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jeudi 12 juillet 2007

La ségrégation sociale dans les écoles françaises : le grand fossé ?


Il est des questions qui provoquent des débats interminables et dont on a l’impression que personne ne souhaite les trancher un jour. Les discussions autour de la mixité sociale dans les écoles françaises semblent faire partie de celles-là. Une des raisons évoquées pour motiver l'assouplissement de la sectorisation scolaire, largement évoqué ici, était la supposée incapacité de la carte scolaire à garantir la mixité sociale dans les établissements scolaires. Quelques chiffres suffisent à de nombreux commentateurs pour dresser le tableau d'un "apartheid scolaire" ou d'une ghettoïsation massive, évoquant souvent un paradis perdu de mixité sociale, dont on peut légitimement se demander où et quand il a bien pu exister. Que sait-on au juste sur le niveau de cette ségrégation sociale dans les établissements scolaires français ?

La préoccupation pour la mixité sociale dans les écoles n’est pas nouvelle. On ne compte plus les rapports publics, les colloques et autres analyses de chercheurs sur le sujet. A vrai dire, rares sont les contributions au débat sur l’éducation qui ne s'intéressent pas à cette question, en l'inscrivant dans la problématique de la recherche de l'égalité des chances réelle à l'école. La question de la mixité sociale dans les écoles semble donc centrale dans la façon dont s’articule le débat sur l’éducation en France.

Ces travaux permettent d’illustrer de manière souvent spectaculaire le supposé manque de mixité sociale des écoles françaises. Marie Duru-Bellat, par exemple, avance le fait qu'alors que la part des élèves d'origine défavorisée est d’environ 44 % au niveau national, les 10 % des collèges les plus huppés accueillent 22,2 % d'élèves d'origine défavorisée, tandis que les 10 % des collèges les moins huppés en accueillent au moins 68 %. Dans une étude largement commentée portant sur la ségrégation ethnique dans les collèges de l'académie de Bordeaux, le sociologue Georges Felouzis montrait que 10% des collèges bordelais scolarisent plus de 40% des élèves immigrés ou "issus de l'immigration" :


Ces chiffres sont évidemment parlants. Ils illustrent de manière spectaculaire le fait que la situation réelle des écoles françaises dévie considérablement d’un idéal de mixité sociale parfaite.

Pour autant, il est surprenant de constater que l’état des connaissances sur la question permet difficilement de répondre à quelques questions simples : ce niveau doit-il être considéré comme élevé ? La mixité sociale a-t-elle eu tendance à augmenter ou à diminuer sur la période récente? Pour y répondre, il est impératif de construire une mesure plus complète et moins ponctuelle de la ségrégtion sociale en milieu scolaire. Alors qu’une vaste littérature internationale s’est développée depuis plusieurs décennies, notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, sur la difficile question de la mesure du niveau de ségrégation, le nombre d’études permettant d’apporter des éléments de réponse convaincants à ces questions, en France, est remarquablement faible. En fait, alors qu’on parle souvent de ségrégation scolaire, il semble qu'on n’ait jamais vraiment pris le soin de la mesurer de manière convaincante et systématique.

Savoir si ce niveau est élevé nécessite de réfléchir non par rapport à une illusoire mixité parfaite que chacun a en tête lorsqu’il prend connaissance des chiffres évoqués plus haut, mais en cherchant ailleurs une situation de référence. Celle-ci peut être trouvée en comparant la situation actuelle avec le passé, ou en se référant à d’autres systèmes scolaires (avec les limites que cet exercice comporte). En l'absence de séries longues cohérentes sur la composition sociale des établissements scolaires, peu d’éléments permettent de documenter de manière détaillée l’évolution du niveau de ségrégation dans les écoles françaises sur longue période. Ce manque de profondeur historique dans de nombreux travaux s’explique pour part par l’absence de données adéquates et par la difficulté d’accès à ces données.

Une autre façon de porter un jugement sur le niveau de ségrégation dans les écoles françaises est de comparer ce niveau de ségrégation avec celui que connaissent d'autres pays de niveau de développement comparable, avec toutes les limites qu'un tel exercice comporte. Une étude récente permet d’apporter une première réponse, nécessairement incomplète, à cette question. L'objet et la précision de cette étude sont limités par la nature des données : issues de l’enquête PISA, qui concerne les enfants âgés de 15 ans dans 27 pays de l’OCDE, elles ne concernent que les enfants scolarisés dans les collèges français et dans leurs équivalents étrangers. On ne peut donc pas exclure que la même mesure de ségrégation prise à un moment différent de la scolarité (dans l’enseignement primaire, par exemple) produise un classement différent. Ainsi les pays ayant mis en place une orientation précoce des élèves vers les filières techniques ou professionnelles, comme l’Allemagne, voient mécaniquement le niveau de ségrégation ainsi mesuré augmenter, dès lors que cette orientation tend à concentrer dans les mêmes établissements des élèves de milieu social similaire.

Malgré ses limites, cette étude est l'une des seules du genre, et fournit des informations importantes. Globalement, les collèges français apparaissent comme présentant un degré de ségrégation sociale assez élevé, mais qui reste dans une position intermédiaire par rapport aux pays développés. Le niveau de ségrégation sociale est ici mesuré à l'aide de plusieurs indices, qui présentent les avantages et les inconvénients d'une mesure très agrégée. Le premier indice - l'indice de dissimilarité - s'interprète comme le pourcentage d'élèves d'origine défavorisée qui devraient changer d'école pour atteindre une situation de mixité sociale parfaite.


La France n'appartient pas au groupe des pays qui présentent les plus faibles niveaux de ségrégation et qui comprend pour l'essentiel les pays du Nord de l'Europe ainsi que le Japon. Elle n'appartient pas non plus au groupe des pays les plus ségrégués : l'Allemagne, l'Autriche ou la Belgique présentent des indices de ségrégation sensiblement supérieurs à la France. Au final, le système scolaire qui présente le niveau de ségrégation le plus comparable à la France est… l'Angleterre, dont le système scolaire est pourtant organisé de manière radicalement différente (sectorisation souple, grande différenciation des écoles dans leur statut et mode de gouvernance, existence d’écoles publiques sélectionnant leurs élèves, d'écoles publiques religieuses etc…).

Par ailleurs et contrairement à une idée reçue, le niveau de ségrégation entre établissements apparaît en moyenne moins élevé aux Etats-Unis qu’en France (ce qui n’exclut pas qu’il existe aux Etats-Unis des « ghettos de riches » ou des « ghettos de pauvres » plus ségrégués que leurs équivalents en France – le fait de recourir à des moyennes masque par construction ce genre d’information). Le second indice utilisé par les auteurs, l’indice de Hutchens (dont je vous épargnerai ici l’exposé des propriétés axiomatiques) produit un classement légèrement différent entre pays, mais confirme le constat établi précédemment.

Une autre information importante est que ce degré de ségrégation relativement élevé dans les collèges français n’est pas le fait des établissements privés. La grande majorité de la ségrégation sociale observée s’explique par des différences entre établissements publics et entre établissements privés respectivement, non par une différence entre établissements publics et privés pris en bloc.

Cette étude comporte un certain nombre de limites du fait de la méthode employée. Par ailleurs, si les comparaisons entre pays sont éclairantes, elles permettent difficilement d'appréhender de manière convaincante les causes du niveau de ségrégation observé. Le niveau de ségrégation sociale dans les écoles dépend essentiellement de trois facteurs :
1/ L’école étant un bien public local, elle dépend avant tout de l’endroit où habitent les ménages de différents milieux sociaux, et donc du niveau de ségrégation résidentielle. Mais ce n’est bien entendu pas une correspondance parfaite.
2/ Au-delà, elle dépend de la façon dont les parents de différents milieux sociaux choisissent l’école de leurs enfants, que ce choix soit prévu explicitement entre établissements publics ou qu’il soit le fait de recours au secteur privé ou de contournement de la carte scolaire.
3/ Le niveau de ségrégation scolaire dépend enfin de la latitude qu’ont les établissements pour choisir leurs élèves et de la façon dont cette sélection affecte les enfants de milieux sociaux différents.

Chaque politique publique modifiant un de ces trois paramètres a potentiellement un impact sur la mixité sociale dans les écoles. Pour reprendre le plaidoyer d'Ecopublix en faveur de l’évaluation des politiques publiques, le débat autour de la mixité sociale dans les écoles gagnerait beaucoup à s'appuyer sur la mise en place d'un éventail de mesures du niveau de ségrégation dans les établissements.

Si l’un des objectifs de la réforme de la sectorisation scolaire qui est débattue aujourd’hui est de promouvoir la mixité sociale à l'école, il serait bon de mettre en place les conditions d'une évaluation de ses effets. La réforme du système éducatif anglais, qui date de 1988, fait ainsi aujourd'hui l'objet d'intenses polémiques quant à la mesure de ses effets sur le niveau de ségrégation dans établissements scolaires. Cette évaluation ouverte permet à la discussion, si elle est particulièrement vive, de s'établir sur la base d'éléments factuels précis, où les croyances des uns et des autres peuvent se voir opposer des arguments objectifs, et non uniquement sur des présupposés idéologiques qu'aucun fait ne pourra venir démentir.

_Mathieu_

5 commentaires:

Anonyme a dit…

zetes sur que ya pas une erreur? :
les 10 % des collèges les moins populaires accueillent au plus 22,2 % d'élèves d'origine défavorisée, tandis que les 10 % des collèges les plus populaires en accueillent au moins 68 %.

Non parce que sinon ca le fait...

PAC a dit…

D'un pur point de vue théorique, il me semble que l'effet de la mixité sociale à l'école sur les résultats scolaires des uns et des autres n'est pas clair et demanderait à être empiriquement étudié. En effet, la mixité sociale peut aussi bien être un stimulant pour ceux qui appartiennent à des classes défavorisées qu'un frein. S'ils se retrouvent dans la classe d'élèves issus de milieux plus favorisés, ils peuvent aussi être écrasés par ses élèves et s'auto-exclure. Inversement, une plus grande ghettoïsation peut permettre à l'enseigner d'adapter sa pédagogie à son public et pourrait (sous certaines conditions) permettre au final un "rattrapage". Bien sûr, il existe déjà une littérature sur les effets de pairs qui va dans le sens de ma remarque, mais je pense que la question n'est pas de savoir si les effets de pairs sont positifs ou négatifs, mais à quelles conditions, ils sont positifs et à quelles conditions ils sont négatifs.

Effefix a dit…

Pas d'erreur à proprement parler, mais en effet la formulation n'était pas spécialement heureuse. C'est modifié.

Effefix a dit…

@ PAC : tout à fait, l'impact de la ségrégation sur la réussite scolaire des élèves dépend de la structure des effets de pair. Et il est très possible que ces effets de pair prennent une forme différente du modèle linéaire que l'on a en tête de prime abord, dans lequel les élèves bénéficierait simplement du fait d'être scolarisé avec des élèves plus favorisés socialement / scolairement. Auquel cas la question de l’opportunité d’encourager la mixité sociale reçoit une réponse qui est tout sauf évidente. La question a été largement discutée sur ce blog dans la partie "Pourquoi faut-il encourager la mixité sociale à l’école ?" du dernier post d'Overzelus sur la carte scolaire. Et en effet les éléments empirique les plus récents, tels que ceux contenus dans l’article de Hoxby et Weingarth, ont tendance à aller dans le sens que tu évoques.

Pour ce qui est du lien avec le post, il était question ici de ségrégation sociale entre établissements uniquement. Or les effets de pair se forment également et peut-être principalement au niveau de la classe, ce qui pose le problème de la formation des classes, au-delà de la ségrégation entre établissements. Si les établissements les plus défavorisés ont tendance à former des classes plus homogènes pour « protéger » leurs élèves et leurs enseignants de la grande hétérogénéité des élèves dans l’établissement, le niveau de ségrégation sociale mesuré au niveau de la classe, plus pertinent du point de vue de l’impact des peer effects, sera plus élevé que celui mesuré ici. En toute rigueur, il faudrait donc une mesure de la ségrégation plus fine que celle évoquée ici pour pouvoir faire le lien avec la littérature sur les effets de pair.

Gu Si Fang a dit…

Je suis très gêné par la formule "idéal de mixité sociale parfaite" que vous reprenez. D'une part la mixité sociale me semble être un concept flou, qui ne peut pas être défini sans violer les principes de non-discrimination de notre constitution. D'autre part, pour qui cette mixité sociale est-elle "idéale"? La notion d'idéal suppose qu'il y ait un bénéficiaire. Or je crains qu'ici le bénéficiaire ne soit tout aussi flou, dès lors qu'on répond "la société" ou "la collectivité".

Au niveau individuel, il est parfaitement légitime que des parents souhaitent mettre leur enfant dans l'établissement de leur choix. Les fréquentations font partie des critères. De nombreux parents comprennent intuitivement l'effet de pairs et autres avantages de la "mixité sociale". Mais transposer au niveau collectif ces considérations individuelles n'a aucun sens. Cela crée des inconvénients bien réels pour les parents (contrainte de la carte scolaire), pour obtenir des bénéfices inexistants (pour les raisons données plus haut).

Quant à l'évaluation des politiques publiques, c'est certainement une bonne chose. Qui est contre? Mais en ce qui concerne la mixité sociale, quelle est la politique publique que l'on cherche à évaluer? Avant de se demander si on a atteint un objectif de "mixité sociale parfaite", et de mettre en place des outils de mesure, encore faudrait-il se demander si un tel objectif existe, et s'il a un sens.

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