcent surtout d’éviter les faillites retentissantes et d’encourager les cartels et autres restrictions à la production et aux échanges. Les leviers du pouvoir économique (Ministère des Finances, Banque de France) sont détenus par une élite financière soucieuse avant tout de préserver les épargnants, et qui a donc pour dogmes l’étalon or et l’équilibre budgétaire.

La Seconde Guerre Mondiale renverse ces rapports de force. De nombreux capitalistes y ont perdu leurs biens, comme peuvent le montrer les statistiques fiscales sur les hauts revenus, et quand ils ont pu conserver leur entreprise, ils ont souvent subi l’opprobre à la Libération pour ne s’être pas suffisamment opposés à l’occupation allemande. En revanche, du côté de la Résistance sont surreprésentés les partisans d’une économie dirigée, et ce d’autant plus qu’ils ont vu fonctionner avec succès les économies de guerre américaine et britannique. Il est désormais acquis que l’orthodoxie libérale a vécu mais à la fin de la Libération on peut tout de même distinguer deux camps.

D’un côté les partisans de la table rase, parmi lesquels se rangent les socialistes et notamment Pierre Mendès France ; pour eux, les principaux responsables de la chute de la France depuis 1929, ce sont les dirigeants d’entreprises et leur immobilisme (on parle alors de « malthusianisme économique ») et il faut donc les écarter en nationalisant lorsqu’il s’agit de grosses entreprises, en freinant l’inflation, qui permet de mettre à l’abri les producteurs incompétents, et enfin en taxant les grandes fortunes pour permettre à l’économie de repartir sur des bases plus justes. L’autre groupe est celui des planificateurs « néo-libéraux », parmi lesquels on peut ranger Jean Monnet. Ils sont bien conscients que la France ne peut faire l’économie d’une coordination des décisions économiques pour reconstruire le pays. Mais pour eux, cela ne doit pas se faire contre les capitalistes et surtout ils ne croient pas que les fonctionnaires fassent de bons chefs d’entreprises. Ils proposent donc que l’économie soit coordonnée par l’Etat mais que les orientations d’ensemble doivent se décider de manière concertée avec les chefs d’entreprises, dans le cadre des Commissions de Modernisation du Plan.

Dés 1946 et la démission de Pierre Mendès France, il apparaît que le premier groupe a perdu : l’inflation ne sera jamais jugulée, l’impôt sur la fortune ne sera pas mis en œuvre avant 1981, les nationalisations sont réduites à la portion congrue, le Plan prendra exactement la forme voulue par Jean Monnet. En réalité, cette victoire a été largement influencée par le Plan Marshall : il est beaucoup plus facile de se « concerter » lorsque l’on doit partager de l’argent tombé du ciel. Surtout, les Résistants de l’époque avaient l’impression que la guerre avait largement profité aux capitalistes alors que c’est exactement l’inverse qui s’est produit : l’Occupation a été de très loin la période de redistribution la plus importante du 20ème siècle. Dés lors, on peut comprendre que les industriels encore en place après une telle purge aient su trouver les arguments pour faire pencher la balance en faveur du groupe « néo-libéral ».

Comment peut-on lier la croissance des 30 Glorieuses à ces joutes idéologiques ? C’est finalement la question qui nous intéresse le plus aujourd’hui. Mais l’historien ne peut plus guère nous aider à ce stade, il s’agit de faire parler les chiffres et un peu de théorie économique. Nos statisticiens de l’INSEE ont ainsi décomposé les facteurs de la croissance du PIB sur la période 1929-1963 :


C’est un graphe assez classique en comptabilité de la croissance. Il permet simplement de voir quelle est la part des causes observables de la croissance économique (investissements physiques, capital humain, etc.) et quelle est la part des facteurs inobservables (ce qu’on appelle le résidu). Il est classique d’obtenir un résidu élevé mais ce que Carré, Dubois et Malinvaud remarquent, c’est que ce résidu est particulièrement élevé en France par rapport aux estimations réalisées en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre. L’explication donnée par les auteurs à ce dynamisme français est une très forte capacité d’adoption de nouvelles techniques ainsi que de nouvelles méthodes de gestion (sans être beaucoup plus précis). Mais qui en est réellement responsable ?
Ici s’arrête la comptabilité et commence l’explication. Deux thèses s’affrontent, avec chacune leur part de vérité. D’une part celle du rattrapage : la France était sortie d’un chemin de croissance forte après 1929, elle ne ferait que le retrouver spontanément après-guerre. D’autre part, on a la thèse du choc de la défaite et du renouveau de la Libération : le triomphe de l’Etat, par le biais du Plan et des nationalisations, aurait fait entrer l’économie française dans un nouvel âge, débarrassée de ses habitudes malthusiennes d’antan. Qui a raison, qui a tort ? La première thèse souffre d’un problème : elle ne permet pas d’expliquer pourquoi la France s’est perdue après 1929. La deuxième thèse fait peu de cas de la période de croissance des années 20 : à l’époque le dynamisme économique allait sans Etat fort, pourquoi en irait-il autrement après 1945 ?
La synthèse passe par une analyse de la répartition des revenus ; s’il y a un choc bien identifié juste avant et surtout pendant la guerre, c’est une euthanasie des gros détenteurs de capital à très forte puissance, comme le montre ce graphique tiré du livre de Thomas Piketty :


Cela a probablement permis aux patrons les plus entreprenants d’émerger plus facilement après-guerre. Et ce sont ces personnes qui porteront les innovations techniques et gestionnaires de l’après-guerre, au moins autant que les rares entreprises nationalisées. L’Etat français n’a été ni plus ni moins intelligent que dans les autres pays : il fallait avoir un Plan pour la reconstruction, c’est évident, mais ce Plan ne permet pas d’expliquer la croissance d’après 1950 ; quant aux autres interventions dans l’économie, elles ont pris place de la même manière que dans toutes les autres économies développées de l’époque. Nul besoin d’exhiber un rapport de forces favorable à la classe ouvrière pour comprendre la sécurité sociale ou la nationalisation des entreprises de transport et d’énergie, il suffit pour cela de suivre un bon cours d’économie publique !

Quel souvenir faut-il donc garder des 30 Glorieuses ? Celui d’un rattrapage technologique porté par les entreprises privées mais permis par un renouvellement brutal des élites dirigeantes et soutenu par des interventions d’Etat raisonnables. La leçon est toujours la même : si vous voulez croître, il faut écarter les rentiers (si possible sans guerre ni révolution) ET faire fonctionner correctement les marchés. En bref, du Mendès France et du Monnet.
_Laurent_

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mercredi 4 avril 2007

Où sont les Gauloises ?


Je ne doute pas, cher lecteur, que tu te sois posé gravement cette question en parcourant la liste des contributeurs de ce blog. Car cette liste, je te l’accorde, fleure bon la testostérone, le bitume et la cervoise, bien que nous ayons la chance de compter dans nos rangs l’une des rares blogueuses économistes de Gaule (et encore... au village, Noblabla s’occupe avant tout de l’économie du logis, option tâches domestiques). Et c’est parce que, comme toi, nous sommes préoccupés par cette situation, que nous avons essayé de déchiffrer l'origine des inégalités de salaires entre les hommes et les femmes, avant de suggérer (dans un prochain post) quelques pistes de réforme pour essayer de les corriger.

Les Gaulois ne sont pas réputés pour être de grands défenseurs de la cause des femmes. Certes, comme le rappelle ce document, publié récemment par la Commission européenne, le tableau est sans doute moins noir que notre réputation de rudes machos ne pourrait le laisser penser a priori : on y découvre que les Gaulois font plutôt mieux que les autres peuples européens en matière d’écart de rémunération, d’accès aux postes de chefs d’entreprise (1er rang en Europe avec 36% de chefs d’entreprises qui sont des femmes), où encore d’accès aux postes de professeurs des universités (13% des universitaires gauloises ont le rang de professeur, contre 6% en Europe). Pas de quoi se décerner la palme de l’égalité professionnelle pour autant. Dans l’ensemble, la situation telle que la révèlent les chiffres de la Commission est plutôt inquiétante : les inégalités entre les hommes et les femmes sur le marché du travail restent importantes et ne semblent pas avoir diminué au cours des 10 dernières années.

Pour y voir plus clair, intéressons-nous à une question débattue depuis fort longtemps par les économistes, et que l’on peut formuler très simplement : Pourquoi les femmes sont-elles moins bien payées que les hommes ?

La réponse à cette interrogation est loin d’être évidente. Prenons l’exemple gaulois : en moyenne, le salaire mensuel des femmes y est inférieur de 30% à celui des hommes. Cela signifie-t-il que les Gauloises sont victimes d’une discrimination salariale qui ampute leur rémunération d’un tiers ? Non, car ce serait oublier que les écarts de rémunération entre hommes et femmes peuvent avoir d’autres causes. Traditionnellement, les économistes distinguent trois composantes de l’inégalité salariale hommes-femmes :

1/ Les écarts de salaires peuvent d’abord provenir de différences entre les caractéristiques intrinsèques observables des hommes et les femmes : par exemple, si les femmes sont en moyenne moins diplômées que les hommes, ou ont accumulé moins d’expérience professionnelle en raison de plus fréquentes interruptions d’activité, alors il est logique que cela se traduise par une rémunération moyenne plus faible.

2/ Les inégalités de salaires peuvent également s’expliquer par le type d’emploi que les femmes occupent : si elles sont davantage à temps partiel que les hommes, leur rémunération sera pour cette raison inférieure, dans la mesure où le salaire mensuel associés aux emplois à temps partiel est par définition plus faible que celui des emplois à temps complet.

3/ Enfin, les femmes sont potentiellement victimes de discrimination salariale : ce sera le cas à chaque fois qu’une femme présentant exactement les mêmes caractéristiques (enfin… presque : même diplôme, même âge, même expérience professionnelle, etc.) et occupant exactement le même emploi qu’un homme (même secteur, même fonction…) gagnera néanmoins un salaire inférieur.

Que nous apprennent les études empiriques consacrées aux écarts de rémunérations hommes-femmes sur la part respective de ces différents facteurs ? En utilisant une technique d’estimation baptisée « décompositions de Oaxaca » et assez populaire dans les études empiriques consacrées à ce sujet, Dominique Meurs et Sophie Pontieu (dans « Une mesure de la discrimination dans l’écart de salaire entre hommes et femmes », Economie et Statistique n°337-338, 2000) proposent la décomposition suivante :


D’après ce tableau, pour l’ensemble de la population (deux premières colonnes), 40,9% de l’écart salarial total proviendrait de la durée du travail (30 % des femmes occupant un emploi à temps partiel contre seulement 5 % des hommes) ; 43,7%, de leurs caractéristiques individuelles (moindre expérience professionnelle, en raison notamment des interruption d’activité liées à la maternité et à l'éducation des enfants) ou des caractéristiques des emplois occupés (plus souvent dans le public et dans le secteur tertiaire) et seulement 15,4% de cet écart serait « inexpliqué » par les facteurs structurels, ce qu’on interprète généralement comme une mesure de la discrimination salariale « pure ».

Cela signifie-t-il pour autant que la discrimination n’est qu’un facteur marginal dans l’explication des écarts de salaires entre les hommes et les femmes ? Rien n’est moins sûr, pour au moins deux raisons.

1/ D’une part, l’étude de Meurs et Ponthieu montre que lorsqu’on se limite aux salariés à temps complet (deux dernières colonnes du tableau), la part « inexpliquée » des écarts de salaires est beaucoup plus élevée : les caractéristiques structurelles n’expliquent plus que 52% de l’écart salarial, les 48% restants pouvant être imputés à la discrimination salariale « pure ». Cela signifie qu’il ne suffit pas de promouvoir l’accès des femmes aux emplois à temps complet pour espérer annuler leur retard salarial sur les hommes.

2/ Plus fondamentalement, l’approche précédente, bien qu’éclairante sur le plan conceptuel, privilégie une conception trop étroite de la notion de discrimination. Car la discrimination salariale « pure » n’est pas la seule forme de discrimination à laquelle se heurtent les femmes sur le marché du travail. Prenons l’exemple du temps partiel : si certaines femmes décident librement de travailler à temps partiel (pour élever des enfants, prendre en charge un parent ou encore suivre une formation), nombreuses sont celles qui déclarent ne pas travailler à temps partiel par choix, mais par contrainte. D’après cette étude de l'Insee, si 31% des femmes travaillant à temps partiel ont choisi de le faire pour des raisons d’ordre familial, elles sont plus de 37% à déclarer le subir, faute d’avoir trouvé un emploi à temps plein. Par ailleurs, la discrimination subie par les femmes passe par l’existence d'une forte ségrégation des emplois, à diplôme donné : on constate par exemple que parmi les bacheliers, les hommes sont 40 % à occuper un emploi de cadre, contre seulement 7 % chez les femmes. Plus on monte dans l’échelle des qualifications, plus les femmes semblent se heurter au fameux « plafond de verre » qui limite leur accès aux postes à responsabilités.

Même si la frontière n’est pas aisée à tracer entre la discrimination salariale plus ou moins directe et l’effet des caractéristiques observables des femmes et des emplois qu'elles occupent, il n’en demeure pas moins que les différentes composantes de l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes semblent bien résister aux progrès de l’égalité professionnelle. Après une longue période de réduction de l’écart salarial hommes/femmes, sous l’effet principalement de l’amélioration du niveau de qualification des femmes, plus rapide que celui des hommes, l’écart global semble s’être stabilisé autour de 30% pour l’ensemble des salariés depuis le début des années 1990 et autour de 18% pour les salariés à temps complet, comme le montre le graphique ci-dessous :


Pour expliquer cette stagnation, les économistes invoquent généralement trois séries de facteurs qui ont eu tendance à renforcer les trois composantes de l’inégalité salariale entre les sexes :

1/ Du côté des caractéristiques observables, le principal enseignement des études empiriques est que les femmes continuent de sacrifier une grande partie de leur carrière professionnelle à l’éducation de leurs enfants, à travers des périodes d’interruption d’activité qui les pénalisent à double titre : en réduisant leurs gains salariaux liés à l’accumulation de l’expérience professionnelle, d’une part ; en les exposant aux difficultés de la réinsertion sur le marché du travail, d’autre part. Cette note de l’Insee montre ainsi que si les salaires de début de carrière des femmes sont aujourd'hui très proches de ceux des hommes, l’écart salarial continue d’augmenter tout au long de leur carrière professionnelle, même pour les générations les plus récentes. Cela semble indiquer qu’aujourd’hui, ce n’est pas avant tout parce qu’elles subissent une discrimination salariale à l’embauche que les femmes sont moins bien payées que les hommes, mais parce qu’elles « décrochent » progressivement en raison de leur investissement familial : entre 20 et 30 ans, on estime qu’à emploi comparable dans le secteur privé, la progression salariale d’une femme est deux fois plus faible que celle d'un homme.

2/ Du côté des caractéristiques des emplois occupés par les femmes, il est avéré que les dispositifs d’exonérations de charges sociales mis en place à partir du début des années 1990 (et sur lesquels nous ne manquerons pas de revenir dans ce blog) ont favorisé le développement du travail à temps partiel et la création d’emplois peu qualifiés, très largement pourvus par des femmes, ce qui a eu pour effet de ralentir le rapprochement de leurs rémunérations de celles des hommes

3/ Enfin, la part « inexpliquée » des écarts salariaux, ou discrimination salariale pure, est restée étonnamment stable, malgré les nombreuses professions de foi qui ont accompagné la revendication de l’égalité professionnelle pour les femmes au cours de la décennie 1990. Un des grands apports des études empiriques récentes consacrées à ce sujet a été de montrer à quel point la discrimination est un phénomène complexe à cerner et difficile à combattre, dans la mesure où il n'est pas toujours aisé de distinguer ce qui relève du choix de ce qui relève de la contrainte. Dans un livre qui fit pas mal de bruit lors de sa sortie (Women Don’t Ask : Negociation and the Gender Divide), Linda Babcock et Sara Laschever ont notamment montré qu'une certaine forme d'autocensure pouvait expliquer en partie la persistance d'une discrimination salariale largement intériorisée par les femmes. Une étude citée dans ce livre indique par exemple que le salaire d’embauche des diplômées en Master de l’université de Carnegie Mellon aux Etats Unis est inférieur de 7,4% à celui de leurs condisciples masculins, pour la simple raison que ces derniers sont plus nombreux à négocier leur salaire à la hausse. Ainsi, à compétences égales, il semblerait que les femmes très qualifiées aient davantage de scrupules à négocier leurs salaires que leurs homologues masculins.

Faut-il conclure de ce constat assez pessimiste que l’égalité salariale entre les sexes est à ranger au rayon des généreuses utopies ? Ce n’est pas sûr, à condition de savoir utiliser les instruments appropriés. Cette question fera l’objet d’un prochain post.

Bon, c’est pas tout ça mais je commence à avoir une petite soif, moi... Noblabla, pendant que t’es debout, tu voudrais pas m’apporter une cervoise bien fraîche ?
_Julien_

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lundi 2 avril 2007

Mind the gap !


J’indique aux lecteurs de ce blog le site web gapminder qui permet de visualiser l’évolution des PIB des pays du monde depuis 1960. Je ne peux que recommander aux profs d’économie qui viendraient à errer sur notre blog d’aller voir ces graphiques animés. C’est un outil pédagogique très parlant pour expliquer l’évolution des inégalités dans le monde, les théories de la croissance et même des intuitions basiques d’économétrie.

Le graphique par défaut est l’évolution du PIB en abscisse et l’espérance de vie en ordonnée. Chaque pays est représenté par un disque dont la taille est proportionnelle à la population, chaque continent est d’une couleur différente et les données varient de façon animée dans le temps. Le mieux est de commencer par ralentir la vitesse de défilement des années afin de pouvoir repérer les pays en question en posant le curseur sur les bulles colorées.

On voit de façon frappante la Chine croître à une vitesse considérable depuis les années 1980, l’Inde suit avec une dizaine d’années de retard. Ces deux pays représentent la moitié de la population mondiale et influencent largement la moyenne mondiale. L’Afrique (en bleu) stagne désespérement en restant en bas à gauche avec l’espérance de vie la plus faible et sans croissance des revenus nationaux. Plus frappant encore est l’impact du Sida et des guerres sur les pays africains : l’Afrique du Sud voit son espérance de vie réduite avec la montée de l’épidémie, le Rwanda chute littéralement avec le génocide (l’espérance de vie atteint 20 ans !)... La Russie et les pays de l’ex-URSS voient aussi leur espérance de vie baisser dans les années 1990. De façon assez comique les pays du Golfe (petits en vert) zigzaguent de droite à gauche avec les prix du pétrole. A côté de ces faits majeurs, les différences entre nos pays développés sont à peine visibles. Il est possible d’utiliser la fonction zoom (en bas à droite) et d’obtenir un encadré d’un groupe de pays. Si l’on zoom sur les pays développés, un certain nombre de faits économiques récents apparaissent clairement : pendant les années 1960, les pays européens rattrapent les Etats-Unis et l’écart se creuse à nouveau pendant la décennie 1990. Un petit point jaune mérite un peu d’intérêt. Dans le groupe des pays riches, il a tendance à reculer par période et se rapproche peu à peu du groupe des pays de richesse intermédiaire : vous l’avez reconnu ? C’est l’Argentine.

Il y a quelques années, un vif débat sur l’évolution des inégalités dans le monde avait occupé la communauté des économistes. The Economist avait largement relaté l’opposition entre les chiffres proposés par Martin Ravallion de la Banque mondiale et ceux du professeur de l’université Columbia Xavier Sala-i-Martin. Ce dernier mettait en évidence que la pauvreté dans le monde était en forte réduction et ainsi que les inégalités entre individus du monde. Les chercheurs de la Banque mondiale, trouvaient que la pauvreté avait baissé dans le monde, mais en restant à un niveau très élevé (deux fois plus élevé que les chiffres de l’universitaire catalan) et que les inégalités entre pays étaient aussi importantes qu’auparavant. De nombreuses raisons expliquaient les différences de résultat entre les deux études (données différentes, échantillon de pays différent), mais un des points majeurs soulevés par ce débat était le poids que l’Inde et la Chine exercent sur la moyenne. Si l’on regarde l’inégalité uniquement entre pays (chaque pays est une observation), les inégalités ont tendance à s’accroître depuis une dizaine d’années. A l’inverse, si on pondère chaque pays par sa population, les inégalités ont tendance à se réduire (du fait de la croissance de l’Inde et de la Chine). Enfin, une troisième mesure consiste à comparer tous les individus du monde en utilisant les distributions de revenu au sein de chaque pays et la baisse de la pauvreté (réelle) est moins forte que dans la seconde mesure. A la figure ci-dessous, issue de The Economist (11 mars 2004), on retrouve cette vision opposée :


Pour les spécialistes : On peut même aller plus loin pour ceux qui sont familiers avec le modèle de Solow et les débats économétriques autour de sa validité. Si on régresse le taux de croissance des pays (comme une observation) sur leur niveau de richesse en 1960, on ne trouve pas la relation négative prédite par le modèle de Solow, mais si on contrôle pour le degré d’éducation, l’épargne et la croissance démographique (à la Mankiw, Romer et Weil, QJE 1992), on retrouve la prédiction de Solow que les pays plus pauvres doivent croître plus vite que les plus riches et donc les rattraper. C’est là qu’on peut discuter l’exogénéité du niveau d’éducation : n’est-il pas simplement corrélé au niveau de revenu ? est-ce que l’éducation est la source de la croissance ou seulement un signe de richesse ?… mais je sens que je perds des lecteurs, donc je vous laisse jouer avec cet outil formidable et méditer sur l’évolution des inégalités dans le monde.

On peut aussi changer les variables, comme la mortalité enfantine, le nombre de médecins, les dépenses militaires….
_Antoine_

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vendredi 30 mars 2007

Vivre et laisser mourir ?


Lorsqu’en France, on veut exhiber le dynamisme de notre économie on montre le nombre faramineux de créations d’entreprises. En général, la réponse des déclinologues c’est de dire que tout ça n’est qu’illusion puisqu’une part très importante de ces nouvelles entités meurent peu de temps après leur naissance, selon l'INSEE. Et d’ailleurs, s’il y a un chiffre qui fait peur c’est bien celui des défaillances d’entreprises. Nous allons voir pourquoi il faudrait peut-être en réalité s’en réjouir (sans sadisme de notre part bien sûr !).

Comme tout le monde le sait aujourd’hui, le nerf de la croissance économique, c’est l’innovation. Par là, on n’entend pas seulement des bonshommes dans un labo qui découvrent la potion magique pour la vendre ensuite aux pauvres petits gaulois que nous sommes. L’innovation, c’est aussi des nouveaux types d’organisation du travail, des nouveaux services (y compris dans des secteurs très anciens tels le commerce de détail). En règle générale, on attribue au capitalisme cette faculté de générer plus d’innovations que tout autre système économique. Cela n’empêche pas l’intervention de l’Etat pour développer les connaissances, mais on sait qu’une économie d’entreprises est plus à même de sélectionner les connaissances les plus utiles pour la population. Cela veut-il dire qu’il faille s’inquiéter de la santé du capitalisme lorsqu’une part non négligeable de ces entreprises disparaît régulièrement ?

Nous allons voir que la réponse est non. Le problème de l’innovation dans une entreprise, c’est son coût ; il y a des dépenses en recherche-développement bien évidemment, mais aussi et surtout un coût d’opportunité : si je suis déjà le meilleur sur mon marché, innover ne m’apportera que peu de profits supplémentaires ; en revanche, si je pars de zéro, innover me permettra de dépasser les firmes en place et donc de générer un surprofit beaucoup plus conséquent. Ce raisonnement vaut surtout si le coût de recherche de l’innovation est sensiblement le même pour toutes les entreprises, c’est-à-dire lorsque l’innovation est dite radicale (et non incrémentale). Mais l’argument est encore plus fort s’il est coûteux pour une entreprise en place de changer d’organisation du travail : bouger les habitudes prises, faire comprendre la nécessité du changement, cela prend effectivement du temps et de l’argent. Or coût est nécessairement moins élevé lorsque l’on part de zéro. Pour toutes ces raisons, les innovations les plus radicales ont plus de chances d'être portées par de jeunes entreprises.

Si l’on croit à tout ceci, une économie efficace détruirait et créerait certainement beaucoup plus d’entreprises que dans la réalité, avec à la clé une croissance économique plus forte. Qu’est-ce donc qui freine ce processus ? En grande partie les entreprises en place qui, du fait même de leur présence, empêchent le développement de nouvelles entreprises plus innovantes : elles peuvent temporairement livrer une guerre des prix, les clients peuvent prendre beaucoup de temps avant de changer leurs habitudes de consommation, etc. Si la nouvelle entreprise n’a pas les reins solides et les fonds nécessaires pour résister à cette période difficile, l’innovation qu’elle porte ne prendra pas place dans l’économie. La conclusion, c’est donc que la mort des entreprises peut favoriser le lancement d’innovations : la nature ayant horreur du vide, de nouveaux acteurs pourront plus facilement entrer sur le marché en mettant en œuvre des techniques plus récentes.

Cet argument n’est pas neuf, Joseph Schumpeter l’a exposé le premier en parlant de « destruction créatrice ». Mais en général, on ne saisit pas bien sa portée : ici, les disparitions d’entreprises sont au moins aussi importantes que les créations dans le processus de croissance. Il est certes important d’encourager les vocations d’entrepreneur, mais il l’est peut-être encore plus de ne pas donner trop de chances de survie aux entreprises en place. A l’extrême, l’exemple le plus parfait de « destruction créatrice » dans l’histoire de France, c’est la Seconde Guerre Mondiale : de vieilles usines ont été détruites, des capitalistes bien en place ont été expropriés, on a empêché les vieux cartels de se reformer, tout ceci a certainement été une des raisons du « rattrapage » de l’après-guerre.

Comment savoir si la « destruction créatrice » est encore forte en France ? La seule manière de faire est probablement de comparer notre situation avec celle des autres pays développés. Nous allons donc analyser l’origine et l’âge des 300 entreprises du monde dont les dépenses en recherche-développement étaient les plus importantes en 2005, selon un classement réalisé par le ministère de l'industrie britannique. Rapidement, on voit que 59 entreprises sont nées après 1960, la plupart dans des secteurs dont les innovations ont été « radicales » (informatique et biotechnologies), ce qui confirme notre raisonnement précédent. Mais sur ces 59 entreprises, 53 sont américaines et deux seulement sont européennes, Vodafone et SAP. Ceci ne veut pas dire que l’Europe est un pur imitateur puisque les entreprises européennes incluses dans ce classement dépensent au total autant en recherche-développement que les entreprises américaines. Simplement l’Europe est capable de générer beaucoup d’innovations « incrémentales » mais très peu d’innovations « radicales » par rapport aux Etats-Unis. Tirons aussi de ce classement la conclusion que la France est loin d’être seule dans son retard en la matière.

Beaucoup pensent que cette différence est liée à un goût du risque plus important chez les Américains, mais ceci est infirmé par la plupart des études psychologiques et expérimentales en la matière, comme l'ont bien exposé Augustin Landier et David Thesmar. Reste donc la possibilité que d’une part les entreprises en place mènent une vie trop dure aux petits nouveaux en Europe, et d’autre part les nouveaux entrepreneurs ne disposent pas de fonds suffisants en Europe pour faire face aux acteurs en place. Autrement dit, en France et en Europe, les entreprises ne sont pas assez fragiles et le système financier pas assez développé pour aboutir au niveau d’innovation radicale des Etats-Unis.

Laissons de côté les faiblesses financières européennes et focalisons-nous sur les raisons de la trop forte résistance des entreprises en place. Un élément important est qu’il il y a en France une tradition de sauvetage par l’Etat des entreprises en difficulté, officiellement pour préserver l’emploi. L’argument consiste à dire qu’en l’absence de possibilités de reconversion professionnelle les employés de l’entreprise défaillante ne seront pas capables de trouver un emploi convenant à leur spécialisation. Les études empiriques ne semblent pas confirmer cela : en France en 2005, une destruction d'emploi dans un secteur donné a 90% de chances de correspondre à une création d'emploi dans le même secteur, d'après l'INSEE. Ceci tout simplement parce que les nouveaux entrants n’innovent pas à partir de rien, ils ont aussi besoin d’employés disposant d’un savoir-faire spécifique au secteur en question. A priori donc, les personnes ayant le plus intérêt à un sauvetage de l’entreprise sont celles qui disposaient d’une rente grâce à cette entreprise, soit le plus souvent ses propriétaires et ses cadres dirigeants. Or ces personnes disposent aussi de bons moyens d’influencer l’action publique en faveur du sauvetage de leur entreprise. On pourrait citer d'autres politiques ayant sensiblement les mêmes origines et les mêmes effets, tels la réglementation des ouvertures de grandes surfaces commerciales. Ce qui est certain, c'est qu'en empêchant la mort des entreprises, toutes ces mesures sont très défavorables à l’innovation sans qu’elles préservent véritablement l’emploi.
Et quand bien même il y aurait encore trop de salariés visiblement mis sur le carreau par la concurrence autochtone ou étrangère (ce que les chiffres ne montrent pas), on sent bien que de telles souffrances ne relèvent pas d'une politique industrielle défensive (au coût par emploi sauvé faramineux) mais de la politique de l'emploi.

Enfin, la « destruction créatrice » ne signifie pas uniquement grand nombre de faillites, mais aussi grand nombre de transmissions d’entreprises (que l'on mesure très mal en France) : l’innovation a plus de chances d’être mise en œuvre si les machines, les usines peuvent facilement changer de mains. A cet égard, la fiscalité est un outil à double tranchant : une forte imposition sur le capital et les hauts revenus incite à vendre tout ou partie des parts d’entreprise que l’on possède et donc accélère la circulation du capital, mais une fiscalité qui favorise les transmissions d’entreprise héréditaires (comme c’est le cas en France) est encore pire que pas d’impôts du tout pour la mobilité du capital. Et là encore la transmission d’entreprises sera d’autant plus simple que les repreneurs éventuels seront capables de trouver facilement des fonds pour le rachat.

Laisser mourir les entreprises, encourager leur vente nous rapprocheraient donc de la situation américaine ; mais cela ne se ferait-il pas alors au prix d’inégalités fortes comme on le constate aux Etats-Unis ? Il apparaît que non car d’une part ce renouvellement incessant permet probablement d’accroître la mobilité sociale (ce que disait déjà Schumpeter) et d’autre part il peut être encouragé comme on l’a vu par une fiscalité fortement progressive. Encourager la destruction créatrice est donc plus que compatible avec les deux objectifs d’égalité des chances et d’égalité des situations.
_Laurent_

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