mercredi 6 février 2008

Elections municipales : les partis politiques comptent-ils ?


D’ici un mois, les 9 et 16 mars, les Français voteront pour élire leurs maires. Les grands partis hésitent à faire des élections municipales un « enjeu national ». Au-delà de la stratégie de parti, on peut en effet s’interroger sur la valeur de test d’une élection très locale pour une politique nationale. Il semble raisonnable de penser que les élus locaux choisissent des politiques peu partisanes, qui prennent en compte les préférences de leurs administrés. En conséquence le vote s’effectuerait moins selon ces lignes partisanes que lors d’une élection nationale ou régionale. On peut reformuler cette hypothèse en disant que les électeurs influencent fortement les politiques municipales, au point que les distinctions entre partis sont moins marquées.

I/Pourquoi s’attendre à une convergence des plateformes politiques des partis ?

En 1957 Anthony Downs écrit un livre intitulé An Economic Theory of Democracy. Il y développe de nombreuses idées mais l’une d’entre elles a eu une influence majeure en économie : la convergence des politiques vers les préférences de l’électeur médian . L’intuition de ce résultat est assez simple. Downs considère que les partis choisissent le programme politique qui leur offre la plus grande chance de gagner une élection. Imaginons deux partis qui s’affrontent, un « à gauche » et l’autre « à droite ». Ils font face à des électeurs aux préférences diverses, de l’extrême gauche à l’extrême droite, qui votent pour le parti dont le programme est le plus proche de leurs idées. Quel est le bénéfice pour le parti de gauche de se « droitiser » ? Il ne perd aucun électeur « à sa gauche » puisque qu’il est le seul parti de gauche. Ces électeurs apprécient certes moins son programme mais votent de toute façon pour lui (par exemple 90% des électeurs d’extrême gauche ont apporté leurs voix à Ségolène Royal lors du second tour de l’élection présidentielle). En revanche il conquiert des électeurs à droite en se rapprochant de leurs positions idéologiques. Au final son nouveau programme séduit plus d’électeurs que l’ancien. Ce raisonnement tient aussi pour le parti de droite qui va donc déplacer sa position idéologique vers la « gauche ». Les deux partis vont ainsi modifier leurs programmes jusqu’à converger vers des positions communes. Downs montre que le point de convergence s’effectue aux préférences de l’électeur médian (c’est-à-dire celui dont 50% des électeurs ont des préférences plus à gauche, et 50% plus à droite).

Ce raisonnement a profondément influencé les économistes de toute une génération. Dans cette perspective les électeurs modifient les politiques, dans le sens où les politiciens prennent fortement en compte leurs préférences lorsqu’ils décident de leurs programmes. A la limite, peu importe qui gagne l’élection puisque les deux candidats offrent les mêmes politiques. Ce résultat a cependant été de plus en plus mis en doute, non seulement et assez rapidement par des politologues qui savaient que l’expérience ne supportait pas la théorie, mais aussi par des économistes.

II/ Est-il raisonnable d’envisager cette convergence ?

Le résultat de Downs repose sur des hypothèses fortes et beaucoup d’articles ont été écrits pour le généraliser. Mais il en existe une cruciale, qui suppose que les politiciens n’ont aucune réticence à adopter n’importe quelle idéologie pour être élus. Si au contraire ils ont une préférence idéologique, la crédibilité de leurs promesses de campagne devient douteuse et il devient nécessaire de distinguer programmes et politiques mises en place. Même si les programmes convergent, rien n’empêche l’élu de revenir sur ses promesses et de suivre sa propre idéologie une fois au pouvoir. L’économiste Alberto Alesina fut le premier à montrer que dans ces conditions, la convergence des politiques n’avait pas nécessairement lieu. Il établit que si le coût pour le politicien de revenir sur ses promesses est élevé, par exemple en terme de réputation, alors on observera une convergence au moins partielle des programmes. Dans le cas contraire, les électeurs ne sont pas dupes et savent que « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » selon la phrase célèbre de Jacques Chirac prononcée lors d'une interview au Monde en 1988 (certains attribuent à Charles Pasqua la paternité de la formule). Dans cette perspective, les électeurs ne modifient plus les programmes mais ne font qu’élire des politiques fixées d’avance.

Nous avons donc en main deux théories. La première prédit que les électeurs influencent les politiques mises en place, la seconde que les électeurs ne font que choisir des politiques prédéterminées. La distinction est de taille et seul l’examen de données permet de dire laquelle décrit le mieux la réalité.

III/ Approche empirique

David S. Lee, Enrico Moretti, et Matthew J. Butler, dans un article du Quarterly Journal of Economics paru en 2004, ont développé une méthode permettant de distinguer ces effets. Ils l’ont appliquée aux élections parlementaires américaines. Les économistes Fernando Ferreira et Joseph Gyourko l’ont ensuite utilisée pour les élections municipales aux Etats-Unis. Leur stratégie pour déterminer si les électeurs modifient ou élisent les politiques est astucieuse et nécessite un peu d’attention pour bien la saisir.

Une méthode simple et directe consisterait à comparer l’idéologie des candidats et les politiques mises en place (la manière dont votent les représentants au Congrès dans le cas du premier article). Si aucune différence n’est observée alors les préférences des électeurs ne sont pas prises en compte et on peut rejeter l’hypothèse de leur influence, et donc le modèle de Downs. Malheureusement l’idéologie n’est pas observable et il faut recourir à des méthodes plus sophistiquées. La stratégie proposée repose sur le fait que si les candidats sont contraints dans leurs choix par les préférences de leurs électeurs, alors un changement dans leur popularité aura un impact sur leur vote au Congrès. Au contraire, si les promesses de campagne ne sont pas crédibles, alors leur popularité n’influencera pas leur vote au parlement.

Reformulons l’argument pour bien l’expliciter. Si on observe qu'à la suite d'un parachutage d’électeurs démocrates dans la circonscription d'un parlementaire (ce qui se traduit par une une augmentation de sa popularité s’il est démocrate, une diminution s’il est républicain), ce dernier modifie la manière dont il vote au Congrès dans un sens plus « démocrate », alors on peut en conclure que les électeurs influencent les politiques car le parlementaire aura pris en compte la composition de l’électorat dans sa circonscription. S’il ne change rien à sa manière de voter, alors les électeurs ne font que choisir entre des idéologies fixes.

Mais là encore, il nous faut jouer d’habileté car les parachutages d’électeurs sont rares. Lee, Moretti et Butler utilisent le fait, présenté récemment par Noblabla, que le parlementaire en place possède un net avantage sur ses concurrents lors des élections suivantes. On peut donc affirmer que si un parlementaire est élu lors de l’élection de 1992, il profite d’une hausse de popularité pour l’élection qui interviendra deux ans plus tard, en 1994. Une victoire démocrate en 1992 revient en quelque sorte à un parachutage de démocrates pour l’élection de 1994.

Les auteurs comparent à quel point les parlementaires votent de manière « démocrate » après 1994 quand un démocrate était au pouvoir en 1992 dans leur circonscription et à quel point les parlementaires votent « démocrate » après 1994 quand un républicain était au pouvoir en 1992 dans leur circonscription. Cette différence peut être décomposée en deux effets :
1/ La première composante reflète simplement le fait que les vainqueurs en 1994 d’élections dans lesquelles les parlementaires en place étaient démocrates auront tendance à voter de manière plus démocrate simplement parce qu’ils ont plus de chance d’être démocrates (c’est l’avantage conféré au parti en place). Cet effet indique que les électeurs ne font que choisir des politiques : les démocrates ont plus de chances d’être élus à la suite de démocrates sans avoir besoin de modifier leurs programmes.
2/ La deuxième composante montre à quel point les candidats répondent à une variation de leur popularité. Si les parlementaires tiennent leurs promesses, alors un démocrate « challenger » qui tente d’emporter une circonscription républicaine votera ensuite de manière plus républicaine s’il gagne l’élection qu’un démocrate déjà en place et réélu. En effet, pour surmonter son handicap, le challenger devra convaincre des électeurs républicains et adapter son idéologie à son électorat. Ce second effet mesure à quel point les électeurs modifient les politiques et sous-tend le modèle de Downs.

La taille relative de ces deux effets indique quel modèle est le plus adapté : convergence partielle (voire totale), ou absence de convergence. Cependant cette décomposition s’appuie sur une hypothèse cruciale. Il faut que l’affiliation du parlementaire en place soit aléatoire. Il est nécessaire que la popularité du candidat ne dépende que de sa position de challenger ou de parlementaire déjà en place et d’aucune autre variable. Or, comme Noblabla l’a déjà expliqué, nous faisons face à un problème d’endogénéité dans cette situation : les raisons pour lesquelles un parlementaire démocrate a été élu en 1992 influencent aussi l’élection de 1994. On ne peut donc dire que la popularité en 1994 tient uniquement au fait d’avoir un parlementaire démocrate en 1992. Comment recréer ce caractère aléatoire ? Lee utilise la technique dite de Regression discontinuity design présentée par Noblabla : lors d’élections très proches, l’identité du vainqueur dépend d’un coup de chance qui fait passer ou non au-dessus de la fatidique barre des 50%, et non d’autres variables non observables. En se concentrant sur ces circonscriptions « sur le fil du rasoir », on peut effectuer la décomposition présentée plus haut.

IV/ Résultats

Nous commençons par les élections au Congrès. Lee, Moretti et Butler prennent en compte toutes les élections de 1946 à 1995. Le score ADA quantifie pour chaque parlementaire à quel point il vote de manière libérale (démocrate) au Congrès. Le graphique suivant montre le score ADA en t+1 (par exemple en 1995-1996, suite à l’élection de 1994) d’un parlementaire en fonction du vote démocrate dans sa circonscription en t (en 1992). Il illustre l’effet total que nous avons décomposé en deux composantes.


On observe une discontinuité très marquée à 50%. Rappelons de nouveau qu’elle est due à deux effets. Tout d’abord, une circonscription qui a élu un démocrate en t (partie droite du graphique) a de fortes chances de réélire un démocrate en t+1. Il aura un score ADA élevé uniquement de part son affiliation partisane. C’est donc l’effet « les électeurs élisent des politiques sans les modifier » ou effet partisan. Ensuite, un démocrate qui parvient à enlever une circonscription à un républicain en place (partie gauche du graphique) aura un score ADA moins élevé qu’un démocrate déjà en place et réélu (partie droite) car il aura adapté sa politique à son électorat. C’est l’effet « les électeurs modifient les politiques ».

Les auteurs poursuivent en mesurant ces deux effets. Pour estimer l'effet partisan il suffit de comparer les scores ADA des républicains et des démocrates ayant gagné l'élection avec une faible marge, et de multiplier cette différence par la différence de probabilité d'une victoire démocrate lorsque les démocrates ont tout juste gagné et tout juste perdu l'élection précédente. On mesure donc la différence politique due uniquement à l'affiliation partisane puisque les circonscriptions sont identiques et on la multiplie par la probabilité de réélection. Le deuxième effet est simplement le résidu entre la discontinuité observée sur la figure précédente et l'effet partisan. Les auteurs arrivent à la conclusion que la composante « les électeurs modifient les politiques » est quasiment nulle tandis que l’effet partisan explique la quasi-totalité de la discontinuité. On peut donc affirmer qu’en moyenne les parlementaires ne prennent que faiblement en compte la composition de leur électorat et votent selon des lignes partisanes. Les électeurs en sont donc réduits à choisir entre des idéologies qui réagissent peu à leurs préférences.

Ferreira et Gyourko reprennent cette méthode et l’adaptent aux élections municipales américaines. Au lieu de regarder les votes au Congrès, ils mesurent directement les politiques municipales, telles que les impôts, l’allocation des recettes, et le taux de criminalité. Ils observent tout d’abord que si l’on considère l’ensemble des municipalités, il existe des différences marquées entre les municipalités démocrates et républicaines. Cependant quand on se restreint à celles autour du seuil de 50% ces différences disparaissent. Il apparaît donc que des variables autres que l’affiliation politique du maire sont à l’origine de ces différences. Il est peut-être utile de rappeler une nouvelle fois pourquoi : la comparaison des politiques dans une ville à 80% démocrate et dans une autre ville à 80% républicaine ne nous apprend rien car ces deux villes sont sûrement très différentes et il est impossible d’isoler l’effet du parti du maire sur ces politiques ; en revanche une ville à 51% démocrate n’est sûrement pas très différente d’une ville à 51% républicaine. Ce résultat motive l’approche RDD qui utilise le caractère aléatoire des élections serrées. Le graphique suivant illustre cette absence de discontinuité pour les taxes et la taille du gouvernement. Observez le contraste avec le graphique précédent :


Décomposant cet effet (ou plutôt son absence) en deux, les auteurs trouvent que les électeurs influencent les politiques. L’effet partisan est inexistant et l’absence de discontinuité est due à la convergence des politiques. Leurs résultats contrastent fortement avec ceux de Lee, Moretti et Butler qui aboutissaient à la conclusion inverse.

Comment expliquer ce renversement complet ? Ferreira et Gyourko montrent que les municipalités sont plus homogènes que les circonscriptions. Si les habitants d’une ville sont très similaires et ont donc des préférences politiques très proches, toute déviation loin ces préférences de la part d’un candidat aura un coût électoral élevé. Or les municipalités sont plus homogènes que les circonscriptions des parlementaires de par leur taille, mais aussi parce que les individus ont tendance à se regrouper par préférences au sein de municipalités. Ce mouvement est marqué au niveau local car il est possible de déménager d’une municipalité à une autre jugée plus attractive sans pour autant changer d’agglomération. Ce n’est pas le cas pour les circonscriptions parlementaires. Ferreira et Gyourko montrent d’ailleurs que la convergence des politiques est plus forte dans les agglomérations composées de nombreuses municipalités. Les maires sont donc plus contraints dans leurs choix et ne peuvent s’offrir le luxe de suivre aveuglément leur idéologie.

V/ Conclusion

A partir de ces deux articles, nous avons montré qu’il existait un fort effet partisan pour les élections au Congrès américain mais aucun pour les élections municipales. Les électeurs influencent les politiques locales mais ne font que choisir des lignes partisanes au niveau parlementaire. Mais attention, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’existe aucune différence entre les républicains et les démocrates au niveau local. Le message de l’article est plus subtil : les candidats prennent en compte les préférences de leurs administrés au niveau local, mais pas au niveau parlementaire où l’idéologie prime sur la composition de l’électorat.

Qu’en déduire pour les prochaines municipales ? Ce genre d’études n’existe pas pour la France (il est vrai aussi que la situation y est plus complexe, avec très souvent bien plus de deux partis en lice ce qui complique sérieusement l’analyse). Cependant, l’argument sonne assez juste en France, comme le laisse penser cette étude Ipsos : au niveau local, l’affiliation partisane est de moindre importance car elle divise moins les politiques des candidats qu’au niveau parlementaire. Par exemple, un maire de gauche dans une ville partagée entre électeurs de droite et de gauche aura une politique de centre qui séduira nombre de citoyens et recueillera sûrement des voix auprès des électeurs de droite. Ce sera moins le cas du député qui votera à l’Assemblée de manière plus partisane selon les lignes de son parti. Pour reprendre l’introduction, il ne semble donc pas très judicieux de voir dans des élections locales un test du soutien à un parti.
_Emmanuel_
_Emmanuel_

2 commentaires:

Tonio a dit…

Merci pour ce post très intéressant!

Je me demande si il n'y a pas non plus un effet mensonge à analyser: il faudrait voir non pas le comportement post-élection, mais la distinction entre la campagne et la politique suivie. En 95, Chirac a fait campagne à gauche de Jospin sur le thème de la fracture sociale. Avec le pouvoir d'achat, Sarkozy a mis au coeur de son propre programme une mesure "sociale". Dans quelle mesure cette déconnexion avec la politique mise en oeuvre rentre-t-elle dans ce modèle?

Sur le localisme, c'est tout à fait vrai. A Paris, où la droite et la gauche s'équilibrent à peu près, la droite a vaguement tenté une campagne de rupture sur le lustre international de Paris, mais a fini par présenter un programme très local et très similaire à celui de la gauche (quartiers piétons, fin des autoroutes urbaines...).

Kanelbullix a dit…

@Tonio: je ne connais pas d'analyse qui étudie le lien entre la campagne et la politique mise en place. Le modèle évoqué dans le billet repose précisément sur l'idée que les promesses de campagne n'ont aucune valeur dès que l'élu sait qu'il pourra revenir dessus sans trop de dommages. Cependant il fait aussi l'hypothèse que les électeurs en sont conscients. On pourrait en effet imaginer un modèle plus complexe où les citoyens ne savent pas vraiment si les candidats vont tenir leurs promesses ou pas et où les candidats profitent de cette incertitude pour faire des propositions qui seront prises sérieusement alors qu'ils n'ont pas l'intention de les mettre en place. Un tel modèle existe peut-être.

Comme vous le suggérez il serait bon de ne pas étudier uniquement les politiques mais aussi les promesses. Malheureusement c'est beaucoup plus complexe. Les politiques sont souvent directement mesurables, par les votes au Parlement, ou par des indicateurs économiques, alors que les promesses ne sont que des mots. Tout le problème est d'en faire une analyse objective et, encore plus compliqué, de savoir comment les électeurs les interprètent.

Une autre question intéressante est de comprendre pourquoi les candidats participent à une surenchère de promesses alors qu'ils savent qu'ils vont en payer les conséquences politiques. Les législatives de 1997 sont ainsi souvent interprétées comme une punition du décalage entre le programme présidentiel de 1995 et les politiques du gouvernement Juppé.

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