jeudi 7 juin 2007

Carte scolaire : faut-il la supprimer ? (2/3)


La solution aux problèmes posés par la carte scolaire passe-t-elle par la suppression pure et simple du principe de sectorisation ? Même si les modalités de cette suppression restent encore assez floues, tel semble bien être l’objectif du nouveau ministre de l’Education nationale Xavier Darcos : aux dernières nouvelles, il semblerait qu’après une expérience d’assouplissement menée au cours de l’année 2007-2008 (à travers un doublement du nombre de dérogations, dont le taux passerait de 10 à 20%), le gouvernement pourrait procéder à une suppression progressive de la carte scolaire à partir de la rentrée 2008 et accorder la liberté totale de choix aux familles au plus tard en 2010. Une majorité de Français en seraient d’ailleurs très satisfaits, puisque d’après un sondage CSA pour Le Parisien, ils sont 72% à estimer que la suppression de la carte scolaire est « plutôt une bonne chose ». Faut-il partager leur enthousiasme et applaudir des deux mains cette mesure « révolutionnaire » ?

Pas sûr…

Pour ses avocats, l’abandon de la carte scolaire serait une mesure à la fois juste et efficace, dans la mesure où elle permettrait d’atteindre simultanément les quatre objectifs suivants :

1/ une plus grande liberté de choix pour les familles
2/ une plus grande mixité sociale à l’école
3/ de meilleures perspectives scolaires pour les élèves issus des quartiers défavorisés
4/ une stimulation des gains de productivité grâce à la mise en concurrence des établissements scolaires

Idéalement, on aimerait évaluer la pertinence de ces différents arguments à la lumière des expériences d’assouplissement de la carte scolaire qui ont été menées un peu partout en France entre 1983 et 1997. Malheureusement, il n’existe à l’heure actuelle aucune évaluation de ce type, en grande partie parce que les académies se montrent très rétives à communiquer leurs fichiers statistiques sur un dossier aussi explosif que celui-ci.

A défaut d’une telle évaluation, l’opportunité de la suppression de la carte scolaire peut être discutée d’un point de vue théorique, mais aussi en s’appuyant sur les enseignements d’un certain nombre d'expériences réalisées chez nos voisins. Il en ressort que si aucun des quatre arguments énoncés ci-dessus ne peut être écarté de manière définitive, l'abandon de la sectorisation n’a rien cependant de la potion magique dont certains semblent rêver.

1/ La suppression de la carte scolaire donnera-t-elle davantage de choix aux familles ?

Cette affirmation semble aller de soi, dans la mesure où, par définition, le choix n’existe pas sous le régime actuel de la sectorisation. Tout le problème vient de ce qu’on entend par le mot « choix », que certains semblent interpréter à tort comme le choix effectif de son collège, alors qu’il ne s’agira au mieux que de la possibilité donnée aux parents d’émettre des souhaits pour l’affectation de leur enfant (cette confusion n’étant sans doute pas pour rien dans le fait que 72% des personnes interrogées déclarent être favorables à la suppression de la carte scolaire). Or, à moins de décupler la taille des établissements scolaires situés dans les centres-villes et de fermer tous les établissements classés en ZEP, les vœux de tous les parents ne pourront pas être exaucés. D’une manière ou d’une autre, il faudra bien que l’allocation des élèves soit compatible avec la capacité d’accueil des différents établissements scolaires.

Dès lors, comment cette allocation fonctionnera-t-elle ? En l’absence de tout mécanisme correcteur (sous la forme, par exemple, d’une obligation faite aux établissements de respecter des quotas sociaux dans leur recrutement) elle sera déterminée par les forces à l'oeuvre sur le marché scolaire qui se mettra alors en place. Les modèles théoriques consacrés au fonctionnement de ce marché particulier indiquent que le seul équilibre stable qui puisse émerger est celui d’une stratification des établissements par niveau scolaire, synonyme d'une plus grande inégalité de performance scolaire entre les différents collèges.

Dans ces conditions, qui pourra véritablement exercer sa liberté de choix en matière scolaire ? Incontestablement les parents des élèves obtenant les meilleurs résultats scolaires. Or ces derniers se trouvent aussi être les plus socialement favorisés, comme le montre sans suprise le tableau suivant (source), où sont reportés les scores obtenus aux évaluations réalisées à l’entrée en sixième en fonction de la catégorie socio-professionnelle du chef de famille :


La « liberté de choix » accordée aux familles a donc toutes les chances d'être directement proportionnelle à leur position sociale.

Ce phénomène risque d’être encore plus marqué si aucun effort n’est fait pour fournir aux parents d’élèves une information statistique à la fois fiable et facilement accessible sur les performances des différents établissements scolaires. A l’heure actuelle, en effet, le ministère de l’Education nationale ne diffuse aucune mesure standardisée permettant de comparer les résultats scolaires moyens des différents collèges publics, le ministre Darcos restant d’ailleurs étonnamment silencieux sur le sujet. Si cette situation devait perdurer, on peut redouter que la désectorisation ne profite davantage encore aux catégories sociales les plus aisées, qui sont aussi les mieux informées des subtilités du système éducatif. Le peu que l’on sait de l’expérience d’assouplissement de la carte scolaire qui a concerné 17 collèges à Paris entre 1987 et 1997 semble d’ailleurs aller dans ce sens : d’après cet article du Monde, une note publiée en mai 1993 par le ministère de l’Education nationale indiquait que l'assouplissement de la carte scolaire avait alors surtout profité aux familles socialement les mieux dotées.

Il y a donc de fortes chances pour qu’ex post, le mirage du « libre choix » de son école se transforme en vaste entourloupe pour les familles qui n’obtiendront pas le collège souhaité, avec une bonne dose d’incompréhension et de frustration à la clé.

2/ la suppression de la carte scolaire augmentera-t-elle la mixité sociale à l’école ?

Là encore, cette affirmation est loin d’être évidente. En raison de la très forte corrélation qui unit l’origine sociale des élèves à leurs performances scolaires (cf. tableau ci-dessus), il est fort probable que le remplacement du critère géographique par le critère des résultats scolaires ne modifie guère la composition sociale des établissements scolaires.

Un exemple volontairement trivial permet de s’en rendre compte. Supposons que dans une ville imaginaire coexistent deux collèges de même taille et scolarisant chacun 100 élèves. Dans le premier collège, situé en centre-ville, 60 élèves sont issus de milieux sociaux aisés et 40 de milieux défavorisés ; dans le second collège, situé en périphérie, c’est l’inverse : 40 élèves viennent de milieux favorisés et 60 de milieux modestes. Admettons que la population des élèves se divise à parts égales en « bons » et en « mauvais » (en termes de résultats scolaires, bien entendu…) et que la proportion de « bons » parmi les élèves de milieu favorisé soit de 60% contre 40% pour les élèves de milieu défavorisé. Avec la sectorisation, voici à quoi ressemblerait la composition des deux collèges :


Imaginons maintenant qu’on décide brutalement de supprimer la sectorisation dans cette ville et qu’on laisse aux parents le libre choix du collège pour leurs enfants. Que va-t-il se passer ? Le seul équilibre stable est celui où les parents des « bons » élèves inscrivent leurs enfants dans l’établissement le plus réputé (situé en centre-ville), les parents des « mauvais » élèves n’ayant d’autre choix que d’inscrire les leurs dans le collège de périphérie. Résultat des courses ?


Eh bien…. pas grand-chose du côté de la mixité sociale : dans cet exemple, la composition sociale des deux collèges ne change pas du tout à la suite de la suppression de la carte scolaire : le collège de centre-ville continue à accueillir 60% d’élèves favorisés contre 40% pour le collège situé en périphérie. Ce qui change en revanche, c’est le niveau moyen dans les deux établissements, le collège de centre-ville n’accueillant désormais que des « bons », le collège de périphérie que des « mauvais ». Cette polarisation illustre la segmentation des collèges par niveau évoquée plus haut. Le fait que dans cet exemple très schématique, la mixité sociale ne change pas à la suite de la suppression de la carte scolaire tient évidemment à l’hypothèse que la proportion de « bons » élèves parmi les élèves de milieu défavorisé est ici égale à la proportion d’élèves de milieu défavorisé résidant en centre-ville (40%). En réalité, c’est la valeur relative de ces deux paramètres qui va déterminer l’impact total de la désectorisation sur la mixité sociale au collège : grosso modo, plus le lien entre origine sociale et performances scolaires est fort par rapport à la ségrégation résidentielle, plus la suppression de la carte scolaire risque d’augmenter la polarisation sociale des établissements scolaires.

Par ailleurs, ce petit exemple sous-estime sans doute la ségrégation sociale qui prévaudrait dans un monde sans sectorisation, dans la mesure où il néglige le phénomène de « fuite vers le privé » qui risque de se produire pour un certain nombre d’élèves : il est fort probable en effet que parmi les parents des 24 élèves favorisés du centre-ville qui se retrouvent envoyés dans le collège de périphérie parce qu’ils sont « mauvais », il s'en trouvent beaucoup pour décider d’inscrire leurs enfants dans le privé, alors qu’ils ne l’auraient pas fait sous le régime de la sectorisation. Un tel phénomène tendra à renforcer la « ghettoïsation » du collège de périphérie.

Enfin, rappelons que même si elle relâche la contrainte géographique, la suppression de la carte scolaire ne l’annule pas complètement : toutes choses égales par ailleurs, plus un élève résidera loin d’un collège donné, moins il aura de chance d’y postuler. Et il est hautement probable que la distance au domicile figurera en bonne place parmi les critères qui détermineront l’acceptation ou le rejet d’une candidature dans un établissement, car on imagine difficilement que certains élèves soient contraints de s'inscrire dans un collège situé à l'autre bout de la ville simplement parce que celui qui est situé juste en face de chez eux affiche « complet ». Les élèves scolarisés dans les collèges de centre-ville continueront donc à être recrutés préférentiellement dans les quartiers cossus situés à proximité.

Au total, il n’est pas du tout garanti que la suppression de la carte scolaire favorise un plus grand brassage social au collège. Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette suppression accentuera les inégalités de performance scolaire entre les établissements.

3/ L’abandon de la carte scolaire bénéficiera-t-il aux élèves issus des quartiers défavorisés ?

Un des arguments fréquemment avancés à l’appui de la thèse des « abolitionnistes » est que la suppression de la carte scolaire s’effectuera d’abord au profit des élèves issus des couches sociales les plus modestes, aujourd’hui enfermés dans de véritables ghettos scolaires qui hypothèquent sérieusement leurs chances de réussite. Sans sectorisation, ces élèves ne se verraient plus fermer la porte des établissements les plus réputés au seul motif que leurs parents n’ont pas les moyens d’acheter ou de louer un appartement situé à proximité d’un bon collège.

Là encore, les choses sont loin d’être aussi simples. Car s’il ne fait pas de doute que le nouveau système bénéficiera à une minorité d’élèves doués des quartiers défavorisés en leur donnant accès aux meilleurs collèges publics, il est probable que la majorité de leurs camarades se retrouveront relégués dans des collèges encore plus « pourris » que ceux qu’ils fréquentent aujourd’hui, car privés de leurs « locomotives de classes ». Dans le petit exemple donné plus haut, si la désectorisation permet à 40% des élèves de milieu défavorisé du collège de périphérie d’accéder au collège de centre-ville, 60% d’entre eux restent dans un collège dont le niveau a baissé. En langage d’économiste, cela signifie que la suppression de la carte scolaire n’est pas « Pareto-améliorante » pour les élèves issus des couches sociales les plus modestes, puisqu’elle ne peut améliorer le bien-être des uns (ceux qui partent) qu’en détériorant le bien-être des autres (ceux qui restent). Le problème est qu’à partir du moment où l’échec scolaire est corrélé à l’origine sociale, les « perdants » de la désectorisation seront toujours plus nombreux parmi les élèves de milieu modeste que les « gagnants » de la réforme.

Par conséquent, à moins d’arguer que le bénéfice total de la désectorisation pour la minorité d’élèves défavorisés accédant aux collèges réputés est supérieur à la détérioration de la situation de la majorité reléguée dans les collèges les moins bons, rien ne permet d’affirmer que la suppression de la carte scolaire est en elle-même avantageuse pour l’ensemble des élèves de condition modeste.

4/ La suppression de la carte scolaire engendrera-t-elle des gains d’efficacité pour les collèges publics ?

Bien que moins souvent mise en avant, l’idée selon laquelle le libre choix du collège constitue la meilleure manière d’inciter les établissements à réaliser des gains d’efficacité est pourtant clairement présente dans l’esprit des tenants de l’abolition de la carte scolaire. Nicolas Sarkozy ne disait pas autre chose lorsque, dans le discours qu’il prononça le 22 février 2006 devant la convention de l’UMP sur l’éducation, il déclarait : « Je pense que le libre choix crée de l’émulation entre les établissements et incite chacun d’entre eux à améliorer ses performances ».

Disons-le clairement : la suspicion instinctive qui s’attache à tout ce qui touche de près ou de loin à la notion de concurrence dans le débat public français est exaspérante. Car s’il y a un pays où l’introduction d’une dose de concurrence dans des secteurs aussi divers que la grande distribution, la banque ou certaines professions réglementées (taxis, notaires, kinés, etc.) serait la bienvenue, c’est bien le nôtre ! A fortiori, au nom de quel principe l’idée de concurrence devrait-elle être bannie du système éducatif ? Car après tout, n’est-il pas souhaitable de libérer les forces susceptibles de renforcer la motivation des enseignants et de stimuler l’innovation des équipes pédagogiques ?

Tout le problème est de savoir si les bénéfices concurrentiels que l’on peut attendre de la suppression de la carte scolaire sont suffisamment importants pour contrebalancer les coûts qui lui sont associés. Dans une chronique consacrée à cette question, Thomas Piketty indiquait les raisons qui, selon lui, plaident contre cette idée: du côté des bénéfices, les vertus de la concurrence seraient relativement limitées dans la mesure où le service éducatif, du moins dans le primaire et le secondaire, est un bien relativement homogène et uniforme pour lequel les marges de différenciations sont étroites ; en revanche, les coûts de la mise en concurrence seraient immédiats et importants, sous la forme d'un approfondissement des inégalités de niveau entre les établissements scolaires, dont on peut craindre qu’il ne bouche davantage encore l’horizon éducatif des élèves qui auront la malchance de se retrouver dans les collèges situés en queue de peloton.

Bien que séduisante, la thèse de l'homogénéité du service éducatif n'est pas entièrement convaincante, comme le soulignait très justement Alexandre Delaigue en faisant remarquer que d'une part, la faible différenciation de l'enseignement primaire et secondaire en France était sans doute davantage une conséquence qu'une cause de la faible concurrence qui prévaut en matière éducative ; d'autre part, que l'unformité des programmes n'empêchait pas l'existence d'une grande variété pédagogique d'un établissement scolaire à un autre.

Les bénéfices de la concurrence en matière scolaire pourraient donc être plus importants que ne le laisse entendre Piketty dans sa chronique. La très abondante littérature américaine consacrée à cette question montre que la thèse selon laquelle la compétition scolaire pourrait bien être une « marée qui lève tous les bateaux », au sens où elle engendrerait des gains de productivité suffisants pour que tous les élèves en bénéficient, a de solides appuis théoriques. Le débat se concentre donc surtout sur l'importance empirique de ces gains. Et là, il faut bien avouer que la question est loin d'être tranchée : si certaines études, comme celle que Joshua Angrist et al. ont consacrée à l'expérience colombienne de généralisation des chèques-éducations permettant aux familles d'inscrire leurs enfants dans le privé, indiquent que la mise en concurrence des écoles peut avoir un impact significatif sur les performances scolaires des élèves, ce n'est pas le cas de toutes. Chang-Tai sieh et Miguel Urquiola se sont par exemple intéressés à une réforme chilienne qui entraîna à partir de 1981 la création de plus d’un millier d’écoles privées, si bien que la part de ce secteur dans le total des effectifs scolarisés au Chili augmenta de près de 20%. En utilisant trois indicateurs (les notes obtenues aux examens, le niveau d’études atteint et le taux de redoublement), les auteurs montrent que la réforme n’a eu aucun impact significatif sur le niveau moyen des élèves chiliens, leurs résultats aux tests internationaux ne s'étant pas améliorés entre 1970 et 1999. Si la mise en concurrence des écoles n’a pas eu pour effet d’améliorer l’efficacité globale du système scolaire chilien, elle a en revanche considérablement renforcé la ségrégation scolaire, en incitant les parents appartenant aux classes moyennes supérieures à inscrire massivement leurs enfants dans le privé. Les écoles publiques, privées de leurs meilleurs élèves, ont vu leurs résultats diminuer fortement. Les auteurs en concluent que cette réforme aura surtout contribué à accentuer les inégalités scolaires.

A la lumière de ces résultats en demi-teinte, la question de savoir si la suppression de la carte scolaire est de nature à entraîner d'importants gains d'efficacité reste largement ouverte. Deux questions méritent toutefois d'être posées :
1/ d'abord, peut-on vraiment considérer que la carte scolaire anesthésie toute forme de concurrence au sein de l'enseignement primaire et secondaire français ? Ce serait oublier le rôle central joué par le secteur privé, qui constitue pour l'enseignement public un concurrent de poids dans la mesure où il n'est pas très coûteux d'y inscrire son enfant (les très fortes subventions dont bénéficie le privé en France étant en partie assimilables aux « chèques éducation » évoqués plus haut).
2/ ensuite, est-il sûr que la mise en concurrence des établissements scolaires soit la seule manière d'améliorer l'efficacité du système éducatif ? Un certain nombre d'expériences menées à l'étranger semblent indiquer au contraire que la suppression de la carte scolaire ne constitue pas le seul moyen de motiver les équipes éducatives, de différencier l'offre pédagogique, ni d'améliorer la productivité des établissements. J'y reviendrai dans le dernier épisode de ce feuilleton.


À l’issue de ce tour d’horizon des conséquences prévisibles de la suppression de la carte scolaire, il semble qu’au minimum, le libre choix de son établissement scolaire ne soit pas ce remède miracle dont on nous assure qu'il rendra le système éducatif français à la fois plus juste et plus efficace. Faut-il du reste s’en étonner ? Sans doute pas, car après tout, peut-on raisonnablement croire qu’il est possible d’atteindre simultanément des objectifs aussi différents que ceux énoncés plus haut à l’aide d’un seul instrument ? Ne vaudrait-il pas mieux chercher à répondre à ces différents défis en utilisant des outils à la fois différenciés et adaptés à chacun des enjeux, sans qu’il soit forcément nécessaire de jeter la carte scolaire aux orties ?

Suite (et fin) au prochain post…
_Julien_

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lundi 4 juin 2007

Carte scolaire : les raisons d'un fiasco (1/3)


S’il est un thème qui semblait faire l'objet d'un certain consensus entre les deux finalistes de l’élection du chef gaulois, c’est bien celui de la carte scolaire : dans le point 10 de son programme présidentiel, Nicolas Sarkozy s’engageait à « [donner] aux familles la possibilité de choisir l’école de leurs enfants » en remplaçant « la carte scolaire par une obligation de mixité sociale, géographique et scolaire des effectifs » pesant sur les établissements. De son côté, rompant en cela avec le discours traditionnel du Parti socialiste sur le sujet, Ségolène Royal déclara dans une interview donnée au Parisien en octobre 2006 qu'elle était disposée à « assouplir la sectorisation pour donner à toutes les familles la liberté de choix ». Aujourd’hui, le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos semble vouloir honorer la promesse du nouveau Président en prévoyant la suppression totale de la carte scolaire à l’horizon 2010 pour, dit-il, garantir « une vraie diversité sociale au sein des établissements scolaires ». Faut-il s’en féliciter ? Pas si sûr… Mais avant de discuter l’opportunité de cette suppression et de considérer les pistes de réforme alternatives, commençons par examiner les raisons des ratés de la sectorisation telle qu'elle fonctionne aujourd'hui.

Le débat sur la carte scolaire a suscité d’innombrables analyses et prises de position, dont on peut trouver une bonne synthèse ici. Le sujet a par ailleurs fait l’objet de très bonnes contributions sur les blogs économiques, à commencer par celles d'Optimum et d'Econoclaste.

L’objet du présent post consiste à rappeler de quelques éléments factuels indispensables à une bonne compréhension des enjeux du débat sur la carte scolaire.

La sectorisation : kezako ?

Le principe de sectorisation stipule qu'un élève est scolarisé dans l’établissement scolaire public correspondant à son lieu de résidence. Ce principe ne s'applique pas aux établissements scolaires du secteur privé, qu'ils soient ou non sous contrat avec l'Etat.

La sectorisation fut décidée en 1963 afin d’organiser l’allocation des élèves et des ressources (enseignants, équipements) aux différents établissements scolaires. Ceux-ci allaient en effet devoir faire face à une forte croissance de leurs effectifs avec l’allongement de la scolarité obligatoire à 16 ans (1967) et la mise en place du Collège unique (1975).

A l’origine, la sectorisation n’avait pour autre vocation que celle d’être un instrument prévisionnel de gestion des ressources éducatives : elle permettait de planifier les ouvertures et fermetures de classes en fonction de l’évolution de la démographie locale. Ce n’est que progressivement que ce qui n’était qu’un moyen d’affectation des élèves parmi d’autres s’est transformé en un instrument de promotion de la mixité sociale. Il fallut attendre 2001 pour que la définition de la sectorisation intègre formellement des critères sociaux, la loi de décentralisation de 2004 indiquant dans son article 81 que la définition des secteurs scolaires devrait dorénavant être effectuée « en tenant compte des critères d'équilibre démographique, économique et social, la localisation des établissements, leur capacité d'accueil, leur secteur de recrutement et le mode d'hébergement des élèves ».

A l’heure actuelle, la responsabilité de la sectorisation incombe à différentes autorités selon le degré considéré :
  • la sectorisation des écoles maternelles et élémentaires est définie par la mairie ;
  • la définition des secteurs de recrutement des collèges publics a été transférée en 2004 au Conseil général de chaque département (il s’agissait jusqu’alors d’une compétence du rectorat de chaque académie) ;
  • la zone de recrutement des lycées est quant à elle fixée chaque année par un arrêté pris par l’Inspecteur d’académie, en liaison avec le recteur. Dans certaines villes (comme Paris), les parents ont la possibilité de choisir le lycée de leur enfant parmi plusieurs établissements situés dans un même « district ».
Il faut noter enfin que le principe de sectorisation n’a pas toujours été appliqué strictement : à partir de 1983, différentes expériences d’assouplissement de la carte scolaire ont été menées avant d’être définitivement abandonnées en 1997, sans avoir été réellement évaluées.

Sectorisation et mixité sociale : une promesse déçue

Près de 40 ans après sa mise en place, il faut bien constater que la sectorisation n’est pas parvenue à homogénéiser le recrutement social des établissements scolaires, au point que certains y voient le symbole suprême de l’« hypocrisie » du système éducatif français.

Le problème ne se pose certes pas avec la même acuité à tous les stades du cursus éducatif : la sectorisation des écoles primaires ne fonctionne pas trop mal, parce que la compétition scolaire y est moins féroce qu’au collège ; au lycée, la possibilité dans certaines villes d’exercer un choix entre plusieurs établissements appartenant au même district (l’académie de Paris en comporte quatre) tend quant à elle à relâcher les contraintes de la carte scolaire après le collège. La sectorisation ne pose pas non plus de véritables difficultés dans les zones rurales ou les petites villes de province où l’espacement géographique suffit à limiter de facto le choix scolaire des familles (81% des collégiens résidant en zone rurale étant scolarisés dans leur collège de secteur contre 66% dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants).

Le problème se situe donc pour l’essentiel dans les grandes agglomérations urbaines, au niveau du collège. Là, le diagnostic est sans appel : dans une étude publié en 2005 par le service statistique du rectorat de l’académie de Paris, Olivier Gilotte et Pierre Girard montrent par exemple que sur les 109 collèges publics que compte l’académie de Paris, les classes de sixième des 58 établissements les plus favorisés (dits « urbains favorisés ») sont composées à 46 % d’élèves issus de catégories socioprofessionnelles privilégiées (chefs d’entreprises, cadres supérieurs, professions libérales, professeurs) contre 18 % issus de milieux modestes (ouvriers et chômeurs) ; à l’autre bout de l’échelle, dans les 17 collèges les moins favorisés (dits « urbains défavorisés »), les proportions s’élèvent à 7 et 51 % respectivement, comme on peut le constater sur le graphique reproduit ci-dessous :


Cette absence de mixité sociale se reflète directement dans les scores moyens obtenus par les élèves aux évaluations de sixième réalisées à la rentrée 2003. Les collégiens des établissements classés « urbains favorisés » obtenaient en moyenne 69/100 en Mathématiques et 70/100 en Français, contre respectivement 52/100 et 57/100 pour les collégiens des établissements classés « urbains défavorisés » :


Il faut noter que cette hétérogénéité des performances scolaires d’un collège à l’autre ne peut être imputée à la qualité intrinsèque des équipes pédagogiques des différents collèges considérés, dans ma mesure où elle est mesurée au moment où les élèves entrent en sixième.

Les causes de l’échec

Comment expliquer de tels écarts ? Deux séries de facteurs peuvent être invoqués :

1/ La faiblesse de la mixité sociale à l’école provient avant tout de l’existence d’une forte ségrégation résidentielle : du fait de la définition même des secteurs scolaires, qui prennent généralement la forme de zones contiguës centrées autour du collège d’affectation, la sectorisation a tendance à se superposer à un tissu urbain déjà très fortement différencié socialement qui lui impose des contraintes dont elle peut difficilement s’affranchir. Et non seulement la carte scolaire s'y superpose, mais elle tend aussi à renforcer la ségrégation résidentielle, dans la mesure où le choix du collège constitue un déterminant non négligeable du choix résidentiel des parents. En comparant les prix des transactions immobilières aux frontières des secteurs scolaires, l'économiste Sandra Black a par exemple montré qu'aux Etats-Unis, les parents d'élèves sont prêts à payer 2,5% de plus au mètre carré pour résider dans un secteur dont l'école obtient des résultats aux tests de 5% plus élevés.

2/ Ensuite, les stratégies de contournement de la sectorisation sont nombreuses. Sans parler des fausses domiciliations et des passe-droits frauduleux, les parents peuvent choisir d’adresser une demande de dérogation au rectorat, pour des motifs plus ou moins sincères : proximité du domicile, rapprochement de frères et sœurs, choix d’une langue rare, etc. Au total, les élèves qui bénéficient d’une dérogation représentent 10% des effectifs scolarisés dans les collèges publics et sont majoritairement issus des couches sociales les plus favorisées, la palme d’or revenant aux enfants… d’enseignants. La principale source d’évitement scolaire demeure néanmoins l’inscription dans un établissement du secteur privé, qui n’est soumis à aucune sectorisation : à l’échelle nationale, les collèges privés scolarisent aujourd’hui près de 20% des élèves, cette proportion dépassant allègrement les 30% à Paris. Largement subventionné à l’origine afin de permettre aux parents qui le désirent d’offrir une éducation religieuse à leurs enfants, l’enseignement privé est rapidement le meilleur moyen d’échapper à la sectorisation à moindre frais, les droits d’inscription fixés par les établissements sous contrat se situant en moyenne autour de 1500 euros par an et par enfant. Davantage encore que pour les dérogations, le recours à l’enseignement privé est le fait des couches sociales les plus aisées, comme l’indique le tableau suivant, extrait d'une note d'information du ministère de l'Education nationale :


On y constate par exemple que 43,2% des enfants de chefs d’entreprises et 28,8% des enfants de cadres ou professions intellectuelles supérieures sont scolarisés dans un collège privé, contre 15,1% des enfants d’employés de services et 11,7% des enfants d’ouvriers non qualifiés.

En privant certains collèges de la fraction la plus aisée des élèves qui résident dans leur secteur, ces différentes formes de contournement de la carte scolaire tendent à accentuer la ségrégation sociale en milieu scolaire, comme l’illustre la carte suivante pour le cas parisien (extraite de l’étude de Gilotte et Girard mentionnée plus haut) :


Cette carte fait apparaître clairement que les collèges du Nord-Est parisien sont doublement touchés par l'évitement scolaire du fait de l'octroi de dérogations d'une part, et des inscriptions dans le privé d'autre part.

Les différents facteurs énumérés dans ce post (forte ségrégation résidentielle, dérogations, inscriptions dans le privé) contribuent à fausser le jeu de la carte scolaire en offrant aux parents les mieux informés toute une panoplie de moyens pour la contourner. Faut-il donc la supprimer ?

Suite au prochain épisode…
_Julien_

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lundi 28 mai 2007

Evaluation des politiques publiques (5/7) : chez les Gaulois


A la suite des posts d’écopublix sur l’évaluation des politiques publiques (épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4), le nouveau gouvernement a décidé de créer un secrétariat à l’évaluation des politiques publiques, attaché au Premier ministre. Comme son rôle n’est pas très clair et alimente la controverse, il m’a semblé utile de faire un petit panorama critique de l’état actuel de l’évaluation des politiques publiques en France.

I/ Les administrations s’auto-évaluent

Un rapport d’information du Sénat en 2004 fait le point sur notre système d’évaluation. Il est très complet et relève bien ses insuffisances. Le but de ce post n’est pas d’en faire un résumé, mais de présenter rapidement les institutions françaises d’évaluation en pointant leurs atouts et leurs faiblesses.

Le système administratif français repose sur une structure pyramidale, centralisée, dont le but est d’appliquer les lois votées par le Parlement. Il s’agit d’une vision fondamentalement juridique de l’administration. Dès lors, l’évaluation des politiques publiques constitue avant tout l’exercice d’un contrôle des politiques. De façon guère étonnante dans ce cadre, ce sont les juristes de la Cour des Comptes qui ont pour vocation à contrôler les dépenses de l’Etat. Néanmoins, la Cour des Comptes ne possède pas les compétences et l’expertise nécessaire pour réaliser de véritables évaluations, consistant à mesurer précisément l’efficacité d’une politique au vu de ses objectifs. Plus profondément, la logique de la Cour est une logique comptable et non une logique d’économiste, c’est-à-dire qui discuterait du rendement de tel ou tel investissement public.

Les centres dédiés à l’évaluation des politiques publiques se concentrent au sein des ministères, sous l’autorité du ministre qui met en place la politique. L’idée est de mettre à la disposition du ministre toute l’expertise nécessaire pour mettre en place la politique la plus efficace. Il ne s’agit pas d’alimenter le contrôle parlementaire ou le débat public via la presse. Cinq institutions, importantes dans le domaine économique méritent d’être ici évoquées :
  • La DGTPE, du ministère des Finances, est le centre de l’expertise économique du gouvernement. Ses membres sont essentiellement des administrateurs Insee, avec une solide formation en économie. Ils sont dirigés par des énarques avec l’objectif de servir la volonté politique du ministre.
  • L’Insee jouit d’une relative indépendance, sous la condition implicite de ne pas réaliser d’études trop politiques. Son expertise étant reconnue, l’institut de statistique est unique dans le monde pour ne pas se limiter à la production de données, mais aussi à la recherche et donc à l’évaluation des politiques économiques. Cette dernière activité est rendu difficile par sa dépendance vis-à-vis du ministère des Finances.
  • La Drees du ministère de la Santé est le centre de recherche des politiques de la santé et des retraites.
  • La Dares du ministère du Travail effectue les évaluations des politiques de l’emploi.
  • La Dep du ministère de l’Education nationale se concentre sur les politiques éducatives.

II/ Les institutions indépendantes

Contrairement aux pays anglo-saxons et dans une certaine mesure aux pays scandinaves, la France compte très peu d’institutions de recherche en économie capable de réaliser des évaluations de qualité et de communiquer dans le débat public.

« Par ailleurs, d’un point de vue quantitatif, les ressources disponibles pour contribuer aux travaux d’évaluation des politiques publiques restent sous-dimensionnées. Une diffusion insuffisante de la culture de l’évaluation chez un certain nombre de prestataires « naturels » d’évaluation explique, pour beaucoup, cet état de fait. C’est vrai pour des organismes, comme les universités, pour lesquels les études et la recherche restent des activités privilégiées. Mais cette situation existe aussi, à un moindre titre, pour les trop rares « Think tanks » à la française. Elle se combine avec la modestie des moyens de ces derniers, et, parfois, avec une position institutionnelle ambiguë pour limiter le développement de leurs activités d’évaluation. » (extrait du Rapport d’information du Sénat 2004 pp. 35-36)

La situation française combine des universités sous financées en situation de déclin, avec des centres de recherche coupés du débat public et des administrations et une expertise publique qui reste au mieux généraliste et sans compétence spécifique. Le bas niveau du débat économique en France, déploré sur la blogosphère, dans les ministères, ne date pourtant pas d’hier. Le rapport Lenoir-Baudoin Prot de 1979 avait suggéré d’y remédier en constituant d’autres pôles d’expertise économique que ceux de l’Insee et du ministère des finances. Deux nouveaux instituts indépendants avaient été créés : l’Institut de recherche économiques et sociales (IRES) et l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). En outre, le rapport recommandait de renforcer les moyens de Rexeco, ancêtre du COE-Rexecode, l'institut de recherche proche du patronat.

La France dispose ainsi de deux instituts de recherche économiques affiliés l’un aux syndicats et l’autre au patronat.

Ires : Ce centre de recherche est censé servir de lieu d'expertise aux milieux syndicaux afin d’affermir leurs capacités de proposition. Malheureusement, si des chercheurs compétents composent cette institution, l’IRES pâtit lourdement de son affiliation syndicale, qui rend ses analyses suspectes de parti pris idéologique. C’est d’ailleurs souvent le cas : les publications des chercheurs de l’IRES font rarement l’objet d’un consensus scientifique et apparaissent très souvent comme des positions militantes au ton très engagé.

Rexecode : L’institut est financé par fonds privés et est souvent présenté comme le centre de recherche du patronat. De fait, le ton de ses études n'est pas neutre en ce que ces dernières cherchent généralement à mettre en avant les arguments qui vont dans le sens des prises de position du Medef. L’évaluation extrêmement positive des propositions de Nicolas Sarkozy lors de la dernière campagne présidentielle ne fait que renforcer ce sentiment. Et quand celui-ci le cite comme preuve du consensus qui entoure son programme, les économistes ne peuvent que s’énerver.

Au départ la création de ces instituts avait pour but de fournir une expertise aux partenaires sociaux afin de faciliter un dialogue jugé difficile. Globalement, l’expérience fut un échec : le combat militant ayant remplacé l’expertise, l’effet final a été plus négatif avec l’impression donnée aux partenaires sociaux que l’analyse économique n’est qu’affaire d’idéologie et de manipulation des données. C’est probablement l’idée qu’en avaient les instigateurs de ces instituts : face à une recherche marquée à droite, il fallait une recherche marquée à gauche… Du coup, rien d’étonnant à ce que les politiques continuent de classer les chercheurs selon les résultats de leurs études, plutôt à gauche ou plutôt à droite selon qu’ils critiquent l’un ou l’autre camp. Cette situation nourrit la faible qualité du débat économique en France sans faire mentir l'éternelle antienne : « on peut tout faire dire aux données ! »…

A côté de ces instituts, les centres de recherche universitaires sont trop peu développés. L’OFCE constitue à l'heure actuelle l'exemple le plus satisfaisant d’institut économique indépendant et apportant une réelle expertise au débat public. Son lien avec Sciences-po et avec le milieu universitaire (doctorants, conférences scientifiques et publication) est la meilleure garantie d’une indépendance et d’une certaine crédibilité. Son atout le plus direct est de bénéficier de la bonne gestion, professionnelle de Sciences-po : le site web, de bonne facture, est actualisé régulièrement, des liens ont été établis avec des instituts de conjoncture étrangers. Mais il faut reconnaître que l’institut s'est spécialisé dans les questions de conjoncture et de macroéconomie qui laissent de côté toutes les évaluations de politiques économiques qui sortent du cadre de la politique monétaire et budgétaire. Et il ne fait de mystère pour personne que l’OFCE défend plus nettement une vision néo-keynésienne de l’économie (il faut baisser les taux d’intérêt et faire du déficit public) peu propice à l’analyse des politiques microéconomiques (fiscalité, politiques de l’emploi…).

Le CEE : le Centre d’étude de l’emploi est une institution intéressante au sens où son objectif de recherche académique est plus marqué que dans les deux instituts précédents. La recherche y est de bonne qualité mais – et c'est là le revers de la médaille – sa présence dans le débat public est plus que limitée.

le Cepremap : Le Cepremap est un institut de recherche récent, ancien laboratoire du Commissariat au plan recyclé en centre d’expertise à vocation d’évaluation. Les chercheurs qui y travaillent sont d’une grande qualité académique, mais force est de constater que l’interface de l’institut avec le grand public est pour le moins limité (le site web est plus une liste de documents de travail qu’une présentation pédagogique des enjeux des politiques publiques). Pour l’instant, seule la série des opuscule du Cepremap correspond à l’enjeu de communication des travaux des chercheurs.

L'Institut d'Économie Publique (IDEP) : L’IDEP est un institut basé à Marseille, proche par ses membres du GREQAM, le laboratoire d’économie publique d’Aix-Marseille. Son site web est nettement plus dynamique que celui de son équivalent parisien et témoigne de la vitalité de la recherche économique dans le Sud de la France (que l’on a tendance à oublier au profit de Paris et de Toulouse). Si tous les ingrédients sont réunis pour faire de l’institut un succès, on ne peut que s’étonner du manque de lisibilité nationale de l’IDEP. Peu présent dans les médias, peu cité dans le milieu académique, l’institut n’a pas encore réussi à sortir de la matrice d’un institut d’expertise régional.

III/ Les nouvelles créations

Disons le tout net : la France ne dispose pas à l’heure d’aujourd’hui d’institutions de qualité, professionnelles et indépendantes pour mener à bien l’évaluation des politiques publiques. Si ce constat est loin d’être une nouveauté, un certain nombre de dispositions laissent à penser que les choses peuvent rapidement changer.

La LOLF est la plus importante manifestation de cette volonté de changement : parmi d’autres réformes, elle implique l’évaluation des politiques publiques. On ne va pas revenir dans ce post sur cette réforme, sur ses limites et le chemin qu’il reste à parcourir pour son application. Prenons pour acquis ses objectifs. Quels sont les moyens pour y parvenir ?

Les derniers gouvernements ont eu à cœur de faciliter l’expression de l’expertise via des « conseils », ou réunion de « sages » : Conseil d’Analyse économique (CAE), Conseil d’orientation des retraites (COR), Conseil de la formation professionnelle tout au long de la vie (CNFPTLV), Centre d’analyse stratégique (CAS, ex commissariat au plan) et dernier né de ces « conseils », le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE). On se souvient aussi de la suppression du CSERC par Edouard Balladur en 1994, puis de la recréation par Jospin en 2000 du Conseil de l’Emploi, des Revenus et de la Cohesion sociale (CERC). Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive et la tentation est forte pour le blogueur de dénigrer tout cela comme une vieille habitude bien française de créer une commission lorsqu’on ne parvient pas à résoudre un problème (le terme « conseil » faisant plus expert que « commission » et « Centre d’analyse stratégique » sonnant moins soviétique que « Commissariat général du Plan »). Qu’en est-il exactement ?

Il est évidemment trop tôt pour donner un avis définitif. En tout état de cause, les intentions sont très bonnes : au sein du CAS, un Conseil national de l’évaluation est chargé de diriger l’évaluations des politiques publiques. Les chercheurs sont censés être indépendants, les opinions des partenaires sociaux écoutées, le débat facilité. Un bon exemple est le COR qui a réussi à faire accepter le constat du déséquilibre des retraites et du chiffrage des enjeux comme un fait non contestable (cf les fiches pour le débat).

Mais tous ces organismes sont sous l’autorité du Premier ministre et n’ont pas d’indépendance formelle. Les liens avec le milieu universitaire sont, au mieux, tenus. Il semble que ces conseils ont été constitués moins pour évaluer, analyser et proposer que pour faire la pédagogie de réformes « évidentes » à faire passer aux Français. Au final, j’aurais tendance à penser que toute évaluation menée par des organismes dépendants de l’exécutif et non liés au monde académique est voué à l’échec (cf la discussion avec SM d’éconoclaste).

A suivre : un topo sur les exemples étrangers qu'on serait bien inspirés de suivre en Gaule…
_Antoine_

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vendredi 18 mai 2007

« Le capitalisme d'héritiers » ou quand un New-yorkais rencontre un cégétiste...


Le Département de Finance de la New York University offre un bel exemple de fuite des cerveaux bénéfique pour la France : Augustin Landier le Normalien nous avait livré Le grand méchant marché, Thomas Philippon le Polytechnicien nous parle du Capitalisme d’héritiers, déjà chroniqué par SM d'Econoclaste et Bernard Salanié himself. Il paraît que Philippon était un des conseillers économiques de Ségolène Royal, ce qui est plausible si l’on en juge par le nombre d’occurrences de l’expression « gagnant-gagnant » dans le livre…

La thèse est bien connue : les Français ont une vision très conflictuelle du travail, qui serait la source d’un coût (économique et psychologique) du travail élevé, cause principale de chômage et de manque de dynamisme économique. Si le constat s’arrêtait là, on pourrait d’abord crier au plagiat pur et simple des ouvrages de Philippe d’Iribarne, du Chômage paradoxal à L’étrangeté française. Plus généralement, le problème des thèses culturalistes du chômage, c’est qu’elles ont du mal à expliquer les fortes variations du chômage en France sur longue période, et qu’elles ne proposent absolument rien pour faire changer le cours des choses

Heureusement, tout l’intérêt du livre est de combiner cette approche sociologique avec une approche économique : ici, on parle aussi d’entreprises et d’individus rationnels, sans oublier les mécanismes de marché. C’est uniquement dans la mesure où certains marchés sont imparfaits que la culture peut s’immiscer dans l’analyse économique ; et c’est en corrigeant ces imperfections qu’il y a place pour des réformes. Surtout, Philippon essaie au maximum de faire reposer ses analyses sur des constats empiriques (pas toujours de la plus grande rigueur il faut bien le dire).

Le livre commence par exhiber les résultats de sondages d’opinion internationaux qui interrogent soit des patrons soit des salariés : il y apparaît que la France se situe parmi les derniers en termes de satisfaction au travail et de qualité des relations entre employeurs et employés. D’un point de vue plus général, l’auteur constate que là où il y a de mauvaises relations professionnelles, il y a aussi peu de satisfaction au travail et un chômage élevé.

Philippon explique bien que ce ne sont là que des corrélations qui ne préjugent pas d’une relation de cause à effet. Pour aboutir à une telle conclusion, il faudrait en effet pouvoir identifier parmi les causes nationales des mauvaises relations au travail celles qui sont sans aucun autre rapport avec le chômage actuel. Philippon pense en avoir trouvé une : le plus ou moins grand développement des syndicats à la fin du dix-neuvième siècle. Et en effet, on constate que les pays européens peu syndiqués à la fin du dix-neuvième siècle sont aussi ceux où les relations au travail sont mauvaises aujourd’hui. Philippon fait ainsi le pari que cette ancienne faiblesse syndicale n’a de rapport avec le chômage actuel que via son impact sur les relations professionnelles d’aujourd’hui. Et il montre effectivement que suite au choc pétrolier les pays dont les syndicats étaient faibles en 1900 sont aussi ceux pour lesquels le chômage a le plus augmenté et s’est stabilisé au plus haut, ce que montre très bien le graphe suivant :


Si l’auteur s’était arrêté là, il aurait juste proposé une nouvelle explication culturaliste sans proposer de voie de réforme, le tout reposant sur un support empirique faible: on peut faire dire une chose et son contraire à de telles comparaisons internationales, surtout quand le nombre de pays comparés est très faible ; par exemple, on peut avec le même graphique dire que simplement les pays protestants souffrent moins du chômage que les pays catholiques.

Il faut donc aller plus loin : expliquer les mécanismes en cause dans l’effet négatif des (mauvaises) relations professionnelles sur le chômage et la croissance économique. Le mécanisme est le suivant : dans un monde de relations au travail hostiles, deux types d’organisation ont un avantage compétitif, les entreprises familiales, grâce à leur paternalisme, et les entreprises bureaucratiques, car elles décident autoritairement de qui l’emporte dans chaque conflit. Mais ces organisations ont un coût énorme car elles n’encouragent ni la promotion interne, ni la communication entre les différentes strates de l’entreprise. Ce manque d’initiatives est très dommageable à l’environnement de l’entreprise : Philippon cite le cas d’une PME qui avait beaucoup de mal à convaincre de grosses entreprises françaises de la qualité de ses nouveaux produits car les salariés du service « Achats » de ces dernières avaient peur de prendre des risques vis-à-vis de leur hiérarchie. Enfin, pour boucler la boucle, ce type d’organisation contribue à figer l’idée que la vie dans l’entreprise est un jeu à somme nulle : la division entre le « nous » et le « eux » y est particulièrement forte car les dirigeants n’y ont jamais commencé en bas de l’échelle. Pour résumer ce raisonnement en termes plus économiques, ce type d’entreprise génère des externalités négatives en décourageant l’innovation et en consolidant une vision conflictuelle du travail.

Pour emporter la conviction sur ce constat, il reste à montrer pourquoi le plein emploi existait en France avant 1974 alors que cette culture du conflit existait déjà. L’explication est simple : l’organisation de la production avant 1974 était largement de type tayloriste, caractérisée par une définition par le haut et très précise des tâches, peu de relations directes entre les salariés et le marché, et enfin une structure hiérarchique composée de nombreux étages. Dans un tel système, les salariés et ceux qui les dirigent peuvent penser ne pas faire partie du même monde sans que cela n’entrave la bonne marche de l’entreprise. La seule conséquence d’une telle fracture est l’occurrence de plus nombreuses grèves qu’ailleurs. Mais en quelque sorte, le conflit est soluble dans le travail à la chaîne. Malheureusement, il l’est beaucoup moins dans la nouvelle organisation du travail où les hiérarchies s’aplatissent, la définition des tâches est souple et l’interaction avec le client plus fréquente. Dans un tel système, le manque de communication entre les différentes parties prenantes de l’entreprise est évidemment beaucoup plus coûteux. Et la variable d’ajustement devient alors l’emploi.

Où se situent donc pour l’auteur les voies possibles de réforme ? Ce dernier commence par étudier le cas si médiatisé des réformes du droit du travail. Leur intérêt n’est pas nié dans le livre mais Philippon fait de notre Code du travail une conséquence des mauvaises relations au travail : c’est parce que les salariés ne font pas confiance à leurs patrons qu’ils demandent à la loi de les protéger. Dans ce contexte, imposer une réforme du Code du travail n’aura que peu d’effets sur l’emploi et Philippon a beau jeu de montrer que les analyses empiriques sur le sujet ont du mal à établir un effet significatif du droit du travail sur l’emploi et la croissance. C’est néanmoins là une conclusion en partie discutable : il est clair qu’un code du travail rigide n’encourage pas à de saines relations professionnelles, puisqu’il augmente la peur de perdre son emploi et qu’il peut inciter les patrons à pratiquer le harcèlement moral pour pouvoir licencier. En revanche, le constat qu’il fait sur les entreprises trop souvent familiales et trop souvent bureaucratiques lui donne l’occasion de proposer nombre de réformes : réhabiliter et réorganiser les droits de successions dans un sens plus favorable aux héritiers « spirituels », déstabiliser les rentes des grandes firmes en favorisant la croissance des PME, ce qui suppose d’améliorer leur financement et de leur mettre le pied à l’étrier en leur réservant des contrats publics, favoriser la promotion interne dans les administrations publiques, et rendre plus transparents les processus de nomination des grands patrons. Ce sont effectivement là des leviers puissants auxquels on pourrait ajouter une augmentation de la concurrence sur le marché des biens et services.

Enfin, Thomas Philippon tente aussi de s’attaquer au mal à la racine : comment faire pour que les relations professionnelles s’améliorent ? On sent bien qu’il n’est pas un spécialiste de ces sujets, mais les contraintes à l’œuvre sont bien cernées : les représentants des salariés doivent leur ressembler, ce que montre une étude allemande citée dans le livre, et on en est loin en France ; ça ne veut pas dire abandonner le principe des « centrales » syndicales : ces dernières jouent un rôle d’expertise juridique très important pour les salariés. L’auteur ne propose pas de réformes plus précises (on se reportera à cette contribution de Pierre Cahuc sur ce sujet) mais il insiste sur le fait qu’aussi bien les organisations patronales que les syndicats de salariés doivent se soumettre à l’impératif de la représentativité (encore du « donnant-donnant »…).

En guise de conclusion, l’auteur se plaint que le système éducatif français, de la maternelle au supérieur, n’apprend pas assez à coopérer, à décider ensemble. C’est là une forme de tarte à la crème qui manque de consistance. Par où faut-il commencer ? S’agit-il juste de faire une énième réforme des programmes ou plus radicalement de changer le mode de recrutement des enseignants ? Mais n’en demandons pas trop au livre et à son auteur !

Assurément, malgré un vocabulaire un peu trop « gagnant-gagnant », ce livre apporte une contribution originale. Il faut toutefois se méfier des comparaisons internationales trop hâtives, comme le suggérait Bernard Salanié dans sa critique du livre de Philippon: si elles semblent conduire à des conclusions très fortes, c'est au prix d'une très faible compréhension des mécanismes économiques en jeu car elles effacent toutes les différences existant à l'intérieur de chaque pays. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce genre d'analyse empirique est de plus en plus considéré uniquement comme un préalable à des études plus fines réalisées pays par pays sur données microéconomiques. Toutefois, reconnaissons qu'il est bien difficile de disposer de données statistiques « propres » sur un tel sujet, qui feraient émerger des relations causales sans ambiguïté. Dans ces conditions, il faut bien admettre que la multiplication de constats dans le même sens est assez convaincante. Et il est tout de même rassurant de constater enfin une convergence entre la pensée d’un économiste rigoureux et celle de sociologues tels Philippe d’Iribarne.

Concluons en disant que ce livre se situe clairement dans un ensemble de nouvelles théories du marasme français qui considèrent que ce dernier n'est qu'en partie lié aux rigidités du marché du travail. En ce sens, il peut se rapprocher des contributions de Philippe Askenazy, concernant le manque de concurrence sur le marché des biens et services, et celles de Philippe Aghion à propos du trop difficile accès au crédit des entreprises françaises. Ce sont là des contributions récentes qui n'ont pas encore suscité autant d'études académiques que les rigidités supposées du marché du travail français. Il reste donc encore beaucoup d'inconnues, mais de telles études promettent d'être riches d'enseignements sur les raisons de la déprime économique française.
_Laurent_
_Laurent_

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lundi 14 mai 2007

Les lauriers de César


Le prix du Meilleur jeune économiste, attribué par le Cercle des économistes, vient d'être décerné cette année à David Thesmar, Professeur associé à HEC et à l'école Polytechnique, qui étudie les comportements des entreprises et particulier leur organisation interne (et dont le livre co-écrit avec Augustin Landier a déjà fait l'objet d'un précédent post par Capitalrix). Les autres nominés cette année étaient Xavier Debrun, Pierre-Olivier Gourinchas et Valérie Mignon.

Et, comme cela a déjà signalé par Econoclaste, rappelons que du côté des Etats-Unis, la médaille John Bates Clark a été attribuée à Susan Athey. Elle est ainsi devenue la première femme a recevoir cette distinction (ce qui n'est pas pour déplaire à Noblabla), attribuée par l'American Economic Association, et qui récompense le (ou la) meilleur(e) économiste de moins de 40 ans. Susan Athey a notamment travaillé sur les mécanismes d'enchères : ses contributions théoriques et empiriques ont par exemple permis de mettre en évidence l'existence de comportements de collusion entre les différentes compagnies lors de ventes aux enchères.
_Ecopublix_
_Ecopublix_

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vendredi 11 mai 2007

Que faire pour baisser le chômage en Gaule ?


La question du chômage n’a pas été au premier plan de l’élection du chef gaulois, mais les lecteurs de ce blog sont susceptibles de vouloir en savoir un peu plus sur ce que pensent les zeconomix sur ce sujet. Ce billet a pour ambition de faire le tour des positions des économistes gaulois sur la question. Car le fait est qu'ils ne sont pas d’accord ni sur le diagnostic, ni sur les solutions, ni même sur leur mise en pratique. Il vaut donc la peine de faire un rapide survol des différentes visions du marché du travail français. Mille excuses d’avance si je mélange des chercheurs reconnus avec d’autres qui ne participent pas vraiment à la démarche scientifique d’évaluation par leurs pairs. L’important est de pouvoir faire un tour d’horizon de tous ceux qui influencent le débat public français. Ce post vise à confronter ces différentes analyses (ce qui est encore trop rare dans la blogosphère gallo-romaine : la plupart des blogs/sites ayant tendance à mettre en avant l’explication qu’ils trouvent la plus plausible) pour faire émerger les points de consensus et les raisons qui expliquent les divergences.

Grosso modo, on peut distinguer quatre grands courants d'analyse du chômage parmi les économistes français : un courant d’origine marxiste en perte de vitesse, mais longtemps dominant, un courant néo-keynésien bien établi, un courant favorisant le partage du travail et un ensemble que l’on qualifiera d’académique, au sens où il est représenté par des universitaires qui publient dans des revues internationales. Ce dernier groupe est lui-même traversé par des visions assez différentes sur les causes majeures du chômage en Europe. A ces quatre grands « courants », il faut rajouter un autre, plutôt minoritaire, dans la mesure où il conteste l’existence-même d’un problème de chômage dans notre pays.

1/ La contestation du problème du chômage : il existe un courant (très minoritaire) qui conteste l’existence d’un problème de chômage en France, ou au moins l’existence d’un problème spécifiquement Français du chômage. Un exemple peut être trouvé sur ce site ou dans certaines publications d’Attac. Le message est en substance celui-ci : tous les pays du monde ont du chômage et les pays qui en ont moins officiellement (US, UK, Pays-Bas et Pays Scandinaves) masquent leur vrai taux de chômage avec un taux d’emprisonnement élevé, du travail à temps partiel surdimensionné, ou des systèmes d’indemnisation de l'invalidité très généreux. Au final, le message est plutôt qu’il n’y a pas vraiment de problème d’emploi en France et que parler du problème du chômage constitue avant tout un moyen d'opprimer les salariés et de revenirs sur un certains nombre d'acquis sociaux.

2/ L’analyse néo-marxiste : c’est la vision défendue par de nombreux membres de la Fondation Copernic et certains chercheurs à l’IRES, à commencer par le plus prolixe d’entre eux : Michel Husson. D'après cette cette vision, l’économie n'est rien d'autre que le combat fondamental entre deux forces antagonistes - les salariés d'un côté et les patrons de l'autre - autour du partage de la valeur ajoutée. C'est en se mobilisant et en parvenant à faire pression par la grève sur les patrons oppresseurs que les salariés peuvent espérer obtenir un partage plus favorable et donc obtenir davantage d’emploi et de meilleurs salaires. Dans cette perspective, la faiblesse des syndicats, la puissance de la finance, l’Union européenne sont autant d'entraves à ces revendications. Pour changer le partage de la valeur ajoutée, il faut taxer les patrons, augmenter les charges patronales, augmenter l’impôt sur les sociétés, voire interdire les licenciements. Les syndicats français, en grande partie, se réclament ouvertement de cette tendance et perçoivent leur objectif prioritaire comme la "lutte" contre les patrons-employeurs.

3/ La vision macroéconomique néo-keynésienne : ce courant, probablement dominant dans la gauche française et représenté institutionnellement par l’OFCE (Jean-Paul Fitoussi, Henri Sterdyniak) défend l’idée que le chômage est avant tout un problème macroéconomique : il n’y a pas assez de croissance en Europe, et en France en particulier. L'une des causes essentielles de cette « croissance molle » est à chercher du côté de la politique la BCE et des sacrifices consentis au cours du processus qui a conduit à l’unification monétaire européenne (politique monétaire trop stricte, restrictions imposées au déficit public). Ce courant considère les réformes sur le marché du travail comme totalement inefficaces, ou négligeables par rapport aux leviers traditionnels de la politique économique : les politiques monétaire et budgétaire. D'après cette vision, le salut pourrait provenir d’une modification des statuts de la BCE (une antienne abondamment reprise par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de discours récents), qui autoriserait une politique monétaire plus laxiste et de plus grandes marges de manoeuvre budgétaires.

4/ La vision malthusienne du marché du travail: Un large courant considère que le problème essentiel du chômage est avant tout un problème de répartition de l’emploi. Certains travaillent trop, trop longtemps, alors que d’autres cherchent du travail. Il suffit donc de baisser les heures travaillées, d’abaisser l’âge de la retraite, de mettre en place des préretraites pour lutter contre le chômage : en somme, partager le travail. Ce courant a été dominant en France depuis une trentaine d’année, à droite comme à gauche : la droite préfère inciter les femmes à retourner à leurs foyers et renvoyer les immigrés « chez eux » ; la gauche plaide quant à elle pour une baisse du temps de travail hebdomadaire et la mise en place de préretraites. Cette vision est également partagée de manière caricaturale par l'extrême droite française («3 millions d’immigrés, 3 millions de chômeurs »). L'idée fondamentale qui sous-tend cette vision est que l'emploi est un gâteau dont la taille est donnée et qu'il faut partager équitablement, ce qui donne des raisons d'être optimiste à moyen terme : avec les départs en retraite des générations du baby-boom, nous devrions assister à la disparition progressive du chômage, nous disent les économistes de ce courant de pensée, à l'image du mensuel Alternatives Economiques, qui consacra la une du numéro n°243 du mois de janvier 2006 au thème « Chômage : pourquoi il va encore baisser »


L'argument défendu par les journalistes d'Alter eco est que le vieillissement démographique va mécaniquement faire baisser la part de la population active (pourvu que l’on ne mette pas en place de réformes des retraites incitant à repousser l'âge de départ en retraite).

5/ La vision "académique" : a côté de ces trois ou quatre grands courants du discours économique en France, il existe le monde de la recherche universitaire. Il est intéressant de noter que les 4 courants que je viens d'évoquer sont dominants en France, tant dans la formation des élites administratives et journalistiques que des dirigeants syndicaux. Le discours universitaire, à l’image des universités françaises, est marginal dans le débat public. Pour autant, existe-t-il un consensus sur les causes du chômage en France au sein-même du monde académique ? Au vu des positions variées des universitaires pendant la campagne présidentielle, force est de reconnaître que non. On peut distinguer un certain nombre de visions différentes, pas forcément opposées, mais qui impliquent des priorités de réformes différentes. Sans surprises, ces différentes explications du chômage privilégient tantôt les facteurs affectant l'offre de travail (du côté des salariés), tantôt les facteurs affectant la demande (du côté des entreprises), tantôt des facteurs qu'on peut qualifier de "structurels".

A/ Du côté de l'offre de travail :

Un ensemble de facteurs sont susceptibles d'expliquer que de nombreuses personnes soit de parviennent pas à trouver un emploi, soit préfèrent rester au chômage plutôt que de reprendre une activité salariée :
  • Dans la plupart des pays développés, on assiste depuis le début des années 1980 à une baisse tendancielle de la demande de travail non qualifié de la part des entreprises. Plusieurs facteurs sont fréquemment mis en avant : progrès technologique "biaisé" en faveur du travail qualifié, ouverture commerciale qui pénalise les travailleurs les moins diplômés ou encore changements organisationnels (décentralisation des tâches, travail en équipes) qui se font au détriment de la main-d'oeuvre peu qualifiée. Pour adapter la structure des qualifications à cette évolution de la demande, il faudrait investir massivement dans la formation professionnelle en direction des publics les plus fragiles, en s'inspirant de dispositifs mis en place dans certains pays scandinaves (en Suède en particulier). Plus généralement, les économistes qui partagent cette vision militent pour des réformes s'inspirant des exemples suédois ou britannique (à l'image des New deals mis en place par le gouvernement de Tony Blair : pour les jeunes, les vieux, les mères célibataires, etc.) et qui combinent aides à la recherche d’emploi (avec un savant dosage d'incitations et de sanctions), formation professionnelle et emplois subventionnés en direction de publics ciblés.
  • Parmi les facteurs susceptibles d'expliquer que certains individus préfèrent rester au chômage plutôt que reprendre un emploi, de nombreux économistes insistent sur l'existence de "trappes à chômage". Parce que la reprise d'un emploi est souvent associée à la perte de transferts sociaux (RMI, allocation parent isolé, CMU, etc.), le gain monétaire qui lui est associée peut être relativement faible et peu incitatif pour toute une frange de la population (les mères célibataires, en particulier). Pour y remédier, il faut mettre en place des politiques susceptibles de faire en sorte que le "travail paie", à l'aide d'outils tels que l'"impôt négatif", dont la Prime pour l'Emploi constitue une version miniature.
  • La réforme de l’assurance chômage : toujours du côté de l'offre de travail, de nombreux économistes ont longtemps considéré que la générosité des allocations chômage (qui consiste en un revenu de remplacement pour les chômeurs) pouvait nuire au retour à l'emploi des personnes au chômage, en retardant le moment où elles acceptent de reprendre un emploi. Initialement, ces économistes plaidaient pour la réduction pure et simple du montant de ces allocations. Le message s’est ensuite précisé lorsqu'un certain nombre d'études ont mis en évidence que la sensibilité du timing de la reprise d'emploi au montant des indemnités chômage était forte surtout pour les travailleurs qualifiés, touchant des revenus élevés, un tel résultat justifiant plutôt un abaissement du plafond des allocations chômage qu'une diminution généralisée de leur montant. Enfin, la comparaison avec les pays nordiques a encore modifié l'analyse, en montrant que le montant des allocations chômage n’avait aucun effet négatif sur la durée du chômage, pour autant que le contrôle de la recherche d’emploi était réalisé de façon efficace et que des sanctions financières étaient appliquées en cas de manquement. A partir de ce constat, les mesures proposées divergent: Jacques Attali et Vincent Champain suggèrent d'aller dans le sens du soutien aux chômeurs, Pierre Cahuc propose de réformer le service public de l'emploi en fusionnant l'ANPE et l'Unedic afin de favoriser simultanément l'aide et le contrôle de la recherche d'emploi.

B/ Du côté de la demande de travail :

A côté des facteurs d'offre de travail mis en avant pour expliquer l'importance du chômage en France, d'autres facteurs sont fréquement invoqués pour justifier la faiblesse de la demande de travail :
  • Le coût du Smic est fréquemment cité au banc des accusés : la hausse très forte du Smic entre 1968 et 1984, conjuguée à l'accroissement considérable des taux de cotisations sociales pour financer la protection sociale en a fait un suspect important dans l’explication de la hausse du chômage des travailleurs non qualifiés et des jeunes pendant la même période. Le débat s'est cristallisé en France autour de l'évaluation de l'impact sur le chômage des mesures d'allègement de charges mises en place par la droite et la gauche depuis le milieu des années 1990 pour réduire le coût du travail des salariés non qualifiés, c'est-à-dire ceux dont l'emploi est le plus sensible au coût. Parmi les économistes partisans de telles mesures, citons Bernard Salanié, Etienne Lehmann, Pierre Cahuc et Thomas Piketty. A l'inverse, certains sont farouchement opposés à ces mesures, à l'image d'un Michel Husson ou d'un Henri Sterdyniak. Certains économistes ont une position plus nuancée, tels Yannick L'Horty qui, tout en soulignant l'impact positif très net des politiques de baisse du coût du travail, en pointe aussi les fragilités (complexité du système, effets de substitution, annulation de l'impact positif des baisses de charges du fait de l'augmentation simultanée du Smic brut, etc.). Pour de plus amples détail, voir le court article de L'Horty dans la nouvelle revue Regards croisés sur l'économie.
  • Pour expliquer la faiblesse de la demande de travail dans certains secteurs, par comparaison avec la structure des emplois de nos voisins, certains économistes incriminent le manque de concurrence sur le marché des biens et services : cette vision repose sur des analyses assez robustes qui ont montré que les réglementations visant à protéger certaines professions (petit commerce, taxis…) se sont traduites par un déficit d’emploi (et de croissance) important. Un des économistes français qui insiste le plus sur cet aspect est Philippe Askenazy. Dans la même veine, citons également le rapport Cahuc-Kramarz.

C/ Autre facteurs structurels :
  • La flexibilité du marché du travail : le succès de pays comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède dans la lutte contre le chômage a mis en lumière ces dernières années que le marché du travail dans ces pays fonctionnait de façon sensiblement différente du marché du travail français. On peut retenir deux faits majeurs : des contrats de travail plus flexibles, c’est-à-dire une plus grande facilité pour licencier des salariés et une assurance chômage généreuse, mais contrôlée. En parallèle, la vision théorique du marché du travail a été révolutionnée par le développement des modèles dits de search (le marché du travail est caractérisé par d'importantes frictions provenant du processus de création/destruction d'emplois). Ces théories ont souligné par exemple l'effet pervers des fortes entraves mises au processus licenciement des salariés, en montrant qu'elles ont pour effet de diminuer les embauches. Bien qu'une forte protectionde l'emploi ait un effet généralement indéterminé sur le taux de chômage, elle a tendance à entraîner un stock de chômeurs de longue durée qui reste durablement exclus du marché de l'emploi. Dans cette veine, certains économistes ont pu recommander de "libéraliser le marché du travail" (comme un Gilles Saint-Paul) pour le rapprocher d'un idéal anglo-saxon. Mais d'autres économistes avaient plutôt en tête le succès du modèle nordique en soutenant des politiques visant à favoriser la flexibilité du marché du travail en échange d'une couverture élevée. Pierre Cahuc ou Olivier Blanchard sont parmi les principaux défenseurs de telles politiques en France.
  • Le dialogue social: Une littérature macroéconomique maintenant un peu ancienne s'est consacrée à l'analayse les relations entre chômage et mode de négociation des salaires. La conclusion de ces chercheurs était qu'il fallait soit une négociation décentralisée (type pays anglo-saxons) soit une négociation centralisée (type pays nordiques) pour minimiser l'impact négatif des négociations salariales sur l'emploi, mais que le modèle continental mixte était néfaste pour l'emploi. Dans le même ordre d'idées, Thomas Philippon et son coauteur Olivier Blanchard (on notera au passage que ces deux économistes pas voté pas pour le même candidat !) ont produit des travaux tendant à montrer que la qualité du dialogue social avait une influence directe sur le taux de chômage.
  • Les contraintes de crédit : un certain nombre d'économistes soulignent que l'investissement industriel, et donc la croissance et la création d'emplois, est très dépendant de la capacité des entreprises à financer ces investissements. Or un certain nombre d'études empiriques montrent, par exemple, que certaines entreprises (notamment les PME) ne parviennent pas à obtenir les financements qu'elles souhaiteraient. Les politiques visant à remédier à ce problème vont de l'intensification de la concurrence sur le marché bancaire (telle qu'elle est préconisée par la Commission européenne), aux interventions de l'Etat pour améliorer le financement des PME (tel le Codevi en France), en passant par l'accélération du mouvement de financiarisation de l'écononomie ou encore la lutte contre les abus de position dominante. Un économiste comme Philippe Aghion a ainsi été très en pointe récemment pour souligner la nécessité d'une concurrence accrue sur le marché du crédit. Citons également cet article d'Etienne Wasmer.

Evidemment, cette tentative de classification a ses limites : la plupart des économistes ne considèrent pas que le chômage français ait une cause unique et peuvent souscrire à plusieurs des visions évoquées ci-dessus. Si l'on souhaitait proposer une classification plus large encore, on pourrait ranger les visions évoquées ci-dessus dans deux grandes catégories : ceux qui privilégient une vision macro (la faute à la BCE, à une politique budgétaire trop stricte...) et ceux qui pensent que ce sont les institutions - niveau micro - (Smic, contrat de travail, assurance chômage) qui ne sont pas adéquates.

Alors, me direz-vous : qui a raison ? Ce blog va proposer au fil de son existence de passer en revue les faits et les arguments qui sous-tendent chacune de ces visions. Au lecteur de juger celles qui passent le test. On vous promet la réponse avant l’élection présidentielle de… 2012 !
_Antoine_ _ Julien_
_Antoine_ _Julien_

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samedi 28 avril 2007

Evaluation des politiques publiques (4/7) : les institutions


Nous continuons notre série sur l'évaluation des politiques publiques. Après avoir évoqué les motivations pour des politiques économiques reposant sur des évaluations solides, décrit les obstacles techniques à surmonter pour réaliser des études de qualité, nous abordons aujourd'hui les difficultés institutionnelles. Le rôle des économistes dans la campagne électorale est en débat. Certains choisissent une posture militante, certains s'abstiennent de prendre parti et d'autres ne participent pas du tout au débat public. Pour alimenter le débat public, ce post défend le besoin d'institutions qui allient la nécessaire crédibilité scientifique et des talents de communication, une subtile potion magique, encore inconnue des Gaulois.

La difficulté technique est réelle mais n’est pas forcement le point sur lequel nous avons en France le retard le plus important. Ce qui manque cruellement ce sont des institutions qui sachent communiquer aux citoyens comme à leurs représentants les résultats et les discussions des chercheurs sur ces évaluations. Ce besoin d’institutions ne veut pas dire qu’il soit facile aux chercheurs de convaincre leurs concitoyens de leurs résultats, bien au contraire ! La recherche scientifique est en partie une recherche de résultats et en partie un exercice de persuasion de la communauté scientifique (avec des méthodes, une démarche de réplication…). Pour le succès de l’évaluation, il faut convaincre en plus les politiques et les citoyens qui les élisent. Les chercheurs ne peuvent se satisfaire du modèle de l'intellectuel engagé, ils ont besoin d’institutions crédibilisant leur participation au débat public.

Communiquer comme exercice démocratique.

La décision doit rester celle des citoyen : l’expert n’est pas là pour capturer le pouvoir des citoyens, mais pour l’éclairer. Les citoyens doivent savoir, car c’est là la garantie d’un vote qui ne se laisse pas abuser par les démagogies. C’est aussi une nourriture indispensable pour la démocratie, afin qu’elle ne sombre ni dans le populisme ni dans une aristocratie élitiste.
Les représentants doivent savoir, d’une part pour pouvoir contrôler efficacement l’exécutif, et d’autre part car ce sont eux qui dans une large mesure font l’offre politique. Ils doivent pouvoir être en mesure de savoir s’ils font des propositions crédibles ou totalement fantaisistes, et surtout si les politiques qu’ils proposent ont des chances d’atteindre les objectifs qu’ils ont annoncé à leurs électeurs. Le problème n’est pas tant que nos femmes et hommes politiques disent qu’ils souhaitent baisser le chômage, que de savoir comment.

La crédibilité indispensable.

La qualité d’une évaluation ne dépend pas que de sa qualité technique et de la communication qui peut en être faite : son utilité pour le débat publique repose avant tout sur sa crédibilité auprès du public. Trois écueils doivent être impérativement évités :

  1. Le premier est la dépendance au pouvoir politique. Les évaluations des politiques publiques ne peuvent pas être réalisées par les administrations chargées de leur mise en place (on ne peut être juge et partie). Il est impossible de penser qu’un ministre (voire une administration) n’ait pas la tentation de contrôler l’évaluation de la politique qu’il a défendue. De nombreux exemples récents en France soulignent qu’un tel contrôle a lieu régulièrement, soit en censurant les études réalisées, soit en empêchant leur réalisation par l’interdiction d’accès aux données.
  2. Rexecode ou l’IRES sont officiellement liés respectivement au patronat ou aux syndicats et leurs études ont de fortes chances d’être idéologiquement orientées, même si elles peuvent être de qualité.

  3. Le troisième est le coût de la neutralité. L’Insee est l’institut le plus à même à réaliser des évaluations sérieuses et respectées des politiques publiques en France, mais l’institution a les mains liées par sa principale tâche qui est la production de données fiables et respectées de tous. La crédibilité de l’Insee est une chose trop précieuse pour que ses membres se risquent sur les sujets controversés et trop politiques. On voit aujourd’hui par la remise en cause frontale de l’indice des prix et de la mesure de la pauvreté que même établir des faits (des données de base) nécessite une institution au-dessus de tout soupçon.

Des institutions pour communiquer.

La communication de l’évaluation des politiques publiques demande des compétences et des institutions particulières. Il faut pouvoir communiquer au point de vue scientifique (faire valider par ses pairs les méthodes utilisées comme dans tout autre discipline scientifique), mais il faut aussi communiquer les résultats aux décideurs et à la représentation (rapports d’expertise) et enfin communiquer au grand public pour éclairer les enjeux (presse de grand public).

Une telle communication est un véritable métier et si on peut reprocher aux chercheurs de ne pas assez sortir de leur tour d’ivoire, il faut reconnaître qu’il n’existe que peu d’institutions (think tanks de niveau universitaire) qui peuvent jouer ce rôle en France. Ce constat est à la fois le résultat de la pauvreté des universités et de leur éloignement institutionnel de la sphère publique (qui n’est pas étranger à leur éloignement du marché du travail…) et le manque de demande d’évaluation de la part de l’Etat. Les administrations ont le plus souvent leurs propres services d’études qui gardent jalousement leurs données contre de cupides chercheurs prêts à les exploiter. Chaque service est en rivalité avec les autres administrations, pour conserver le contrôle sur des données qu’ils assimilent à une forme de pouvoir dans le rapport de force politique. Enfin la formation généraliste des élites de l’administration française est peu propice à la consommation de travaux d’évaluation de politique publique de qualité (utilisant les méthodes économétriques récentes et ayant fait l’objet de publication scientifique).

L’évaluation des politiques publiques n’est pas un slogan, c’est un vaste programme de réforme des universités, de la recherche, des administrations et de la façon de faire de la politique. La recette de la potion magique est donc un subtile équilibre de compétence universitaire, de crédibilité, d'indépendance politique, d'honnêteté intellectuelle, de communication moderne, d'efficacité de l'Etat... Bon ça sonne un peu science-fiction dit comme ça, mais on y croit très fort!

Avant d’en venir à des propositions concrètes, il nous faudra faire un tour d’horizon des institutions chargées de l’évaluation en France.

Suite au prochain numéro !
_Antoine_ _ Fabien_

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mercredi 18 avril 2007

Les conseillers de César et Cléopâtre (le retour)


A lire sur le site du Monde, un entretien réalisé avec Philippe Aghion et Olivier Blanchard à propos du programme économique du (de la) candidat(e) qu'ils soutiennent respectivement : Ségolène Royal pour le premier, Nicolas Sarkozy pour le second. Tout en reconnaissant la difficulté de l'exercice, il nous semble que cette interview illustre parfaitement l'incapacité des économistes à se faire entendre au cours de cette campagne présidentielle, parce que l'affichage de leur soutien politique a pour effet de masquer le consensus pourtant réel qu'ils partagent sur les réformes économiques nécessaires (et dont rien ne prouve qu'il soit partagé par leurs poulains respectifs).

Grosso modo, cet entretien révèle que Blanchard et Aghion sont, comme la plupart de leurs collègues, d'accord sur les points suivants :
1/ il faut réformer le marché du travail en introduisant une dose de flexibilité ;
2/ compte tenu du niveau de la dette, il n'est pas opportun de baisser les prélèvements obligatoires ;
3/ il faut maintenir le principe de la redistribution.

Au-delà de ces trois points, il est hautement probable qu'Aghion et Blanchard soient également d'accord pour dire :
1/ qu'il faut introduire davantage de concurrence sur le marché des biens et services (suppression des lois Galland, Royer et Raffarin, en particulier) ;
2/ qu'il faut réformer en profondeur l'enseignement supérieur pour le rendre compétitif sur le plan international.

Au total, l'interview produit un malaise évident : on sent bien que l'un et l'autre sont d'accord sur l'essentiel, mais qu'ils cherchent à tout prix à justifier la cohérence de leurs prises de position respectives, à coup :
  • d'interprétations pour le moins « héroïques » des propositions économiques de leur candidat(e) préféré(e) : où dans le programme de Ségolène est-il écrit qu'elle s'inspirera de la flexicurité danoise ? où dans le programme de Sarkozy est-il écrit qu'il maintiendra le même niveau de redistribution ? Le comble étant atteint lorsque, à la question du journaliste qui lui rappelle que le programme de Sarkozy ne mentionne nulle part l'idée d'une taxe sur les licenciements, Blanchard répond presque candidement : « c'est vrai, mais je sais qu'il n'y est pas hostile ». Et le citoyen lambda ? Est-il censé le savoir également ?
  • d'omissions volontaires sur les aspects positifs des propositions du candidat adverse et, a fortiori, sur les aspects potentiellement « gênants » du programme du candidat soutenu : Aghion ne dit rien sur le contrat unique ; Blanchard est vraiment en position délicate lorsqu'il faut parler du programme fiscal de Sarkozy.
A tout prendre, on aurait préféré qu'Aghion et Blanchard disent vraiment ce qu'ils pensent et interpellent les candidats sur leur propositions de réformes économiques
(en matière de retraites, de logement, d'éducation, etc.) pour les inciter à en préciser le contenu, plutôt que de se faire les interprètes plutôt maladroits et peu convaincants de la pensée-Ségolène-Royal et de la pensée-Nicolas-Sarkozy.
_Julien_

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mardi 17 avril 2007

Trop d'impôt tue l'impôt ! Certes, mais on en est loin


Trop d’impôt tue l’impôt ! L’impôt sur le revenu français fait fuir les contribuables productifs ! Après le délire paranoïaque et la lamentation sur le départ de Jonnhy, quelle est la réalité ? Elle se trouve bien loin de ces clichés. Si on compare à l’Allemagne et le Royaume-Uni, souvent cités en exemple en Europe, avec les Etats-Unis et le Canada, et plus généralement avec l’Union européenne et l’OCDE, on s’aperçoit que la France a l’impôt sur le revenu des personnes physique de très loin le plus faible, comme le montre le graphique ci-dessous:


On entend alors souvent que la France à certes un impôt faible, mais que l’impôt américain par exemple est beaucoup moins progressif que l’impôt français. C’est encore une idée reçue, le barème de l’impôt américain fédéral est tout à fait progressif, comme le montre le tableau ci-dessous:


Le barème français parait certes plus progressif encore. Il ne faut cependant pas oublier qu’il n’est calculé que pour 72 % des salaires (jusqu’à plus de 11 000 euros nets mensuels) et 50 % des revenus de capitaux mobiliers, sans parler du nombre très important de déductions et de réductions fiscales, et des quotients conjugaux et familiaux, qui réduisent encore considérablement l’impôt sur le revenu des familles les plus aisées.

Et ce n’est pas tout : si la France a le plus faible taux d’imposition sur le revenu des personnes physiques, l’IR proprement dit est minoritaire dans ces recettes fiscales. Il n’a rapporté en 2005 que 2,9 % du PIB, alors que la plus grande part des impôts sur le revenu est prélevée au travers de la CSG (4,2 % du PIB en 2005). Or la CSG n’est pas du tout progressive, elle est même régressive puisqu’une grande partie est déductible de l’impôt sur le revenu.

L’impôt sur le revenu est donc faible et finalement pas si progressif que cela en France. Et si la France a un taux de prélèvements obligatoires élevé, elle le doit surtout à des cotisations sociales et une TVA très importantes.
_Clement_

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