vendredi 23 mars 2007

Evaluation des politiques publiques (1/7): chiffrage ou déchiffrage?


La blogosphère économique et la presse se sont retrouvées récemment pour critiquer le chiffrage des programmes politiques (à l’exception notable d’Alexandre Delaigue, de Charles Wyplosz et de Daniel Cohen). Qu’il s’agisse de Daniel Schneidermann, de Francis Kramarz, de Philippe Askénazy ou encore de Bernard Salanié, tous considèrent qu’il ne faut pas prêter une attention trop importante à ces chiffres, les responsables de l’OFCE allant même jusqu’à manifester leur opposition de principe à un chiffrage des programmes, considéré comme nuisible et dangereux.

Les arguments sont de deux ordres : le premier est que la cellule de chiffrage du site Debat2007 est financée par l’Institut de l’entreprise qui est suspectée de partialité du fait de des relations privilégiées de son patron, le PDG de la BNP Michel Pébereau, avec la droite, les entreprises et le patronat ; le second argument est qu’un chiffrage du simple coût budgétaire est insuffisant car les politiques économiques peuvent d’avoir des effets positifs susceptibles de réduire ex post le coût de ces politiques. Ces deux arguments sont recevables. Néanmoins, entre une vision critique du « chiffrage » et le dénigrement de toute analyse économique des programmes des candidats, il y a un pas que beaucoup semblent tentés de franchir. En effet, à la lecture de l’article du monde ou du post de D. Schneidermann, le lecteur peu familier des questions économiques risque de ne retenir qu’une seule chose : « on peut tout faire dire aux chiffres ! ». En affirmant que « la question fondamentale tient, en effet, au modèle économique sous-jacent aux différents dispositifs mis en oeuvre», Le Monde semble adhérer à la thèse (est-ce celle de l'OFCE?) selon laquelle les chiffres et l’analyse économique sont avant tout une question de conviction politique : si vous êtes de gauche, vous devez être néo-keynésien, c’est-à-dire que vous considérez que toute dépense « booste » mécaniquement la croissance et fait baisser le chômage ; si vous êtes libéral, vous pensez plutôt que c’est en diminuant le coût du travail (en allégeant les charges sociales par exemple) que l’on peut espérer faire baisser le chômage. Tout serait donc une question de conviction idéologique.

Les contributeurs de ce blog partagent une conviction radicalement opposée : nous pensons que la politique économique peut être efficace pour réaliser les objectifs politiques et sociaux que les citoyens se fixent, pourvu qu’on ait une vision claire des mécanismes à l’œuvre. La question n’est donc pas de savoir si vous êtes néo-classique ou néo-keynésien, mais de savoir si la demande de travail est sensible à son coût, à la flexibilité de la main-d’œuvre, aux variations du taux d’intérêt… Toutes choses qui ne sont pas « idéologiques » par natures et qui peuvent être tranchées en s’appuyant sur les résultats d’études quantitatives de qualité. Ce qui relève du choix politique, ce sont les objectifs eux-mêmes et la manière dont les citoyens souhaitent les hiérarchiser : qualité des emplois, quantité d’emploi, degré de flexibilité du marché du travail, redistribution, etc.

Que dire alors du chiffrage des programmes politiques ? Il a fondamentalement un double intérêt : d’abord, d’obliger les candidats à réfléchir au réalisme de leur programme économique. Les hommes et femmes politiques sont les relais des citoyens : ils doivent donc comprendre leurs aspirations et leurs souhaits s’ils espèrent conquérir leurs suffrages. Les Français souffrent du chômage : il faut donc leur promettre de combattre ce fléau. Mais comme le plein emploi ne se décrète pas, il est nécessaire que les politiques expliquent par quels moyens ils comptent atteindre cet objectif. Or le rôle des chercheurs et instituts indépendants est précisément de passer au crible ces propositions de politique économique : le chiffrage des mesures permet de mettre en balance le coût probable (et incertain) de la politique vis-à-vis des gains escomptés. Cela évite que les programmes ne ressemblent par trop à un inventaire à la Prévert destiné à satisfaire tous les corporatismes. Le chiffrage, ou l’analyse chiffrée des programmes, vise à éviter une telle dérive.

Le second avantage d’un chiffrage des programmes est de forcer à la cohérence. On ne peut pas dire en même temps que l’on va dépenser plus, qu’on va baisser la dette tout en promettant de réduire les impôts. Il y a un arbitrage à faire et c’est sur celui-ci que le débat doit porter. Laisser croire qu’il n’y a pas d’arbitrage à faire et qu’une politique de dépenses nouvelles ou de baisse d’impôt va miraculeusement relancer l’économie et ainsi régler tous les problèmes des Français est une illusion. Le Chiffrage les programmes, c’est le premier pas de l’évaluation des politiques économiques publiques. Cela oblige ceux ou celles qui se souhaitent présider aux destinées du pays à préciser leurs projets : plus de moyens pour la recherche ? Très bien, mais comment, pour qui, combien, quel financement ? Dire que la recherche est un investissement socialement rentable – une position défendue par tous l’ensemble des contributeurs de ce blog – n’est pas suffisant pour éviter de parler de son financement. L’augmentation du budget de la recherche ne va pas se traduire immédiatement par une croissance économique plus forte. Tout dépendra de la façon dont le budget supplémentaire est alloué : une raison supplémentaire pour demander des détails à nos candidats !

Chiffrer, c’est demander des engagements précis, un programme et non pas de vagues promesses. Ceux qui s’y opposent sous prétexte qu’il existe des débats économiques sur les effets de différentes mesures se trompent de cible. "Des experts nous abreuvent de chiffres pour soi-disant éclairer les citoyens, mais leurs calculs ne correspondent pas à la réalité et escamotent entièrement le débat politique" écrit Xavier Timbeau dans Le Monde. C’est plutôt tout le contraire : trop peu d’experts indépendants fournissent des analyses chiffrées sur les programmes politiques et le débat politique s’en trouve diminué.

Le journal Libération a alors apporté une réponse originale en mettant en ligne un blog de quatre économistes "Déchiffrer la campagne": l'idée est visiblement de s'opposer à la vision comptable du chiffrage mais de permettre aux lecteurs de bénéficier de l'expertise d'économistes pour "traduire" les propositions des politiques économiques. L'initiative doit être saluée d'autant qu'elle souligne le manque criant de ce type d'analyse et leur caractère artisanal et disparate.

Cela rend d’autant plus nécessaire une prochaine chronique sur ce blog consacré à l’évaluation des politiques publiques en France. Nous parlerons des motivations de l'évaluation, des techniques statistiques et économétriques disponibles, de la facon dont les politiques publiques sont évaluées en France et à l'étranger... A suivre sur ecopublix.eu !
_Antoine_

1 commentaires:

FrédéricLN a dit…

... 100% d'accord avec petitsuix ... les attaques "anti-chiffrage" relevaient, à mon avis, soit de l'obscurantisme, soit d'une démarche d'Autruche A Oeillère, soit (plus souvent) d'une confusion entre finances publiques et macro-économie.

Le chiffrage qui est possible et nécessaire, de la part de la personne qui prétend à gouverner l'Etat, c'est le chiffrage de ce qu'elle prétend dépenser, économiser, encaisser, au titre de l'Etat, dans le respect de l'égalité comptable.

Le chiffrage qui est la cible des critiques, mais que personne n'a prétendu faire, c'est celui des impacts macro-économiques : croissance, chômage, ..., et effets induits sur le budget de l'Etat à moyen terme.

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