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lundi 22 mars 2010

Ethnicité : spin off


Le premier post sur l’ethnicité et la fourniture du bien public nous avait laissé la désagréable impression que la seule issue permettant une fourniture de biens publics de qualité était la formation de « ghettos ethniques » dans lesquels chacun s’entendrait sur le type de bien public à fournir, serait prêt à participer à son financement, collaborerait efficacement avec les autres membres de son ethnie et surveillerait attentivement que chacun en fasse bien de même.
Ce post va s’attaquer à cette impression de deux manières.



Tout d’abord, plutôt que de la dénoncer sur des critères éthiques, nous allons, en bons économistes, voir si l’on peut effectivement atteindre un optimum social stable en redécoupant les frontières des pays selon des critères d’homogénéité ethnique.
Une fois cet exercice terminé, nous verrons également que notre impression que la solution ne saurait résider que dans une forme d’apartheid tient à une hypothèse très forte (et très fausse) sur l’ethnicité, à savoir qu’un individu ne peut se définir que par une et une seule identité ethnique au cours de sa vie.


I. La taille des Nations.

La question de la détermination de la taille optimale des pays, telle qu’analysée par Alberto Alesina et Enrico Spolaore dans leur ouvrage The Size of Nations (dont on peut trouver une partie des arguments résumés dans cet article ), nous offre un cadre analytique permettant de savoir si, oui ou non, on peut parvenir à un optimum social stable en redécoupant les pays selon des critères d’homogénéité ethnique. En effet, ces auteurs cherchent à comprendre la détermination de la taille des pays, dans un contexte d’arbitrage entre des économies d’échelles (plus le pays est grand, plus le coût par tête de la fourniture de bien public est faible) et d’hétérogénéité des préférences (plus le pays est grand, plus ses habitants diffèrent en termes de préférences sur le bien public). Définissant le nombre optimal de pays comme celui qui permet de maximiser la somme des utilités des habitants du monde, ils cherchent alors à savoir si celui-ci est effectivement réalisable.

Dans le modèle qu’ils proposent, volontairement simplifié, la distance géographique entre les individus est proportionnelle à leurs différences en termes de préférences sur le bien public à fournir. En posant que les groupes ethniques sont répartis sur des zones géographiques spécifiques, on peut donc reprendre leur problématique en l’appliquant à des groupes ethniques qui auraient des préférences différentes sur les biens publics à fournir.

Le nombre optimal de pays va être fonction décroissante du coût du bien public et croissante de la perte d’utilité que représente pour un individu le fait que ce bien est relativement éloigné de ses préférences (c'est-à-dire, ici, géographiquement éloigné). Ainsi, si l’on représente le monde comme une ligne et que le nombre de pays optimal est de 5, on peut représenter le monde comme sur le graphique ci-dessous. Dans le 3e pays, le bien public, est fourni exactement au centre (de même que dans chacun des autres pays). Il en résulte que les individus, ou groupes ethniques, situés près de la frontière seront très peu satisfaits car, alors qu’ils contribuent au financement de ce bien, ils n’en obtiennent qu’une faible utilité, car il ne correspond pas au bien public qu’ils désirent. Dès lors, les habitants de chaque pays résidant près des frontières auront intérêt à faire sécession et à créer leur propre pays, qui leur fournirait un bien public plus proche de leurs attentes. Partant d’une situation optimale, on constate alors que le nombre de pays n’est pas stable, et que, dans un cadre où la sécession peut se faire relativement aisément, le nombre de pays sera supérieur à celui désirable socialement.




En d’autres termes, laisser les individus décider de la taille de leur pays en fonction de leurs préférences entraine un nombre socialement sous optimal de pays. Dans notre contexte, cela signifie qu’un monde de ghettos ethniques, dans lesquels les populations sont très homogènes du point de vue de leurs préférences est un monde inefficace, car ne prenant pas bien en compte le fait qu’appartenir à un pays plus grand, et donc plus hétérogène ethniquement, permet de réduire la facture du bien public.


II. Un portefeuille d’identités ethniques ?

Définir les frontières des pays ou des juridictions sur des critères ethniques ne semble donc pas être optimal, alors même que nous avions complètement négligé le coût que peut représenter un tel découpage (les relations entre l’Inde et le Pakistan ou entre Israéliens et Palestiniens semblent pourtant indiquer que ce coût est loin d’être négligeable). Cependant, il ne faut pas nécessairement en conclure que nous sommes condamnés à une sous provision de biens publics due à la cohabitation de trop de groupes ethniques différents.
En effet, nous avons jusqu’à présent supposé que l’ethnicité des individus était clairement définie, identifiable et inaltérable. C’est en réalité loin d’être le cas. Les théories constructivistes ont en effet largement démontré à quel point l’identité ethnique peut être fluctuante. Ce type d’approche montre en effet que loin d’être quelque chose de fixé, l’identité ethnique d’un individu est le fruit d’une construction sociale, et qu’elle est donc sujette à évolution et manipulation.
La définition du concept d’ethnicité fait débat, car, comme l’écrit Max Weber, « le concept général d’ethnie […] est un fourre tout ». Kanchan Chandra dans un survey sur la définition du concept, propose de comprendre l’identité ethnique comme « un sous ensemble de catégories d’identité auxquelles l’éligibilité est déterminée par des attributs liés à l’origine (« descent based attributes ») » Dans cette définition, sont donc définies comme ethniques des identités telles que la couleur de la peau ou la région d’origine, que le sens commun ne considère généralement pas comme des ethnies, alors qu’elles le sont dans la littérature sur l’ethnicité.

Si l’on en croit Daniel Posner , les théories constructivistes enrichissent la question de l’ethnicité de deux manières. Tout d’abord, loin d’être définis par une seule identité ethnique, les individus, en possèdent en réalité plusieurs, susceptibles d’être mobilisées à des moments spécifiques dépendant du contexte économique et social (un individu peut choisir de s’identifier d’abord à son clan, à sa région, à sa langue, à sa couleur de peau, à son pays…).
Ensuite, à supposer que le type d’identité ethnique à laquelle on s’identifie soit fixé, la frontière entre chaque « ethnie » est souvent floue, rendant possible le passage d’une ethnie à l’autre. Même dans le cas extrême de la couleur de peau, pour lequel l’appartenance ethnique est directement visible, et donc difficilement manipulable, la différence de couleur n’est en réalité pas discrète mais continue, rendant possible des changements d’ethnie à la marge.
Ce type de manipulation d’identité ethnique a peu été étudié empiriquement, car nécessitant d’avoir des données d’identité ethnique prises en différentes périodes. On peut néanmoins citer l’exemple historique de la mobilisation des associations de caste dans l’Inde du début du XXe siècle (étudiés notamment par Nicholas Dirks ou Susan Bayly), qui cherchaient à améliorer le statut de leur caste, en passant notamment par une modification du nom de celle-ci pour adopter des noms tels que « Brahmane » ou « Rajput », plus prestigieux. Les données de recensement de l’époque sont en ce sens éloquentes, soulignant les tentatives des différents groupes de castes pour manipuler leurs noms face aux autorités du recensement. Ainsi, la caste des Kanets de l’actuel Himachal Pradesh (qui appartenait à l’époque à la Province du Punjab) a obtenu, au recensement de 1921, le droit de se déclarer comme Rajput, entrainant une modification massive de la population de ces deux groupes dans le recensement, comme on peut l’observer sur le graphique.




Cependant, ce type de manipulation reste relativement rare car difficile à mettre en œuvre, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif. Il n’est donc pas celui qui nous intéresse en priorité ici, le cas de figure le plus fréquent n’étant pas celui d’un changement d’ethnie (par exemple, changer de clan), mais plutôt celui où l’identité ethnique « pertinente » (en anglais « salient », je n’ai pas trouvé de traduction moins moche) change.

De nombreux travaux ont en effet montré à quel point l’identité ethnique « pertinente » répond au contexte économique et social. Les travaux de Daniel Posner sur la Zambie sont particulièrement marquants sur la question.
Dans cet article en particulier, il utilise le fait que la frontière entre la Zambie et le Malawi, décidée arbitrairement au moment des indépendances, ne coïncide pas avec la répartition géographique des groupes ethniques, et en coupe donc certains en deux. Il s’intéresse ainsi aux relations entre les Chewas et les Tumbukas, deux groupes répartis d’un coté et de l’autre de la frontière. L’arbitraire dans le tracé de la frontière implique que le fait de se trouver d’un coté ou de l’autre de celle-ci est uniquement du au hasard. Dès lors, on peut supposer qu’un Chewa du Malawi a des caractéristiques très similaires à celles d’un Chewa de Zambie, et de même pour les Tumbukas. Il en résulte que les différences culturelles entre Chewas et Tumbukas sont les mêmes de part et d’autre de la frontière, et que toute différence dans les rapports entre ces deux groupes peut être attribuée au fait d’appartenir à un pays différent, avec ce que cela implique en terme de différences institutionnelles, plutôt qu’à des différences culturelles fondamentales entre ces groupes spécifiques à un pays.

Or, on constate de manière relativement surprenante que si au Malawi ces deux groupes ethniques tendent à être des adversaires sur le plan politique, avec des partis spécifiques, et des votes très marqués par l’appartenance à l’une ou l’autre de ces communautés, ils sont au contraire alliés en Zambie, avec un parti politique commun, et le sentiment d’appartenir à une même communauté, celle de la région. Ce sentiment se trouve illustré de manière flagrante dans les résultats d’une enquête menée par Posner, et reproduite dans le graphe ci-après.




Pour rendre compte de cet état de fait, l’argument de Daniel Posner est que la taille relative de chacun de ces groupes par rapport à la population du pays dans son ensemble est très différente de part et d’autre de la frontière : alors qu’au Malawi, chacun représente une large part de la population, ils sont tous les deux très minoritaires en Zambie. Dès lors, un politicien désireux de remporter des élections en ayant recours à une identification ethnique des électeurs n’aura pas la même stratégie d’un coté ou de l’autre de la frontière : le politicien Zambien aura tout intérêt à chercher à mobiliser ses électeurs sur les bases de leur identité régionale, afin de s’assurer une base suffisamment large pour espérer gagner les élections, tandis qu’un politicien Malawite, lui, cherchera à mobiliser les électeurs sur leur identité communautaire.

Il apparait donc que l’écart culturel existant entre différents groupes ethniques n’est pas en soit clivant : il ne le devient que parce qu’il est stratégiquement construit en réponse à un contexte donné. D’autres études abondent dans le sens d’une identification stratégique à l’ethnie, qui n’est d’ailleurs pas systématiquement due aux calculs des hommes politiques, mais peut être également le fruit de stratégies individuelles, comme dans le cas de la recherche d’un emploi.


III. Heal the world, make it a better place.

L’identité ethnique étant largement construite, et donc susceptible d’être manipulée, notre problème de fourniture de biens publics dans un environnement multi ethnique n’apparait plus totalement insoluble, puisque pouvant potentiellement être surmonté par la redéfinition des lignes de clivages entre groupes ethniques. Il en résulte une large responsabilité des hommes politiques, qui, s’ils veulent véritablement tenter de résoudre cette situation sous optimale, doivent résister à la tentation électoraliste de mobiliser les électeurs sur des identités clivantes, pour tenter au contraire de lisser celles-ci afin qu’elles ne viennent pas polluer le débat politique. Autant dire qu’il n’y a pas de raison d’être très optimiste, les incitations des hommes politiques allant clairement à l’encontre d’une évolution bisounours des rapports entre groupes ethniques. Il ne reste plus qu’à gagner souvent des coupes du monde de rugby, de foot, ou les JO...
_Guilhem_

4 commentaires:

henriparisien a dit…

Cela fait plaisir de voir ce blog redevenir actif.

Votre exemple sur la « construction ethnique » est intéressant. Mais je crois que vous surestimez l’importance des leaders politiques. Il a fallu trois ans pour que la Tchécoslovaquie éclate après la chute du mur et pas beaucoup plus pour la Yougoslavie.

On peut reprendre votre exemple de la Zambie et du Malawi en faisant – comme vous le soulignez – remarquer que les positions stratégiques des deux communautés sont différentes du fait du contexte national et les conduisent dans un cas à coopérer dans l’autre à s’affronter.

La question est donc de savoir si les leaders conduisent leur communauté, ou si au contraire ils sont le reflet de leurs aspirations.

Pour reprendre votre modèle théorique sur l’organisation en territoire des biens publics. Chaque membre à une fonction d’utilité qui ressemble à f(d) – E(n). Ou d est la distance de la personne au service public, et n le nombre de personne contribuant à ce service. F est E étant décroissantes.

Une scission diminue d mais également n, et n’est donc pas de nature à améliorer significativement la situation de l’ensemble des participants.

Dans ce modèle, l’approche rationnelle, serait que chaque membre tente de diminuer d. C’est à dire de se conformer au modèle. Comme il n’y a visiblement pas une convergence systématique (prenons par exemple le cas de la Belgique), il faut considérer pour compléter le modèle, qu’il existe des forces qui rendent cette diminution difficile.

Guilhem a dit…

Henriparisien>
Sur les leaders politiques, vous avez tout à fait raison. Mon objectif dans ce post était avant tout de souligner à quel point l’hypothèse de sens commun d’absolue rigidité des identités ethniques s’avère la plupart du temps très fausse. J’ai pris cet exemple, mais j’aurais pu prendre l’exemple des stratégies plus individuelles d’identification ethnique, que je ne fais que mentionner.

Sur la question aspirations de la communauté/aspirations du leader, je ne suis par contre pas tout à fait d’accord. Dans l’exemple Zambie-Malawi, les Chewas et les Tumbukas ont a priori les mêmes aspirations de part et d’autre de la frontière, et pourtant, ils ne se considèrent comme une communauté que d’un seul coté de la frontière. Dans ce cas, ce ne sont pas les aspirations des communautés en tant que telles qui importent, puisque les frontières mêmes de celle ci apparaissent comme stratégiquement délimitée en fonction du contexte national. Ce ne sont pas non plus les aspirations des leaders qui jouent, en supposant que celles-ci soient les mêmes partout, (trouver le meilleur moyen d’être élu, par exemple). Ici, en réponse à un désir des électeurs d’être représentés (ou de bénéficier de politiques clientélistes basées sur l’identité ethnique), les leaders politiques utilisent l’identité leur permettant de bénéficier d’une base suffisamment large pour être élus : la tribu au Malawi, et la région en Zambie.
La question est alors de comprendre pourquoi il faut une base « ethnique » au vote. Sur cette question, je vous renvoie notamment aux travaux de Kanchan Chandra, qui soulignent le role de l’ethnie dans les « démocraties clientelistes », car permettant d’identifier assez permettant d’identifier relativement aisément les électeurs, et donc de diriger vers eux les politiques clientélistes après élection.

Sur le modèle, je ne suis pas sur de bien comprendre ce que vous voulez dire. Veuillez donc m’excuser si je réponds mal à votre remarque.
En effet, la scission va faire diminuer la somme des utilités, mais elle va faire augmenter celle des personnes situées près de la frontière, qui feront donc sécession, au détriment du bien être collectif. Et effectivement, la taille moyenne des pays dépendra de la forme des fonctions f(d) et E(n), pour reprendre votre notation. Le problème ici est que chaque individu ne prend en compte que le cout qu’il supporte, sans tenir compte du fait que sa « participation » diminue le cout supporté par tout le monde.
Ajouter un coût à la scission ne change pas fondamentalement les intuitions du modèle, mais le rendrait en effet un peu plus réaliste, permettant par exemple de rendre compte de mouvements de type « autonomistes ».

SG a dit…

Merci pour ce post vraiment très intéressant et très documenté.

Je suis d'accord avec l'ensemble de votre post sur le lien ethnicité/bien public mais je ne suis pas d'accord avec le ton de la conclusion sur les hommes politiques.

Il me semble en effet qu'il y a une différence fondamentale selon la tradition démocratique du pays. Je pense que l'éthnicité des conflits et l'instrumentalisation des tensions s'inscrit dans un contexte historique et politique particulier: en Côte d'Ivoire, elles ont pu être instrumentalisées par les leaders politiques; idem au Nigéria. Mais les tensions racistes de l'Afrique du Sud relèvent plus d'un contexte économique particulier tandis que les tensions xénophobes des pays européens relèvent de micro-clashes culturels non permanents. Enfin, les mouvements séparatistes sont renforcés par une espèce de taux d'escompte qui s'accroît avec le temps: leurs cultures - très localisées - ne résistent pas à la mondialisation.

Je pense que l'arbitrage politique, dans les pays développés avec une démocratie parlementaire, le suffrage universel et une tradition constitutionnelle ancienne, font face à une équation ethnique différente: respecter les identités en allant leur faire du rentre-dedans électoraliste, tout en favorisant le tout sur la partie. C'est la question du dosage qui est en jeu: laisser le multiculturalisme s'exprimer sans limites au risque d'une communautarisation (intégration volontaire mais sentiment de respect) ou alors privilégier le principe de neutralité et de laïcité au risque de faire augmenter le ressentiment (un manque de respect) et donc de détruire le capital d'intégration d'une partie des populations considérant ne pas appartenir à "l'ethnie majoritaire".

OSC a dit…

Excellent post ! Ça recadre de façon vraiment bienvenue l'immonde "débat" sur l'identité nationale.

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